Générique. Play

C’est l’heure de Radio Monstre ! Un peu de musique, quelques créatures magiques, du fantastique et tout part en cacahuète. Forcément.
À lire chaque semaine dans Carbone.

#staytuned

Julien – rue Obéron – jeudi 11 mai 2017, 20 h 57

Julien regarde Dafroza s’éloigner à vélo. Il a patiemment attendu qu’elle sèche ses larmes avant de la quitter. Pourtant, il avait vraiment hâte de savoir ce qu’oncle Bob faisait là. On dirait que cette ville est une grande toile d’araignée sur laquelle il vient juste de poser les pieds. Les ramifications sont nombreuses, plus qu’il ne s’y attendait. Il doit donc avancer prudemment car la moindre perturbation menace de faire vibrer des liens qu’il ne soupçonne même pas.
Une fois sûr que Dafroza ne fera pas marche arrière, Julien enfourche son vélo pour se diriger vers sa destination première. Pendant qu’il pédale, son cerveau carbure. Où est Gwen  ? Pourquoi sa mère a-t-elle menti et de qui a-t-elle peur à ce point  ? Oncle Bob  ? Julien a entrevu le bazar dans lequel était l’appartement des Managarm. Est-ce oncle Bob qui a fait tout ça  ? Et dans quel but  ? Pour trouver Gwen  ? Est-ce que tout ça a un rapport avec la maladie de Gwen  ? Et pourquoi Dafroza lui a-t-elle demandé l’adresse de Mathilde  ?

Tout autour de lui, la nuit s’installe. Les lampadaires tracent des halos de lumière jaunâtre sur le bitume. Les martinets ont laissé la place aux chauve-souris. Julien entend leurs cris proches de l’ultrason quand elles virevoltent au-dessus de sa tête. C’est une belle soirée. L’air est doux, chargé d’odeurs et propice aux animaux de tous poils. Il croise plusieurs chats qui le regardent passer de leur regard énigmatique, quelques rats en goguette, une famille de hérissons et même un renard. Il faut dire qu’il roule dans un silence total et sans phare puisqu’on y voit comme en plein jour avec la pleine lune. L’astre parfaitement rond inonde les rues d’une lumière bleutée.
C’est vraiment une nuit idéale. Le genre de nuit qui donne envie de ne pas rentrer chez soi.

Arrivé devant la maison d’oncle Bob, Julien pose son vélo à l’intérieur du petit jardin laissé à l’abandon. Bizarre, les lieux sont étrangement calmes. Il n’est pas censé y avoir une fête ici  ? Julien sonne. La porte s’ouvre sur Chloé. La hockeyeuse pousse un cri presque animal et se jette à son cou pour lui faire la bise. Puis, gardant sa main autour de ses épaules, elle le fait rentrer d’un air propriétaire. Ça énerve Julien, qui se garde pourtant bien de lui faire une réflexion. Déjà Mathilde ce matin, maintenant Chloé. C’est quoi ces filles qui s’accaparent sa personne comme s’il n’était qu’une vulgaire poupée  ?

