Générique. Play

C’est l’heure de Radio Monstre ! Un peu de musique, quelques créatures magiques, du fantastique et tout part en cacahuète. Forcément.
À lire chaque semaine dans Carbone.

#staytuned

Mathilde – cours de récréation – samedi 13 mai 2017, 10 h 32

« Hé ! Julien ! »
Mince, il ne m’entend pas. C’est qui ces mecs avec lui ? Jamais vu avant. J’espère qu’ils ne lui cherchent pas des embrouilles parce que personne n’a le droit de faire du mal à mon Julinou préféré. Je vais m’approcher un peu pour capter leurs ondes. #JasonBourne
Ils sont trois, tous bien musclés, et ils ont l’air d’insister.
« Full Moon Party, ce soir. Il y aura à boire, il y aura des meufs et un joli défi sportif à la fin de la soirée. La vie de ma mère, tu vas kiffer. »
Celui qui vient de parler a l’air d’être le meneur. C’est un beau rebeu à la peau mate, coupe de footballeur (rasé sur les côtés et long sur le sommet du crâne), jogging slim et baskets flashy. Pas vraiment le genre d’ami de Julien, qui est plutôt un intellectuel malgré son côté sportif.
Le deuxième renchérit. Celui-là possède à peu près le même style que le premier sauf que lui a la peau blanche et les cheveux blonds en bataille.
« La vérité, je sais que tu as aimé la soirée paintball. Alors y’a pas de raison que tu viennes pas à celle-ci. »
Le troisième, châtain avec des grands bras, ne parle pas. #orang-outang. Il se contente de fermer le cercle, cachant Julien à ma vue. Je vois mon ami se frotter l’arrière du crâne, signe évident de gêne chez lui.
« Yolo ! s’exclame le meneur. Allez ! Souviens-toi de ce qu’on a fait tous les deux au paintball ? T’es un putain de warrior, mec ! Les rouges, tu leur as mis la misère et t’as même chopé leur drapeau ! T’es exactement le genre de mec qu’on cherche pour notre groupe.
— C’est clair. Rayan a raison. T’es un putain de badass, Julien » renchérit le blond.
Julien bombe le torse comme un coq gavé aux hormones. Il apprécie les compliments, ça se voit. Ça m’énerve. J’en ai déjà trop entendu. Je me glisse souplement entre deux coudes pour briser le cercle et j’annonce comme une fleur :

« Coucou mon Julinou d’amour ! »

