Générique. Play

C’est l’heure de Radio Monstre ! Un peu de musique, quelques créatures magiques, du fantastique et tout part en cacahuète. Forcément.
À lire chaque semaine dans Carbone.

#staytuned

Drafoza – Le Cube – dimanche 21 mai 2017 – 00 h 03

Elles sont trois et elles nous barrent le chemin.
« Hé bé, ça alors ! s’exclame Chloé avec ce sourire cruel qui semble ne jamais la quitter. Si je m’attendais à ça ! »
La nana avec le tatoo tribal tape son poing droit dans sa main gauche dans une imitation de catcheuse. Pathétique mais quand même un peu intimidant. Je n’ai pas du tout envie que son gros poing touche mon nez.

« Bon, j’imagine qu’on a plus qu’à sortir par l’entrée », glisse Mathilde en opérant une lente marche arrière.
Je l’imite un pas après l’autre comme si nous faisions face à trois pitbulls auxquels il ne fallait pas tourner le dos. Nous reculons jusqu’au flot des danseurs et nous nous enfonçons dans la masse. J’attrape Mathilde par la main pour ne pas en être séparée et je fais demi-tour. Nous avançons parmi la foule mouvante. Bien sûr, le simple fait de ne pas suivre le rythme de la musique provoque pas mal de coups de coude ou de marchage sur les pieds, mais je persiste et traverse la marée humaine, direction l’entrée, le plus vite possible.

Soudain, je percute un homme dans ma course. Je lève la tête pour m’excuser auprès du propriétaire du torse. Mais son visage me laisse bouche bée.
« Julien ?!
— What ? s’exclame Mathilde.
— Hé, Julien ! Ce serait pas ta nana ? interroge un beau garçon à la peau mate juste à côté en désignant ma compagne.
— Ta nana ? » s’étonne une voix derrière nous.
Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que Chloé nous a rattrapées.

« Julien ? C’est vrai ce que dit Rayan ? Cette cinglée est ta nana ? » demande Chloé en montrant Mathilde.
Mathilde ? La copine de Julien ? Je n’y comprends plus rien. Je regarde Mathilde. Elle écarquille les yeux de façon tellement parlante que je l’entends presque dire : « C’est vraiment pas le moment, je t’expliquerai plus tard. »
J’essaie de chercher une issue pour continuer à tracer à travers les danseurs, mais il faut bien se résoudre à l’évidence. Nous sommes cernées. Face à nous, Julien, Rayan et une ribambelle de mecs plutôt costauds. Derrière nous, Chloé et ses deux acolytes. Ils forment un cercle parfaitement étanche entre la foule et nous. J’avale ma salive avec l’impression que le Coca de tout à l’heure tente de remonter dans ma gorge. Tout ça n’est pas du tout bon signe.

Finalement, c’est Julien qui prend la parole, avec une drôle de petite lumière dans l’œil.
« Chérie… Bébé, laisse-moi t’expliquer… » balbutie-t-il en tendant les mains vers Mathilde avec un air désolé.
Mathilde se fige une seconde avant de se détendre comme si elle avait compris. Elle prend une grande inspiration, lève la main et décoche une baffe bien sonore à Julien.
« Ça, c’est pour m’avoir menti ! » hurle-t-elle en jouant la petite amie outrée.
Les garçons rigolent grassement. Julien touche du bout des doigts sa joue rougie, tandis qu’il pose son autre main sur le bras de Mathilde.
« Mais, bébé…
— Ne me touche pas ! crie Mathilde au bord de l’hystérie. Dire que… que tu m’as fait croire que tu étais malade ! Tout ça pour sortir avec… (Mathilde désigne l’assistance avec une moue dégoûtée.) Eux ! (Puis elle se tourne vers Chloé.) Et elle ! Cette… pétasse !
— Hé ! proteste Chloé. Pour qui tu te prends ? »
Particulièrement énervée par l’insulte de Mathilde, Chloé fouille dans le petit sac à paillettes qu’elle porte en bandoulière. Elle plonge la main dedans et en ressort…

Un pistolet ?!