À l’intérieur de la maison, tout le monde est réuni dans une semi-pénombre devant un grand écran de télé en train de jouer à Mario Kart. Les mêmes que la dernière fois, hormis les deux footballeurs recrutés par Gab qui n’ont pas été invités. Julien est donc le seul « non-initié » de la bande. Il manque quand même quelqu’un.
«  Où est Rayan  ? demande Julien en se dégageant du bras de Chloé pour aller attraper une cannette de soda.
— Ah  ! C’est donc ça le problème  ? grince Chloé à mi-voix. Tu préfères les garçons. C’est pour ça que tu te défiles à chaque fois que je mets le grappin sur toi.  »
Julien lève les yeux au ciel plutôt que de répondre à cette sotte de Chloé. Il cherche du regard oncle Bob qui est lui aussi introuvable.
«  Alors  ? Il est où Rayan  ?  »
C’est finalement Nico qui répond après avoir franchi la ligne d’arrivée.
«  Et voilà ! Premier ! Prenez-en de la graine, traînards  ! T’inquiète, Julien  ! Rayan est parti chercher notre invité d’honneur avec oncle Bob. La party va bientôt commencer.
— C’est bien calme pour l’instant, fait remarquer Julien.
— C’est parce qu’on reste pas là, ajoute Nico en se levant pour lui serrer la main. On bouge dès qu’oncle Bob revient.  »
Justement, un moteur gronde devant la maison et un petit coup de Klaxon retentit. Tous se lèvent comme s’ils n’attendaient que ça.
«  Quand on parle du loup  ! s’exclame Maeva en laissant tomber son pad sur le canapé. Il était temps  ! J’en avais marre d’attendre.  »
Julien suit le groupe qui se rue vers le minibus garé devant. Quand le garçon s’installe à son tour, il est accueilli par le sourire énigmatique d’oncle Bob.
«  Julien  ! Ça me fait plaisir que tu sois venu. J’ai hâte de voir comment tu vas t’en sortir. Les Full Moon Party peuvent être très éprouvantes pour les nouveaux. Mais sache que si tu passes cette épreuve, ça pourra t’ouvrir de grandes perspectives d’avenir.
— Oh allez, oncle Bob  ! ricane Nico. Lui fous pas déjà la pression  !  »
Julien ne dit rien. Il pense à l’autre oncle Bob, celui qu’il a croisé chez Gwen, celui qui enrageait de colère et de frustration. Le limier a deux facettes bien distinctes et l’une d’elles paraît très obscure.

Le minibus démarre. Comme la dernière fois, ils sortent rapidement de la ville. Julien garde le silence. Sans Rayan, on sent que quelque chose manque au groupe. Une unité, un élan de bonne humeur. Les discussions se font à voix basse et Julien n’y est pas mêlé. Ça lui est égal, il a juste fait en sorte de s’asseoir loin de Chloé la collante.
Quand oncle Bob annonce leur arrivée, tout le monde lève le nez de son portable. Pas de forêt cette fois-ci, mais une gigantesque friche industrielle. Le minibus est arrêté devant un grand portail à barreaux prolongé des deux côtés par une haute grille surmontée de fils barbelés. Le Limier descend, déverrouille un cadenas, enlève une chaîne, pousse le portail, entre avec le minibus et redescend pour tout barricader derrière eux.

Les voilà bel et bien enfermés.

Le minibus reprend sa route au milieu d’un espace quasiment désert. Ils croisent juste quelques carcasses de camions rouillés par la pluie. Oncle Bob éteint le moteur à la hauteur d’un grand hangar devant lequel une silhouette les attend. Dans la lumière des phares, Julien est soulagé de reconnaître Rayan.
«  Tout le monde dehors  !  »

Julien descend au milieu des autres. Rien de tout cela ne ressemble pour l’instant à une fête. L’ambiance est tendue, austère. Le décor n’arrange rien. Éclairés uniquement par la lune et par les phares du van, les lieux ressemblent à une énorme usine abandonnée  : béton fissuré, herbes folles, piliers d’acier oxydés, odeur de vieille rouille, de moisi et de poussière. Rien de tel pour tourner un bon slash movie. Un instant, Julien craint d’avoir été trompé. Et si tout ceci ne visait qu’à le piéger, lui  ? Les louanges, l’invitation un peu forcée, un lieu clos. Soudain, les paroles de l’oncle Bob entendues chez Gwen lui reviennent en mémoire : « Maintenant, il va falloir se rabattre sur un gibier de second choix. » Est-ce qu’il parlait de la Full Moon Party ? Gwen était-elle destinée à être ce gibier ? Mais bien sûr ! C’est pour ça que l’oncle Bob était tellement frustré de revenir bredouille. Mais pourquoi Gwen ? Qu’est-ce que la hockeyeuse a de si spécial ? C’est une fille très sportive mais, s’il n’y avait eu que ça, elle aurait été recrutée par Chloé comme lui l’avait été par Rayan. Il sait que Gwen a quelque chose en plus, il l’a senti dès le premier entraînement qu’ils ont eu en commun. Son instinct lui a soufflé qu’ils étaient pareils, elle et lui. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils sont devenus amis. Leur instinct les a poussés l’un vers l’autre sans qu’ils comprennent vraiment pourquoi. Pourtant, Gwen a été repérée et pas lui. Ce n’est donc pas une question d’anormalité. Il y a autre chose. Quelque chose qui échappe à Julien. Bon sang ! Réfléchis… Le paintball… Mais oui ! Le père de Gwen ! Ce n’est pas anodin s’ils sont allés jouer près de la propriété des Managarm. Là encore, Julien a senti chez Henri et son père la même chose que chez Gwen. Voilà la différence entre Julien et Gwen. C’est la famille. Il lui manque encore des pièces mais il sent qu’il y est presque, c’est rageant.