Je m’accroche aux épaules de Julien et dépose un smack convaincant sur ses douces lèvres au goût de menthe poivrée. L’intéressé me regarde bouche bée, les yeux ronds comme des billes. #kestufais ?
« Oh là là ! Tu me présentes pas tes potes ? » j’ajoute d’une voix haut perchée en jouant les greluches.
Les potes en question semblent d’un seul coup trouver beaucoup plus intéressant de regarder partout ailleurs que notre couple.
« Bé… Euh… marmonne Julien, encore sous le choc.
— Bon. On va te laisser avec ta gazelle, mec, déclare Rayan en donnant une tape dans le dos de l’orang-outang pour signaler le départ. Dis-moi pour ce soir. La vie de ma mère, tu manquerais quelque chose.
— Tchao, canard ! » lance le blond avec un air moqueur avant de suivre ses potes.
Une fois les trois types hors de vue, je m’écarte de Julien, toujours figé par la surprise.
« Ne me remercie surtout pas. » Je lui souris.
Il cligne des yeux, porte deux doigts à ses lèvres et arrive enfin à articuler.
« Mais enfin… Mathilde… À quoi tu joues ? »
Je prends un air faussement penaud, lèvre boudeuse, front bas, genre petite fille chagrine. Avec lui, ça marche toujours.
« Mais je voulais juste te sauver des méchants garçons qui t’embêtaient. Je me suis dit qu’il y avait rien de mieux qu’une bae collante pour chasser les relous. »
Julien regarde autour de nous pour vérifier que personne d’autre n’a assisté à ça. Lui et moi, on est dans la friendzone depuis toujours et il a l’air de tenir à ce qu’il n’y ait pas méprise. C’est un peu vexant.
« Fais pas cette tête ! Ptn ! Je t’ai pas roulé une pelle !
— C’est pas ça… Le prends pas mal, mais je m’y attendais pas du tout. C’est flatteur, hein mais…
— On est juste amis. Ça me va, t’inquiète. C’était juste pour te sortir d’un plan foireux. D’ailleurs, qu’est-ce qu’ils voulaient ces mecs ? »
Julien a l’air ravi de changer de sujet. Moi et mes idées de sauvetage, on repassera.
« Ce sont des amis du hand. Rayan, Nico et Will. Ils sont arrivés un peu avant les vacances. Ils jouent vraiment très bien, même s’ils alignent un peu les cartons jaunes. C’est limite s’ils ne visent pas volontairement le nez des adversaires avec le ballon.
— Tiens, ça me rappelle quelque chose… Ils n’auraient pas des sœurs qui font du hockey par hasard ?
— Ils connaissent des hockeyeuses, mais je ne peux pas t’en dire plus. En tout cas, ils voudraient que je rejoigne leur petit groupe. Ils font un truc ce soir et il semblerait que ce soit the place to be.
— Et kestu vas faire ? »
Julien a l’air étonné que je pose la question.
« Moi ? Je ne sais… Hé ! Mais attends ? En quoi ça te regarde ? Je sors avec les potes que je veux aux soirées que je veux. T’es ni ma mère ni ma petite amie.
— Rhô ! Ça va monsieur Grognon ! Je voulais juste savoir comme ça ! Comme c’est la première fois que je te vois avec ces mecs, je me demandais.
— Je te parle fête et toi, tu ne te jettes pas sur l’occase pour te faire inviter ? T’es sûre que tu te sens bien ?
— J’essaie même pas, je rétorque d’un ton aigre. Parce que, de toute façon, je suis pas invitée, hein ? C’est réservé aux “sportifs”. »
J’entoure sportifs de mes doigts-guillemets pour bien qu’il comprenne ce que je sous-entends. C’est le problème de ce lycée. Il y flotte une sorte de non-sportivophobie qui devient vraiment énervante en cours d’année. Si tu fais pas du sport, c’est que t’es pas in the move. Il y a les nerds et les geeks, il y a les sportifs et, entre les deux, il y a une zone neutre où, comme moi, évolue le reste de la planète lycée.
Julien déteste quand je commence à aborder ce sujet alors, vite, il trouve un moyen de bifurquer vers une autre conversation.
« Puisque tu parles de hockey… Tu n’aurais pas des nouvelles de Gwen ? »
À mon tour de regarder mon ami avec surprise. Sérieux ? Gwen ? Quelle drôle de question ! Franchement, après le cinéma que cette fille nous a fait hier après-midi, j’ai pas du tout envie de la revoir. Mon nez est encore douloureux rien que d’y penser.
« Tu plaisantes, hein ?
— Je pensais que vous étiez devenues amies, explique-t-il le plus sincèrement du monde en haussant les épaules.

— Mais trop pas ! Cette gothique me fait plutôt flipper.

