Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

Le premier coup toucha Romain à la joue droite. Il se retrouva au sol, tout un côté du visage en feu. Il y porta une main. Pas de sang. Déjà ça.
Il leva la tête vers Johnny qui le surplombait, bien campé sur ses pieds et les deux poings serrés.
« T’as rien à me dire, hein, c’est ça ? Tu ne l’as pas vue samedi ? »
Autour des deux garçons, un petit attroupement s’était créé dès les premiers mots échangés. 16 heures. À la sortie du lycée. Il y avait foule.
Johnny, dix-sept ans, le frère aîné de Leïla, s’était jeté sur sa cible dès qu’elle avait passé le portail. Il l’attendait, probablement. Du haut de ses quinze ans et malgré sa grande taille, Romain ne faisait pas le poids face à lui. Râblé et très énervé, l’agresseur ne lui avait laissé aucune chance. Après l’avoir interpellé et lui avoir lancé quelques mots sans queue ni tête, il l’avait frappé. Presque par surprise.
Romain se releva lentement.
« De quoi tu parles, putain ? T’es complètement taré ou quoi ? Pourquoi t’as fait ça ?
— Leïla… dit Johnny, essoufflé.
— Quoi, Leïla ?
— Elle n’est pas rentrée à la maison depuis deux jours. Ma mère est dans tous ses états.
— Et alors ? Qu’est-ce que j’ai à y voir, moi ? »
Romain regarda autour de lui. Des dizaines de lycéens les observaient. Un cercle s’était formé. Une arène.
Face à lui, le frère de Leïla ressemblait à un taureau prêt à charger, retenu miraculeusement par un fil invisible à deux doigts de craquer. Il avait toujours été menaçant avec les amis de sa sœur, les prenant de haut et faisant parfois mine de les agresser. Une petite frappe réputée dans son quartier, toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Il avait déjà passé une nuit au commissariat pour avoir commis des dégradations et vendait régulièrement du shit au lycée. Mais jusqu’à présent, malgré l’antipathie évidente qu’il avait à son égard, il n’avait encore jamais cogné sur Romain.
« Elle traîne toujours avec toi, ton frère et votre copine Delphine. Elle était bien avec vous samedi, non ?
— Ouais, dit Romain désormais debout, la tête légèrement baissée vers Johnny. Mais on ne l’a pas vue longtemps. Elle a fait un malaise et Delphine l’a raccompagnée chez vous.
— Et elle est ressortie un peu plus tard. Elle n’était pas avec vous ? Dis-moi ce que vous avez fait samedi soir !
— Je ne l’ai pas revue, je te dis. Je savais même pas qu’elle n’était pas rentrée. T’es sûr qu’elle n’est pas chez Delphine ou…
— Non. Mes parents ont appelé. Elle n’y est pas. Et elle est repartie samedi soir en disant qu’elle allait rejoindre des amis… Si c’était pas Delphine…
— Ben, elle a dû rejoindre quelqu’un d’autre…
— Fais pas le malin, putain, éructe Johnny. Tu sais bien qu’à part vous, elle n’a pas d’ami.
— C’est pas parce que t’as aucun pote que ta sœur est comme toi… »
Romain savait bien qu’en prononçant cette phrase, il s’exposait à un autre assaut du frère de Leïla. Mais il n’avait pas pu se retenir.
Cette fois, il esquiva facilement le coup de poing de Johnny et tenta de le cogner à son tour. Mais son adversaire para facilement sa frappe trop lente et lui décocha un crochet au ventre qui le plia en deux.
Romain, le souffle coupé, tomba à genoux en essayant de faire entrer un peu d’air dans ses poumons. Il sentit un brusque vertige et crut un instant qu’il allait perdre connaissance. Puis il parvint, contre toute attente, à prendre une grande inspiration.
Il leva les yeux. Quelques garçons s’étaient placés entre Johnny et lui pour empêcher que son agresseur ne poursuive son assaut sur un garçon à terre. Quelqu’un l’aida à se relever, lentement. Son ventre lui faisait affreusement mal.
« Qu’est-ce vous foutez, là ? » cria une voix d’homme, celle d’un surveillant qui venait d’arriver.
Romain évita son regard et vit que Johnny s’était déjà éloigné. Il ramassa son sac à dos et fit quelques pas d’une démarche raide.
« Ça va ? » lui demanda une camarade de classe.
Il hocha la tête. Ça irait. Il venait de se faire casser la gueule par le plus gros connard que la Terre avait jamais porté, mais ça irait.
Puis la réalité de ce qu’il venait de vivre le frappa brusquement. Au-delà de la douleur ou de l’humiliation, la vraie raison de la colère de Johnny l’atteignit en un instant, encore plus vite qu’un coup de poing.
Leïla n’était pas rentrée chez elle.