La voix de Rayan le fait sursauter, interrompant le flot de questions.
«  Oh Julien  ! Ptn  ! J’avais pas vu que tu étais des nôtres  !  »
Son ami désigne le décor avec un sourire ravi. Les inquiétudes de Julien s’évaporent aussitôt. Il fait confiance à son instinct et celui-ci est pour l’instant au beau fixe.
«  C’est glauque, hein  ! Creepy à souhait  ! Tu vas voir, tu vas kiffer grave  !  »
Chloé et Gab sortent une grosse caisse noire du minibus et la posent dans la lumière des phares. Un temps, Julien pense qu’il s’agit du matériel de paintball, mais l’ouverture de la boîte lui prouve rapidement qu’il se trompe.
«  Bien  ! annonce Bob d’un air professoral. Finies les billes de peinture. Vous disposez cette fois d’armes non létales. Aujourd’hui, j’ai sélectionné pour vous des pistolets à seringues hypodermiques. Elles sont chargées d’une bonne dose d’anesthésiant. Une seule injection peut vous mettre dans les choux pour une bonne heure, alors je vous conseille de ne pas tirer par mégarde sur vos potes ou ils s’en souviendront longtemps. En revanche, il vous faudra au moins trois seringues pour venir à bout de votre cible parce qu’elle pèse son poids. Les pistolets ont des chargeurs de cinq seringues. Pas une de plus, alors soyez précis.
— Oncle Bob  ! fait remarquer Rayan. Julien est nouveau, alors commence par le commencement  !
— Exact. Bon, alors, Julien… On est là pour un jeu de traque. Rayan et moi sommes venus plus tôt pour lâcher un complice dans cette zone. Celui-ci est parti se cacher et votre but est de le débusquer.
— Une chasse, lâche Julien d’un air dégoûté.
— Non, un jeu de piste, rectifie oncle Bob. Souviens-toi que la personne que tu poursuis est complice. Il s’appelle Jean-Eudes. Je te le présenterai tout à l’heure. Enfin, si vous arrivez à le trouver. Et soyez prudents car rien n’empêche à la cible de vous neutraliser si l’occasion se présente. Formez des binômes !
— Je me mets avec Julien !  » déclare Rayan.
Seule Chloé a l’air de ne pas être d’accord. Elle s’approche de Julien pour lui susurrer à l’oreille  :
«  Dommage. Je connais plein de choses que j’aurais aimé faire avec toi dans le noir.  »
Julien rougit, soulagé que l’obscurité cache son visage troublé.
«  Surtout, n’écoute pas ma sœur, le rassure Rayan qui a deviné la teneur des propos de Chloé. J’ai pas entendu mais j’ai pas besoin vu la tête que tu fais. Cette crétine joue la provoc parce qu’elle adore choquer les mecs discrets comme toi.  »
Finalement, les binômes se forment vite par affinité. Chloé et Gab, Maeva et Nico, Will et Margaux, Dave et Mike. Tous attrapent un pistolet en donnant l’impression de savoir déjà s’en servir.
«  Alors, les gars  ? Comment on procède  ? interroge Rayan au groupe. Chacun pour soi ou on avance en entonnoir  ?
— Chacun pour soi, déclare Chloé. J’ai pas envie de me taper des gros boulets comme vous. Allez viens Gab.  »
Sur ce, Chloé entre dans le hangar en compagnie du footballeur. Les autres partent chacun de leur côté, laissant Rayan et Julien seuls devant le minibus.
«  Je… Rayan, j’ai jamais fait ça, bredouille Julien en regardant le pistolet entre ses mains. C’est la première fois que je tiens une arme. Je ne sais même pas par où commencer.
— Facile. On avance en cherchant des indices du passage de Jean-Eudes. Traces de pas, touffes de poils…
— Des poils  ? s’étonne Julien. On ne piste pas un homme  ?
— Disons plutôt que Jean-Eudes est un gros chien avec l’intelligence d’un homme. Ce sera plus simple.  »
Julien refrène une pointe d’irritation. Jean-Eudes  ? Un chien  ? Drôle de nom quand même. Rayan ne lui dit pas tout.
«  Putain  ! Vous auriez pu le dire avant  !
— Une fois qu’on a trouvé la piste de Jean-Eudes, on la suit. O.K. ?
— Ouais, O.K.  »