Un vertige me saisit. C’est la deuxième fois que je vois une arme dans toute ma vie. À quelques heures d’intervalle. C’est une blague, c’est ça ?
« Putain, sister ! s’exclame dans mon dos Rayan avec un ton affolé qui me fait vite comprendre que ce n’est pas du tout une plaisanterie. T’as pas rendu ton flingue à oncle Bob ? T’es malade ou quoi ? »

Chloé n’écoute pas. Elle tend les bras et met Mathilde en joue avec un plaisir sadique évident. Mon amie regarde le canon du pistolet avec un air d’incompréhension totale sur le visage. On dirait moi il y a quelques heures face au fusil à pompe de la mère de Gwen.
« Tu saisis pas, Rayan, annonce Chloé. Ces filles connaissent Gwen. Elles vont nous mener à elle. T’imagine la tête d’oncle Bob si on réussit là où il a échoué ? On tient notre billet d’entrée pour un vrai poste d’apprenti chasseur. »

Il ne manquait plus que ça. Cette fille en a toujours après Gwen et elle n’a pas l’air prêt à lâcher l’affaire. J’ignore qui est oncle Bob, mais je n’ai pas du tout envie d’avoir affaire à lui. Il faut qu’on sème Chloé la perverse et ses amis. Et pour le cas Julien, on verra plus tard.
Je cherche une issue du regard, tente d’apercevoir Henri. Mais la foule des danseurs est trop dense, je n’obtiendrai aucune aide du côté du bar. Alors, je ne vois plus qu’une chose à faire. Je baisse quelques secondes la tête pour me concentrer puis, aussi vite que possible, je me jette sur Chloé. Je dois l’empêcher de mettre Mathilde en joue et lui prendre son flingue.
« Mais, lâche-moi ! » gronde la garçonne en se débattant.

Une détonation sourde retentit. Chloé a appuyé sur la détente ! Juste à côté de mon visage ! Je lâche l’arme comme si elle était empoisonnée. Cette folle a tiré au beau milieu d’une foule ! Elle est complètement malade ! Un cri surpris nous parvient tout près. Je me tourne. Le pote blond de Rayan est touché. Il regarde avec étonnement la petite seringue à présent fichée dans son pectoral gauche.

« Oh ! Fuck you, Chloé… » grommelle-t-il avant de s’abattre comme une masse vers l’avant.
Dans sa chute, il percute Mathilde qui se retrouve à terre. Julien se précipite vers le garçon inconscient, tandis que Rayan avance de trois pas pour se retrouver face à Chloé, très en colère.

« Sister ! T’es vraiment cramée de la tête… »

Je n’écoute pas la suite. Mon but à présent est de fuir. Tout de suite. J’appelle Mathilde pour l’aider à se relever. Elle tourne la tête vers moi, blême. Elle finit quand même par attraper ma main tendue.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » je demande, alors qu’elle se relève.

Elle grimace et me montre sa paume gauche. Un gros morceau de verre y est enfoncé. Elle serre les dents et, d’un geste sec, retire le tesson avec un grognement de colère. Aussitôt, le sang se met à couler, rouge et épais sur sa peau noire. Il remplit sa main, glisse le long de son bras jusqu’à son coude et goutte au sol.

« Putain ! rugit Mathilde. Ça fait hyper mal !
— Allons chez Henri, on te soignera là-bas.
— Pas si vite, les girls, lance la fille au tatouage en nous coupant la route. Chloé a raison. Vous pouvez pas partir comme ça. Vous allez nous mener à Gwen.
— Ouaip, renchérit le garçon aux bras d’orang-outang en se postant à côté d’elle.
— C’est clair. Vous bougez pas de là », confirme la fille qui ressemble à Régine.

Alors que le cercle commence à se reformer autour de nous, j’entends comme un craquement sinistre au-dessus de ma tête. Un bruit tellement fort qu’il couvre même un instant la musique. Ce son me rappelle quelque chose de désagréable. Qu’est-ce que… ? Quand le craquement retentit de nouveau, ça fait tilt dans ma tête. Bien sûr ! C’est le bruit qu’a fait la fresque du lycée quand…
Mon cerveau n’a pas le temps d’achever cette pensée car des choses sont en train de tomber du plafond. Petit à petit, les danseurs se pétrifient. La foule lève la tête comme un seul homme vers le plafond.