2010

« Je crois que j’ai trouvé, les gars. C’était évident. »
Frédéric vient d’entrer dans la cuisine du gîte où les invités du mariage qui ont dormi sur place et qui sont levés subissent leur gueule de bois devant des bols de café noir. Ses cheveux frisés encore mouillés et les lunettes de travers, il porte les mêmes habits que la veille – il n’avait pas prévu de dormir ici. Samuel, tee-shirt du Gun Club et mèche en bataille, est assis à côté de trois membres de la famille de Virginie, la mariée, et en face de Delphine qui tapote de deux pouces sur son téléphone portable. Avec son jean et son chemisier bleu à fleurs, les cheveux détachés, rideau châtain, qui retombent sur les épaules, cette dernière semble avoir rajeuni depuis la veille. Sans sa robe de fête, elle ne paraît pourtant pas moins élégante, mais simplement plus naturelle, moins affectée.
L’air endormi, Samuel se tourne doucement vers Fred.
« De quoi tu parles ?
— De MLK. Je crois que j’ai trouvé à quoi ça fait référence. Ça m’est venu, comme ça, d’un coup, au réveil. Ce sont les initiales de Martin Luther King.
— Ouais, sans doute, dit Delphine sans lever les yeux de son écran.
— Y’avait un militant des droits civiques qui fréquentait les arcades en 87 ? demande Samuel avec un petit sourire.
— Rhô, je sais pas, répond Fred. Mais ça pourrait coller, non ?
— Ouais, sans doute », répète Delphine, toujours hypnotisée.
Frédéric se lève et va se servir un bol de café dans le grand pot argenté posé près de l’évier, puis revient s’installer à côté de ses amis.
« Bien dormi ? dit-il.
— Pas assez, répond Samuel.
— Pareil », ajoute Delphine.
Fred les regarde alternativement, puis demande :
« Vous avez passé la nuit ensemble ou quoi ?
— Hein ? lance Delphine, outrée, avec une grimace. Ça va pas ou quoi ? Pourquoi tu demandes ça ?
— J’ai vu Virginie en descendant. Elle m’a dit qu’elle venait de vous croiser… que vous étiez arrivés ensemble à la cuisine.
— Pur hasard, dit Samuel sur un ton sérieux. Et puis, ce serait impossible… Je sais que nous n’avons pas vécu notre enfance dans la même maison, mais nous habitions si près l’un de l’autre depuis que nous sommes tout petits que je crois que l’effet Westermarck joue tout de même.
— L’effet quoi ? demande Delphine.
Westermarck, répond Sam. C’est long à expliquer. Fais une recherche dans Google. »
Elle s’empare aussitôt de son téléphone posé près d’elle sur la table, comme si elle n’attendait que ça.
« Ah d’accord, déclare-t-elle quelques secondes plus tard. Oui, en effet, ça doit jouer un peu.
— Tu me le passes ? » demande Frédéric.
Delphine acquiesce et lui donne son téléphone. Son ami repousse ses lunettes sur son nez, comme s’il se préparait à plonger dans le cyberespace, puis se met à naviguer, de l’index, sur l’écran. Delphine boit une gorgée de café et bâille. Près d’eux, un membre de la famille de Virginie éclate de rire et Samuel se frotte les tempes en fronçant les sourcils.
« Qu’est-ce que tu cherches ? demande-t-il à Fred.
— Tu viens de me faire penser que nous pouvions essayer de chercher MLK dans Google.
— Et alors ?
— J’avais vu juste. Les 50 premiers résultats concernent Martin Luther King. Mais…
— Sérieux, les gars, vous avez rien de mieux à faire que de chercher les initiales qu’un gus a laissées sur une borne d’arcade des années 80 ? dit Delphine.
— Justement, ce matin, non pas vraiment. En quoi ça t’embête ? demande Fred.
— Ça va, on s’est bien amusés hier soir, on était un peu défoncés, on a bien joué au Club des cinq, mais on est de retour dans la vie normale, là. J’ai pas forcément envie de continuer à ressasser le passé.
— Tu n’es pas un peu curieuse ? dit Samuel.
— Non, j’en ai rien à carrer de qui a fait le meilleur score à Scipio. Et je préférerais arrêter de repenser à cette période.