Ils conviennent tous les deux de faire le tour du terrain une première fois avant de s’enfoncer dans le grand hangar. Progression en spirale, explique Rayan avec le ton de quelqu’un qui sait de quoi il parle. Ils commencent donc par explorer les petits bâtiments décrépis qui se dressent sur les bords. La plupart sont fermés par un cadenas mais certains ont été forcés, leur porte restée béante tient par miracle sur ses gonds. À l’intérieur, il n’y a que des étagères chargées de centaines de moules en bois marqués de codes blancs et couverts de poussière.
«  C’était quoi ici  ? demande Julien à voix basse.
— Une fonderie, il me semble, chuchote Rayan. Fermée depuis plus de vingt ans. Oncle Bob m’a dit qu’on y construisait des pièces pour des machines.
— Pas de gardien  ? Ou d’alarme  ?
— Mec, il y a plus rien à voler là-dedans. Regarde-moi ces vieux trucs. Franchement, qui voudrait de ça  ? Tout l’endroit n’est rempli que de rouille et de machines cassées. Donc, t’inquiète pas pour les flics. Oncle Bob s’arrange toujours pour trouver des spots safe. Pas de risque non plus de croiser des voisins gênés par le bruit. On est à des kilomètres de toute habitation.
— Je t’avoue que j’imaginais la Full Moon Party plus… festive ?
— T’emballe pas, mon pote. La soirée ne fait que commencer.  »

Ils continuent leur inspection, marchant à pas lents pour observer l’état du sol. Soudain, à un angle du hangar, Julien repère une empreinte bien dessinée dans une flaque d’eau. Il s’accroupit pour observer de plus près et attirer l’attention de Rayan. Quatre doigts terminés par des griffes. Canin, sans hésitation.
«  J’avais raison, murmure son coéquipier. J’étais persuadé qu’il avait fait le tour du bâtiment pour trouver un moyen d’entrer. Suivons les traces.  »
À la lueur de la lune, ils suivent le chemin tracé par Jean-Eudes. L’animal est malin car il s’efforce autant qu’il peut de marcher sur un terrain sec ou herbeux. La flaque d’eau était un coup de chance. Un peu plus loin, dans l’ombre du gigantesque hangar, un peu d’herbe foulée donne une indication précieuse aux garçons.
«  Regarde. Il s’est arrêté ici, montre Julien.
— Exact. Il a dû tourner deux, trois fois en rond le temps de prendre une décision.  »
Julien s’approche du mur. Malgré l’obscurité qui règne ici, il découvre une brèche au ras du sol, cachée par les herbes folles. Il manque un morceau de tôle, rongée par la pluie et le vent. Quelques poils sont accrochés sur la tranche de la plaque d’acier. Julien les attrape entre ses mains pour les examiner de plus près.
«  Jean-Eudes est gris  ?
— Ptn  ! Julien, tu as de meilleurs yeux que moi. Tu es sûr que tu ne vois pas dans le noir  ?
— Sois pas stupide  », dément Julien en haussant les épaules.