Le Cube…

Le Cube est en train de se fendre en une multitude de petits morceaux qui menacent de s’abattre en une pluie aussi coupante que des rasoirs. Déjà, des cris d’étonnement retentissent un peu partout quand les gens se rendent compte que ce qu’ils ont reçu sur la tête n’est autre qu’un tesson de miroir.
La musique s’arrête. Le DJ vient sans doute de comprendre qu’un truc pas cool était en train de se passer.
Le silence s’installe, lourd, tendu.
Puis, un murmure paniqué s’élève de la foule encore aux aguets. Si le Cube se brise entièrement, c’est la cata. Comme au ralenti, un morceau plus gros que les autres se détache du miroir géant et s’abat au sol. Il explose avec un bruit cristallin qui met le feu aux poudres. Un hurlement est poussé, aussitôt répercuté par une dizaine d’autres. La foule se met à bouger. Mais c’est totalement anarchique. Les gens tentent de fuir sans s’entendre sur la direction à prendre. Le cercle de Rayan et ses amis finit par se rompre. La bousculade devient générale. Mathilde et moi sommes poussées par une vague humaine tellement forte que nos pieds ne touchent presque plus le sol. Je me laisse guider sans me débattre, la seule résistance que j’oppose au mouvement de foule est celle de ma main serrée sur celle de Mathilde. Hors de question que nous soyons séparées.

Nous nous retrouvons dehors en quelques battements de cœur. Nos manteaux sont toujours au vestiaire et il est hors de question de remonter le flot humain pour aller les chercher. La peur de croiser Chloé et la blessure de Mathilde me poussent à prendre une décision sans attendre. Il faut disparaître avant que les bad guys ne puissent nous filer le train.
J’attrape mon portable, j’actionne la géolocalisation et je m’élance vers l’appartement d’Henri, Mathilde à mes côtés. Cette dernière marche le poing serré pour essayer de contenir l’hémorragie. Pas hyper efficace mais mieux que rien. Autant ne pas semer des gouttes de sang comme des petits cailloux blancs. Des sirènes retentissent au loin, quelqu’un a dû appeler les pompiers.

Le temps passe, élastique. La main crispée sur mon portable, je multiplie les détours pour vérifier qu’on ne nous poursuit pas. Mathilde garde le silence. Son visage est pâle, ses pieds nus, sa main droite crispée sur ses chaussures à talons, sa main gauche serrée sur son poing.
« On est bientôt arrivées ? demande mon amie.
— D’après Googmap, c’est au bout de cette rue. »

Le quartier du fleuve où habite Henri n’est pas le plus rassurant de la ville à cette heure. Ici, le paysage est saturé d’anciens hangars à marchandises dont les murs en briques sont couverts de graffs et de collages. Les bâtiments accueillent des ateliers d’artistes et des lofts de néo-hippies. Si, de jour, les gens flânent le long des quais, j’ai entendu dire que la nuit voyait défiler un autre genre de faune. Des dealers et des voyous de tout poil traînent dans l’ombre.
Nous filons droit jusqu’à l’immeuble indiqué sur mon Smartphone. Nous entrons et grimpons au deuxième. Le 29, le voilà. Je me poste devant la porte et frappe la mélodie de Dark Vador. Tam tam tam tadadam tadadam…
Mathilde et moi attendons en tendant l’oreille.
Rien ne bouge derrière la porte.

Le silence absolu.

« Gwen ?! » Je crie aussi fort que je peux le faire à cette heure avancée de la nuit (pas envie de réveiller tout le voisinage). « Gwen ? C’est moi, Daf ! Ouvre-moi s’il te plaît ! »
Mais rien n’y fait.
Le silence s’éternise.
« Putain », crache soudain Mathilde avec une voix essoufflée.

Je me tourne vers elle. Elle a fermé les yeux et tangue comme si un vertige la saisissait. Pour retrouver son équilibre, elle se rattrape en posant sa paume sur le bois clair de la porte. Quand elle se retire sa main, ça laisse une empreinte rougie digne d’un film d’horreur. Je ne sais pas si c’est la fatigue, l’heure avancée ou la tension qui ne me quitte plus mais je sens un frisson remonter le long de mes bras. Une chair de poule me traverse comme un courant électrique et rejoint le sol par mes jambes. Étrange.

Touklouc.

Alors qu’un silence pesant règne toujours sur l’immeuble, le bruit que vient de faire la serrure en se déverrouillant me fait l’effet d’une détonation.
Qu’est-ce que… ?

Je pousse la porte à présent entrouverte. Personne ne se trouve derrière. Je jurerais qu’elle s’est ouverte toute seule. Comme par magie ou sous l’action d’un fantôme. C’est en tout cas super flippant.
Mathilde et moi entrons dans ce qui est sans conteste le plus gigantesque loft que j’aie jamais vu. À l’autre bout de l’immense pièce, de grandes fenêtres à carreaux donnent sur le fleuve, dont les remous reflètent les rayons de la pleine lune. Aucune lumière dans le loft proprement dit, hormis cette lueur lunatique et flottante.
Je tâtonne le long du mur et finit par trouver un interrupteur. Un grand lustre s’allume au-dessus de nos têtes. Il éclaire un salon d’apparence confortable quoique un peu bordélique. Cartons à pizzas tachés de gras, cannettes vides, caleçons et pantalons de jogging qui traînent, cendriers débordant de mégots. Un vrai appart de célibataire.
Et puis, là, prostrée dans un fauteuil club en cuir brun, une silhouette que je reconnais.