— J’ai quand même trouvé un truc intéressant, dit Fred.
— Quoi ? demande Samuel.
— Il me semblait que j’avais déjà vu MLK quelque part, dans la mythologie. Ah tiens, ça peut aussi être une façon d’écrire le prénom Malik, sans les consonnes.
— Je suis sortie avec un Malik, intervient Delphine. Au lycée.
— Sérieux ? dit Samuel. Je savais pas, ça.
— Je ne sais pas si vous l’avez trop croisé. Il était à la fac, déjà. Il avait une voiture…
— Ah, alors, s’il avait une bagnole, dit Fred en souriant.
— En tout cas, c’était peut-être lui l’adepte de Scipio, ajoute Samuel.
— Mais oui, dit leur amie, forcément… » Puis, devant les regards surpris de ses deux amis, elle poursuit : « Pff, n’importe quoi. Comme s’il n’y en avait pas des milliards, en France, des Malik. Et puis, je suis pas sûre que le Malik en question était très branché jeux vidéo. Il était plutôt du genre motos et pêche.
— La classe. Mais ce n’est pas là où je voulais en venir, de toute façon, explique Fred en montrant le téléphone à Samuel. Il me semblait bien que j’avais déjà vu les lettres MLK. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ça me faisait penser à la mythologie et… regarde… Tu vois ? Dans la Bible hébraïque, c’est ainsi qu’est désigné… »
Frédéric ne parvient pas à finir sa phrase, interrompu par Romain, en short de foot et vieux tee-shirt Quiksilver, qui entre dans la cuisine en lançant d’une voix tonitruante :
« Ça va, les jeunes ? » Il se penche vers l’oreille droite de son frère et ajoute, encore plus fort : « Pas trop mal aux cheveux, ce matin ?
— T’as l’air en forme… dit Delphine en souriant.
— Je fais semblant. Ça fait deux heures que je suis debout. Il a fallu que je règle quelques problèmes… ahum, d’intendance, disons. »
Fred lui adresse un regard interrogateur et Romain lui répond par une grimace avant de se pencher vers ses trois amis et de chuchoter :
« Le neveu de Virginie a gerbé dans un couloir du gîte. Seize ans. C’était sa première cuite… »
Samuel rit doucement.
« Sans doute pas sa dernière.
— Oui, s’il se remet du savon que va lui foutre son père, dit Romain en s’asseyant à la table. Bon, j’ai quand même pris le temps de faire ce que je vous ai promis hier soir.
— J’ai quelques trous sur ce qui s’est passé hier soir, dit Samuel, mais si tu as promis de ne pas me hurler dessus quand j’ai la gueule de bois, c’est déjà perdu.
— Non, je vous ai dit que je contacterais la proprio du gîte pour savoir pourquoi son numéro était sur la borne de Scipio.
— Oui, dit Fred, enthousiaste. Et alors ?
— La dame est très gentille. Elle m’a dit que la borne était au fond de la grange quand elle a acheté le terrain et la maison il y a quinze ans. Elle n’y a jamais touchée, car elle s’est concentrée sur le bâtiment principal.
— Donc, le jeu était déjà là avec les précédents propriétaires, dit Samuel.
— Exactement. Et le numéro de téléphone n’a pas changé non plus lorsqu’elle a racheté le gîte. Ils avaient le même.
— Plutôt logique, constate Fred. Les gars qui distribuaient le jeu habitaient ici.
— Ouais. Ils devaient avoir une boîte qui s’appelle Nova Express et ils stockaient peut-être leurs bornes dans la grange.
— Tout s’explique alors, dit Delphine. Alléluia, on peut passer à autre chose, maintenant ?
— Si seulement, dit Romain. Mais ce n’est pas aussi simple. La proprio m’a donné le nom de celui à qui elle a racheté le gîte. Un certain Charles Mounier…
— Mounier, comme la femme qui a été arrêtée par les gendarmes lors de la disparition de Leïla ? dit Samuel. C’était quoi son prénom, déjà ?
— Mylène. Mylène Mounier, répond Fred. Et ce Charles a un rapport avec elle ? »
Romain prend une profonde inspiration avant de répondre :

« C’est son mari… »

À suivre.

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