Si Rayan savait, il le verrait sûrement d’un autre œil. Bon sang, il doit vraiment se montrer plus prudent. Il a rejoint la bande de Rayan parce que son instinct lui a soufflé de faire confiance au garçon. Il lui a semblé que ce groupe mené par oncle Bob était autre chose qu’une simple association d’excellents sportifs. Comme lui. Et il a eu raison. Il doit continuer à jouer leur jeu et comprendre où est sa propre place dans la partie… Ce qu’il y a à gagner. Mais son instinct lui souffle aussi de se méfier.
Julien s’allonge le dos dans l’herbe face à la brèche.
«  Kestufais  ?
— Je suis la trace.
— Tu es sûr que tu passes  ? C’est super étroit.
— On va bientôt le savoir  », déclare Julien en se glissant dans la petite ouverture.
Il vide l’air de ses poumons autant que possible et se faufile. Ça frotte un peu aux épaules mais ça passe. Il s’extrait en silence de l’autre côté et attend Rayan, qui se glisse à son tour.
«  Mec ! T’es un vrai guedin  !  » chuchote Rayan quand il lui tend la main pour l’aider à se relever.

À l’intérieur de la fonderie, il fait encore plus sombre. Rayan et Julien restent un moment accroupis près du trou le temps que leurs yeux s’habituent à l’obscurité. La lune se glisse à travers les tôles manquantes du toit, formant des colonnes fantomatiques de lumière bleue. Les garçons se trouvent sur le bord d’une immense salle dont les limites se perdent dans le noir. Au sol, de grands trous remplis d’eau de pluie marquent les anciens emplacements des machines. Un peu partout, d’énormes poulies pendent du plafond. Il n’y a aucun signe des autres groupes. Ils sont sûrement installés à des postes clés tels des snipers prêts à appuyer sur la détente.

La chasse reprend. Julien est presque au ras du sol pour ne pas perdre de vue les empreintes. Rayan le suit, aussi silencieux qu’il peut l’être. Dans la poussière de fer qui couvre le sol, lire la piste est presque un jeu d’enfant. Les traces mènent droit vers la gauche, là où s’élèvent trois grands fours dont les portes massives gisent au sol. Trois immenses bouches noires s’ouvrent devant eux. Tellement sombres que c’est impossible de voir à l’intérieur, même avec la nyctalopie de Julien. Devant les portes abattues, la piste s’égare comme si l’animal avait piétiné volontairement la poussière.
Julien n’a plus qu’à faire appel à un autre de ses sens. Il ferme les yeux et prend une profonde inspiration. Parmi les effluves de rouille, d’eau stagnante et de putréfaction, il décèle autre chose. Un fumet sauvage qui n’a pas sa place dans ce décor de poussière. Quelle sorte de chien est Jean-Eudes  ?
Julien s’approche du four du milieu. L’odeur animale vient de là, pas de doute possible. Il se dresse devant l’ouverture aussi sombre que la bouche de l’enfer.
«  Trouvé. Sors de là maintenant  », annonce-t-il sans même penser à utiliser son pistolet.
Au début, il pense que rien ne va se passer, qu’il s’est trompé et que l’animal est passé par là, puis reparti. Mais un formidable grondement, amplifié par la résonance du fourneau, vient le détromper. Mu par son instinct, Julien se tend. Quand l’animal s’éjecte violemment de sa cachette, il est prêt. Il se laisse tomber au sol tandis que la bête le survole. Derrière lui, Rayan n’a pas le même réflexe. Surpris par le bond de l’animal, il se laisse plaquer au sol par les quatre pattes puissantes. Julien entend clairement les poumons de Rayan se vider de force.
«  Outchhh  !  »
Alors que Julien se redresse, l’animal se tourne vers lui, babines relevées sur des crocs impressionnants.

Un loup. Jean-Eudes est le plus gigantesque loup que Julien ait jamais vu.