Elle a l’air complètement instable, du genre schizo. Tu verrais le bordel qu’elle a mis hier avec les autres meufs du hockey. Elles ont foutu en l’air mon émission de Radio Monstre. »
Julien lève les yeux au ciel. Ça, c’est pas bon signe. Attention, leçon de morale en approche… Sérieux, y’a des fois, on dirait que Julien et Inès sont frère et sœur tellement ils se ressemblent. Ce qui ferait de moi la sœur de Julien…
Mon ami vient interrompre ma réflexion d’un claquement de doigts.
« Mathilde ! Reviens sur Terre. Il y a des trucs plus importants que ta musique ! Gwen est… Gwen est vraiment une fille sympa. Vraiment ! Et elle était pas à l’entraînement mercredi après-midi. D’habitude, on se croise toujours à l’échauffement et là je ne l’ai pas vue. C’est pas son genre de ne pas prévenir.
— Écoute. Je peux juste te dire que mercredi après-midi elle a débarqué à la salle radio et qu’on avait vraiment l’impression qu’elle était défoncée. Genre délires, tremblements et grosses pupilles, tu vois ? Pour le reste, t’as qu’à demander à Dafroza parce que moi j’ai terminé la journée à l’infirmerie avec des cotons dans les trous de nez.
— O.K. Alors, allons voir Dafroza.
— Quoi ?! T’es pas sérieux ! J’ai pas du tout… »
Mais Julien n’écoute plus. Il me pousse dans le dos et m’emmène avec lui à travers la cour malgré mes protestations. Je le suis uniquement parce qu’il est mon ami et que je ne vais pas faire un scandale comme ça au milieu du lycée. En vrai, j’ai aucune envie de discuter avec Dafroza.
On entre dans le couloir à la vitre brisée, remplacée par des grands panneaux en bois couverts de tags, de graffs et de messages (avec la bénédiction du proviseur). Dafroza est là, en train de discuter avec un ptn de bogoss métis. Notre arrivée interrompt leur conversation.
« Hello, Ray » salue Julien en checkant la main du bogoss.
Comment ça ? Julien connaît des beaux garçons comme ça et il ne me les présente pas ? Je percute d’un seul coup. Mais oui, bien sûr, encore un « sportif » ! Si ça continue, je vais m’inscrire dans une équipe l’année prochaine rien que pour rencontrer des beaux mecs, moi.
« Salut, Dafroza » ajoute Julien en faisant la bise à la rousse.
J’esquive même pas un mouvement. J’ai jamais fait la bise à Dafroza, ça va pas commencer aujourd’hui. #boude
« Des nouvelles de Gwen ? » poursuit Julien en faisant l’économie de la phrase classique d’introduction genre « Ça va ? » Ou « La forme ? ». Tout Julien, ça. Cash, direct.
Dafroza blêmit. Déjà qu’elle n’est pas vraiment mate de peau mais là, on dirait une feuille A4 avec des taches de rousseur.
« Elle est absente depuis jeudi. Je l’ai appelée hier soir, je suis tombée sur son répondeur. Et puis, elle répond ni à mes textos ni à mes MP sur FB.
— Elle est peut-être juste trop malade pour chatter, suggère Julien.
— Trop défoncée, oui », je glisse à voix basse.
Il n’y a que Julien qui a entendu. Pour preuve, le coup de coude que je reçois de sa part dans les côtes. Outch !
« Je suis sûr qu’elle t’appellera tout à l’heure, la réconforte Bogoss Ray en la serrant dans ses bras.
— Mais oui, ajoute Julien. Et puis, si ça avait été grave, tu aurais eu des nouvelles de ses parents. Ray a raison. Attends cet aprèm.
— Très bien, se décide Dafroza. Si elle n’appelle pas dans l’après-midi, je vais la voir chez elle ce soir. »
Julien se tourne vers moi et me fixe avec un regard insistant du genre qui signifie « T’as pas un truc à dire, Mathilde ? ». Je réfléchis un moment mais je ne trouve rien. Je suis pas vraiment du style à m’apitoyer sur le sort d’une fille que je n’aime pas. Ce serait plutôt le contraire. J’en serais presque à penser que c’est bien fait pour Gwen vu qu’elle a massacré mon émission. Et puis, finalement, je me souviens quand même d’un truc que je voulais dire à Dafroza.
« Je peux récupérer les clés de la salle radio, step ? »