« Gwen ! »

Je me précipite. Elle m’a entendue, c’est sûr. Mais elle n’esquive pas un mouvement pour se tourner vers moi. Je m’accroupis devant le fauteuil. Sa tête est cachée dans l’ombre d’une grande capuche de sweat comme si elle ne voulait pas me voir.

« Gwen ? j’appelle d’une voix prudente. C’est moi !
— Je sais, Daf, répond-elle sans tourner la tête. Difficile de vous ignorer. Vous faites autant de bruit qu’un troupeau d’éléphants. »

J’avoue que je suis un peu vexée. J’ai remué ciel et terre pour la trouver et c’est comme ça qu’elle me remercie.
« Sympa, l’accueil, fait d’ailleurs remarquer Mathilde en fermant la porte de l’appart. Ça fait plaisir de vous voir, les filles ! C’est gentil de passer ! Laissez-moi vous offrir un truc à boire ou bien du désinfectant et quelques compresses.
— Je ne vous ai pas demandé de venir, grommelle Gwen du fond de sa capuche.
— Bon sang ! Gwen ! Je t’ai cherchée partout ! Tu as disparu sans rien dire ! J’ai cru… J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose de grave !
— C’est le cas, déclare Gwen sans en dire plus.
— Laisse tomber, Daf, lance Mathilde en se dirigeant vers la cuisine. Tu vois bien qu’on n’est pas désirées. On a fait tout ça pour rien. »

Elle attrape un torchon sur le plan de travail, le mouille au robinet et entreprend de nettoyer sa blessure.

« Putain, c’est profond et ça continue de saigner. Il va me falloir des points.
— Tu empestes le sang, crache Gwen avec un grondement.
— Décidément, toi et ton frère, vous avez un problème avec les odeurs, balance Mathilde sans se laisser démonter. C’est parce que vous prenez la même came ? Tu devrais arrêter parce que ça n’a pas l’air de te réussir.
— Mais quelle came ? De quoi tu parles ? je demande sans comprendre.
— Mais enfin, Dafroza ! soupire Mathilde comme si elle me faisait la leçon. Tu n’as pas encore compris ce qui n’allait pas ? Gwen n’a pas de problème ! Elle n’est pas malade ! C’est juste une ptn de junkie ! Elle se drogue, voilà tout ! Et, franchement, c’est pas beau pour une sportive. »

Et là, j’entends le bruit le plus étonnant et le plus agréable qu’il m’a été donné d’entendre depuis plusieurs jours. Gwen rigole. Elle est même morte de rire sous sa capuche.

« Merde, Mathilde, t’es toujours aussi parano. Ça fait plaisir de voir que rien ne change. »
Elle ôte ses mains des poches de son sweat et les lève vers sa capuche.
« Mais j’ai le regret de te dire que ce n’est pas une histoire de drogue. Et, Daf, c’est pas non plus une maladie. Ce serait plutôt un problème, disons… génétique. »

Elle tire sa capuche en arrière et je reste là à la regarder comme si je ne comprenais pas ce que je voyais.

D’abord, Gwen a les cheveux entièrement blancs. Ensuite, ses oreilles sont… comment dire… pointues ? Un peu comme celles d’un elfe, mais pas pareil. Son visage n’a pas changé, même si ses yeux paraissent plus… sauvages. Elle sourit en me voyant l’examiner et là, encore une fois, je sursaute de surprise. Ses dents ! Ce sont des crocs !
Elle remonte sa capuche pour m’empêcher d’en voir plus et seulement à ce moment-là, je vois ses mains et surtout ses doigts terminés par des griffes.

« Mais… Gwen… Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » questionne la voix de Mathilde juste derrière moi.
J’essaie de parler à mon tour, mais rien ne sort de ma gorge desséchée. Je suis scotchée, muette de stupéfaction.
« Vous n’avez pas encore compris ? demande Gwen. C’est pourtant évident. »

Un grondement animal sort de la capuche, nous faisant sursauter, Mathilde et moi.

« Les meufs, je suis une louve-garou. »

À suivre.

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