Les deux se font face. Les yeux jaunes de la bête le dévisagent un instant puis, comme s’il avait compris que Julien n’était pas une menace, le monstre finit par s’apaiser. Mais le répit est de courte durée. Un mouvement derrière le loup attire l’attention de Julien. Une déflagration étouffée retentit alors qu’une seringue passe au-dessus de la tête de l’animal et frôle le bras gauche de Julien assez près pour lui arracher un morceau de chair. Le loup se retourne, de nouveau grondant et écumant. Chloé sort d’un trou rempli d’eau, trempée et souriant comme si la victoire était à portée de main.
«  Salut mon toutou. Je savais que tu sortirais de ta cachette à un moment ou à un autre.  »
Elle tient le loup en joue mais l’animal, véloce, prend son élan pour contourner Julien. Chloé presse la gâchette de nouveau. Cette fois, Julien évite de justesse la fine seringue qui se brise sur la paroi du four sans toucher sa cible. L’animal saute d’un bond leste sur le fourneau puis sur une passerelle en hauteur avant de fuir dans les ombres du hangar.
Chloé, enragée, passe à côté de Rayan en ignorant son frère toujours en train de reprendre son souffle et ses esprits. Elle se jette sur Julien en le poussant violemment des deux mains.
«  Putain  ! Tu l’avais en face de toi  ! À quoi tu joues  ! T’es pas là pour jouer aux cartes avec lui  !
— Tu m’as tiré dessus  ! Deux fois  !
— Ça va, t’es toujours debout, alors de quoi tu te plains  ?  »
La mauvaise foi de Chloé met Julien en colère. Il s’abstient de répondre et porte la main à sa blessure juste en dessous de l’épaule gauche pour évaluer les dégâts. Ça saigne un peu mais ça ne fait pas mal. En fait, ce n’est pas la douleur qui l’alarme mais plutôt son absence. Il ne ressent rien. Son bras est un poids mort. Son coude ne se plie plus, sa main pend lamentablement vers le sol. Le produit contenu dans la seringue a eu le temps de faire effet alors même qu’elle l’a frôlé.
«  Je ne sens plus mon bras, annonce Julien d’une voix effrayée.
— Oh vas-y  ! Pleure pas, bébé, se moque Chloé. C’est juste une égratignure  !
— Dans un quart d’heure tu auras récupéré toutes tes sensations, explique Rayan en s’approchant, couvert de poussière et griffé à la poitrine par la bête. Bon sang, j’ai bien cru qu’il m’avait eu. Il m’a bien sonné.
— Vous êtes qu’une bande de losers. Je vous laisse entre fillettes, moi j’ai un loup à attraper, râle Chloé en se dirigeant vers l’escalier qui mène au premier étage. Et c’est pas toi, Rayan, et ton boulet d’ami avec son bras en moins qui vont nous y aider.  »
Julien ne répond rien. Lui d’habitude si paisible, il sent la rage monter, envahir son cerveau, ses artères, ses nerfs… S’il doit faire ses preuves, c’est maintenant ou jamais. Et puis, il a vraiment envie de rabattre son caquet à cette fille. Vraiment. Il sait donc ce qui lui reste à faire. Il coince le pistolet dans sa ceinture pour libérer sa main valide et se dirige vers le four.
«  Hé  ! Attends  ! Tu vas quand même pas…  » tente Rayan.
Mais Julien a déjà grimpé sur le fourneau. Arrivé en haut du bloc en béton, il attrape une poulie qui pend tout près et monte à la chaîne à la force de son unique main et de ses jambes. Il atteint la passerelle en quelques secondes et s’enfonce à la poursuite de Jean-Eudes, le loup avec un nom d’homme.

La piste est facile à suivre maintenant qu’il est seul. Il a mémorisé l’odeur de l’animal et il ne l’oubliera pas de sitôt. Elle trace comme une volute colorée que son nez peut aisément suivre. La passerelle est instable, il avance prudemment. À certains endroits, il manque tellement de vis que c’est un miracle si elle tient encore. Mais Julien continue à progresser, les dents serrées. Si cet animal massif est passé il le peut aussi.

La passerelle croise une rigole en béton qui devait servir à faire circuler le métal en fusion. Le loup a bifurqué ici, il le sent. Il se laisse donc tomber dans le petit canal et poursuit la piste. Il commence à trouver ça amusant. Ça lui rappelle les jeux de cache-cache de quand il était petit. Il était imbattable. Un peu trop d’ailleurs parce que ça finissait par faire flipper ses camarades de jeu.