Dafroza – rue Obéron – samedi 13 mai 2017, 20 h 02

« Dafroza ?! »
Je freine brutalement au niveau du cycliste qui vient de s’arrêter devant moi.
« Julien ? Mais qu’est-ce que… ?
— Je te retourne la question.
— Je vais chez Gwen. Je n’ai toujours aucune nouvelle. »
Julien me regarde avec la bouche pincée. Il a retiré son casque et il réfléchit en se mordant la lèvre, l’air de peser le pour et le contre. Nous sommes au milieu d’un carrefour désert. Les rayons du soleil étirent les ombres des arbres et des maisons alentour. Les martinets passent en sifflant comme des déments au-dessus de nos têtes. Ça sent le massacre de moucherons.
Je finis par rompre le silence du garçon.
« Et toi, où est-ce que tu… ?
— Je viens avec toi. »
Voilà qui est plutôt brutal.
« Tu es sûr ? Tu n’as pas… autre chose de prévu ? Un endroit où aller ?
— Ça peut attendre. Moi aussi je suis inquiet. Et puis, je ne peux pas te laisser traverser les rues toute seule comme ça. Dans une demi-heure, il fait nuit. »
Julien est un mec cool mais un peu étrange. Depuis que Gwen me l’a présenté, il ne cesse de m’étonner. Il ne parle pas beaucoup mais il observe. On ne se connaît pas depuis longtemps mais, bizarrement, je lui fais une entière confiance. Question de feeling.
« Comme tu veux, je dis en haussant les épaules.
— Passe devant, je te suis », déclare-t-il en attachant son casque sous son menton.
Je m’élance en direction de l’appartement de Gwen. Julien suit mon rythme, silencieux. Nous dépassons plusieurs rues, puis je tourne à droite dans un quartier cossu. En bas de l’immeuble, je tape le Digicode que je connais par cœur et nous entrons avec nos vélos dans la cour intérieure.
« Ouah, classe ! » s’exclame Julien.
C’est vrai que c’est un bel endroit, un ancien hôtel particulier de style haussmannien. Ici, on compte un appartement par étage. Les logements forment un carré parfait autour de la cour décorée de gros pots contenant des petits buis taillés. À cette heure-là, le soleil n’entre plus. Des lanternes fichées dans le mur éclairent les lieux d’une discrète lumière dorée.
Alors qu’on est en train d’encastrer nos vélos dans le râtelier prévu à cet effet, un homme traverse la cour d’un pas énervé, le portable vissé à l’oreille. Il enrage tellement que sa voix grondante résonne entre les murs. Nous sommes dans un coin d’ombre, immobiles, il ne fait même pas attention à nous.
« Nous avons été pris de vitesse. Je vous avais pourtant prévenu. Je vous avais dit qu’il fallait agir bien plus tôt ! Mais vous ne m’avez pas écouté. Maintenant, il va falloir se rabattre sur un gibier de second choix… »
Le reste se perd dans la rue alors que la porte du porche claque sur sa personne.

Je réprime un frisson.

Il fait plutôt bon, mais la colère de cet homme m’a fait froid dans le dos. Je n’aimerais pas être son interlocuteur.
« C’était oncle Bob… lâche Julien d’un air déconcerté.
— Ah, parce que tu connais ce mec ? je demande.
— Oui. Enfin, non… Enfin, plus ou moins… C’est… répond Julien en restant terriblement évasif.
– … compliqué ? je devine en terminant la phrase à sa place.
— Voilà. C’est ça », soupire Julien.
J’ai très bien compris qu’il n’en dirait pas plus. Et ça m’énerve. Comment font les gens pour s’entourer d’autant de secrets ? Je dois avoir l’air bien transparent pour eux, moi qui ne cache jamais rien.
« Bon. Allons voir Gwen. »
On grimpe jusqu’au quatrième étage. La moquette rouge qui couvre les marches en marbre étouffe nos pas. Je sonne à l’appartement des Managarm. Dix secondes s’écoulent, puis la porte s’ouvre en grand.
Anne se tient droite, les sourcils froncés. Mais je ne la vois pas tout de suite parce que, à hauteur de mon visage, une bouche ronde et noire occupe entièrement mon champ visuel. J’avoue que je mets cinq bonnes secondes à comprendre ce que c’est vraiment. Puis ça fait tilt dans ma tête et des souvenirs de série télé remontent à la surface. Cette chose est un putain de canon de fusil. Et il vise ma tête.
« Anne ? je gémis, morte de peur. Anne ? C’est moi ! C’est Dafroza ! »
Julien, juste à côté de moi, s’approche avec une douceur extrême et tend la main pour appuyer calmement sur le canon du fusil. La mère de Gwen se laisse faire en découvrant son erreur. Elle cligne des yeux et laisse tomber ses bras avec un soulagement évident.
« Oh, ma petite Dafroza ! Ce que je suis contente de te voir ! »
Un vertige me saisit quand je réalise ce que je viens d’éviter. Je pose une main sur l’épaule de Julien pour éviter de tomber.

Bon sang, cette femme tient un fusil à pompe.

C’est la première fois de ma vie que je vois une arme. Et c’est entre les mains de la personne la plus improbable au monde. Anne, la mère de Gwen. Cette femme est médecin urgentiste et l’une des plus gentilles personnes que je connaisse. Pas du tout le genre à posséder un fusil chez elle.
« Euh… je bredouille. Je… je suis un peu surprise. »
Anne considère l’arme qu’elle tient toujours en main avec un haussement d’épaules.
« Oh ! Ça ? Ce n’est rien, ma chérie. Juste une petite mesure de défense contre les visiteurs intempestifs. »
Petite ? Qu’est-ce qu’elle utilise quand elle a besoin de grands moyens ?
Anne pose l’arme sur le côté de la porte et me demande, le plus innocemment du monde :
« Alors ? Qu’est-ce que qui t’amène ? »
Je la regarde, éberluée. Est-ce qu’elle est folle ? Elle me tient en joue et maintenant elle fait comme si de rien n’était ? Est-ce que tout est normal ? Je prends le temps de l’observer. Elle est un peu décoiffée, ses joues sont rouges et ses yeux brillants, comme si quelque chose de grave venait de se passer. Mais en même temps elle semble totalement maître de ses émotions, posée et déterminée. Un bloc de marbre, impassible. Ne sachant trop quoi dire, j’en viens finalement au but de ma visite.
« Je viens voir Gwen.
— Oui… Bien sûr… Suis-je bête ! »
Mais qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi reste-t-on là, coincés sur le seuil, alors que d’habitude je suis accueillie ici comme une seconde fille ?
« Anne ? Est-ce que tout va bien ? je me permets finalement de demander avec une petite note d’inquiétude dans la voix.
— Très très bien, ma petite Dafroza. Merci », répond froidement Anne comme si on en était encore au stade où on se faisait des politesses.
Elle change rapidement de sujet en désignant Julien d’un geste du menton.
« Et qui est ce jeune homme ? »
Mince ! Julien. Je dois avouer que j’avais presque oublié sa présence ! Ce garçon est tellement silencieux et discret qu’il était passé au second plan de mes préoccupations.
« C’est…
— Je suis Julien Feuille, madame Managarm, déclare Julien en se présentant lui-même. Je suis un ami de votre fille.
— Un ami…
— Oui. On fait du sport ensemble le mercredi après-midi.
— Tu fais du hockey, toi aussi ?
— Du hand.
— Ah.
— Mais toutes les équipes s’échauffent ensemble, c’est plus sympa.
— Je vois…
— Du coup, Gwen et moi, on a sympathisé.
— À l’échauffement.
— Voilà.
— Je comprends.
— J’ai croisé Dafroza sur la route, alors je l’ai accompagnée. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient.
— Pas un seul. Tu m’as l’air d’un bon garçon.
— Merci.
— Je perçois tout de suite ces choses-là.
— Ah oui ?
— C’est dur à définir, c’est comme un sixième sens.
— Intéressant.
— OH ! » Je m’écris pour interrompre cet interrogatoire complètement surréaliste.
Mais qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui ? On dirait que le monde marche sur la tête ! Mince ! Gwen est malade et sa mère reste là à discuter sur le pas de la porte, même pas inquiète, même pas bouleversée alors qu’il y a à peine deux minutes elle me mettait en joue avec un fusil à pompe.
« Anne ! Je viens voir Gwen, je répète pour tenter de remettre la conversation dans les rails.
— Elle est malade.
— Oui. Je m’en doute. C’est justement pour ça que je suis là.
— Elle est dans sa chambre.
— Je veux juste lui faire un petit coucou. Je ne serai pas longue.
— Elle dort.
— Alors, je m’assiérai juste au chevet de son lit sans la réveiller. Je veux juste la voir. Anne, si vous saviez comme j’étais inquiète. Elle n’était vraiment pas bien mercredi ! Et puis, aucun texto, aucun appel…
— Elle a éteint son portable.
— Ce n’est pas dans ses habitudes.
— En fait, c’est moi qui l’ai fait. Je ne voulais pas qu’on la dérange.
— Je comprends. Mais je ne suis quand même pas n’importe qui. »
Mais à quel jeu joue la mère de Gwen ? Pourquoi refuse-t-elle de me laisser entrer ? J’ai l’impression de m’être trompée de maison, de m’adresser à un clone. Cette femme d’habitude si chaleureuse se comporte aujourd’hui comme un robot. Ça me fait mal de la voir aussi distante avec moi.
Ma dernière phrase semble cependant l’adoucir. Elle lève la main et caresse un instant ma joue comme pour s’excuser de la comédie qu’elle est en train de jouer.
« Oh non, ma douce. Tu es sa meilleure amie.
— Alors, s’il vous plaît, laissez-moi la voir. »
La fêlure qui était apparue dans sa carapace se referme brutalement devant mon insistance.
« Gwen a une maladie contagieuse. Tu ne peux pas la voir. »
Alors là, c’est le pompon. Elle me prend pour une gamine ou quoi ?
« Une maladie contagieuse ? Alors, filez-moi un masque et je resterai à distance.
— Ma chérie…
— Non ! Ça suffit avec vos mensonges ! Je veux voir Gwen. Anne ! Laissez-moi voir mon amie !
— Elle dort…
— Non, ça, vous l’avez déjà dit. Je ne vous crois plus. »
Je sais que c’est la mère de ma meilleure amie et que je suis censée me montrer respectueuse et tout. Mais ma patience a aussi ses limites. Je n’aime pas être tournée en bourrique.
« Rentre chez toi, Dafroza.
— Enfin ! Anne ! C’est moi !