La rigole se divise en plusieurs chemins, mais à aucun moment il ne perd la trace. Il prend même le luxe d’accélérer pour rattraper son retard. Mètre après mètre, l’odeur est plus forte. Après avoir croisé un nouveau jeu de passerelles, il grimpe sur une espèce de chemin de ronde qui fait le tour du bâtiment. Il est à présent au plus haut de l’usine. Là d’où les contremaîtres devaient surveiller le travail des ouvriers.

Le loup est à quelques mètres devant, on dirait qu’il attend Julien. Il avance et se retourne régulièrement comme s’il vérifiait que le garçon le suit. L’animal atteint une cabine vitrée et Julien entre à son tour. C’est un ancien bureau vidé de ses meubles, il ne reste qu’une horloge au mur, une bonne couche de poussière au sol et une multitude de toiles d’araignée.
Julien s’attend à trouver le loup gris mais, à la place, se tient un homme accroupi.

Un homme nu.

Un homme aux cheveux gris avec les yeux jaunes comme ceux du loup.
«  Jean-Eudes  ? demande Julien d’une voix mal assurée.
— Lui-même, déclare l’homme en se redressant. Et toi, qui es-tu  ?
— Julien.
— Tu as une étrange odeur, fait remarquer son interlocuteur en penchant la tête sur le côté. Tu n’es pas comme eux.
— J’essaie de l’être.
— Mais ton odeur ne trompe pas. Pourquoi voudrais-tu faire partie de cette bande de… chasseurs  ?
— Je ne suis pas si différent de Rayan, répond Julien. Et puis… juste au cas où je me trompe, ne dit-on pas : “Connais ton ennemi” ?
— L’Art de la guerre de Sun Tzu, reconnaît Jean-Eudes. Un lettré. Ça me plaît. Tu m’as l’air d’un malin, toi.  »
Julien hausse les épaules sans répondre. Cette discussion au sommet de l’usine est complètement surréaliste. Ce loup qui est un homme… Il lui reste tellement de choses à apprendre.
Jean-Eudes se gratte la cuisse d’un geste très canin avant de poursuivre à voix basse.
«  Il y a une autre citation que j’aime bien de Sun Tzu  : “Ceux qui savent quand se battre et quand s’abstenir sont toujours victorieux.”
— Vous vous doutez donc que je n’ai pas le choix, explique Julien en tirant le pistolet de sa ceinture. Oncle Bob s’attend à ce que je réussisse cette épreuve.
— Vas-y, l’invite l’homme aux cheveux gris en écartant les bras. Si tu vises en plein cœur, deux seringues suffiront. J’ai l’habitude.  »
Sans se laisser émouvoir, Julien tire. Deux seringues en plein poitrine comme l’a recommandé l’homme-loup. Touché, celui-ci s’écroule. Le garçon s’approche pour lui demander  :
«  Vous ne leur direz rien  ? Hein  ?
— Promis. Mais sois prudent.  »
Alors que les paupières de Jean-Eudes se ferment petit à petit, celui-ci murmure  :
«  Cette odeur de menthe, ça y est, je me souviens. J’ai déjà rencontré quelqu’un comme toi… »
Le cœur de Julien fait un bond dans sa poitrine. Quelqu’un comme lui  ? Il attrape l’homme par les épaules pour le secouer.
«  Où ça  !? Quelqu’un comme moi  ? Dites-moi  !  »
Mais c’est peine perdue. L’homme a basculé dans l’inconscience. Julien le lâche, enragé de ne pas savoir.

«  Julien  !  »

Soudain, la porte au bout de la pièce s’arrache de ses gonds, abattues par un coup de pied bien placé par Rayan. Le garçon entre, suivi de près par Chloé et Gab. Tout trois s’arrêtent devant le corps inanimé de Jean-Eudes.
«  Tu l’as eu  ! Ptn de badass  !  »
Julien range le pistolet dans sa ceinture, en se rendant compte seulement maintenant que son bras gauche fonctionne de nouveau.
«  Maintenant… dit-il d’une voix autoritaire. Maintenant, quelqu’un peut-il m’expliquer comment ce loup est devenu un homme  ?
— Ah ça… commence Gab.
— Mon pote, l’interrompt Rayan.

Bienvenue dans la quatrième dimension. »

À suivre.

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