— Je ne peux pas te laisser entrer. »

Je refuse d’en entendre plus. Mon inquiétude, doublée d’une colère flamboyante, vient d’attendre son apogée. D’un geste vif, j’écarte Anne de mon passage et je pénètre dans l’appartement.
« Dafroza ! »
Je n’écoute plus. Je cours jusqu’à la chambre de Gwen et pousse la porte entrouverte. Tant pis si je la réveille.
À l’intérieur, le calme est surprenant. D’habitude, il y a toujours un peu de musique pour habiller les lieux, mais aujourd’hui je suis accueillie par un silence qui me broie le cœur. J’allume la lumière et je m’avance dans la pièce.
Personne.
Le lit de Gwen est vide, les draps arrachés. Le petit canapé dans lequel elle aime bouquiner a basculé sur le côté comme si on l’avait violemment repoussé. Je me précipite jusqu’à la salle de bains. Elle est vide.
Mon amie n’est pas là. Je m’approche de la fenêtre pour regarder dehors. Comme si j’allais voir Gwen en contrebas arriver et me faire signe depuis le trottoir. Il n’y a rien. Le soleil est couché. Les ombres deviennent nuit. Il n’y a que cette énorme lune à l’horizon qui monte doucement et qui semble se moquer de moi avec son œil démesuré et unique.
« Ne pose pas plus de questions, s’il te plaît, implore Anne, postée sur le seuil de la chambre.
— Mais comment pouvez-vous me demander une chose pareille ? »
Anne garde le silence, le visage fermé, sévère. Alors qu’elle me raccompagne de force vers l’entrée, je me rends soudain compte de l’état de l’appartement. On dirait qu’une tornade a dévasté l’endroit. Les canapés sont renversés, les meubles repoussés, les babioles gisent par terre, les bibliothèques ont été basculées pour les vider de leur contenu.
« Anne ? Qu’est-ce qui s’est passé ici ?
— Ce ne sont pas tes affaires », déclare froidement la mère de Gwen.
Je me laisse raccompagner jusqu’à la sortie sans lutter, les larmes aux yeux. Ma colère m’a abandonnée. Tout comme ma meilleure amie. Et un peu de ma raison.
« Elle va bien ? je demande à Anne alors que je rejoins Julien resté sur le palier.
— Aussi bien qu’elle peut aller », répond-elle en rabattant la porte.
Je retiens le battant avec les forces qu’il me reste, résistant encore un peu à la pression d’Anne.
« Elle va revenir ?

Ça, ce sera à elle d'en décider. »

À suivre.

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