Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

Il faisait encore nuit.
Delphine détestait commencer les cours si tôt, mais elle n’avait pas le choix : la classe débutait à huit heures. Tous les matins, elle faisait le trajet jusqu’au collège à pied. Autrefois, Romain et Samuel, ses voisins, l’accompagnaient. Mais depuis le début de cette année scolaire, elle partait un peu plus tôt qu’eux et faisait un léger détour, à peine trois cents mètres, pour rejoindre l’itinéraire que suivait Leïla et finir la route avec elle.
Ce matin-là, elle avait emprunté la déviation, machinalement, comme si elle avait oublié qu’elle ne retrouverait pas son amie aujourd’hui, comme si le simple fait de reprendre un chemin familier, qu’elles partageaient toutes les deux, allait la faire réapparaître. Par magie.
Delphine ne dormait plus beaucoup depuis quatre jours et la nouvelle de la disparition de Leïla. Elle pensait tout le temps à elle. À ce qu’il lui était arrivé. Elle envisageait des hypothèses, échafaudait des théories. Leïla avait-elle fuguée ? Avait-elle fuie une famille dans laquelle elle ne se sentait peut-être plus en sécurité ? Mais dans ce cas, pourquoi n’avait-elle pas prévenue Delphine ? Ne serait-ce que pour la rassurer, l’empêcher de trop s’en faire. Elle devait bien savoir que son amie garderait le secret. Elles se disaient tout. Ou presque.
Mais si Leïla n’avait pas fugué, que pouvait-il lui être arrivé ? Enlevée ? Séquestrée par un pervers dans une cave de la ville ? Tuée et enterrée dans un bois ?
Delphine pleurait parfois, la nuit, lorsque d’affreuses images s’imposaient à elle.
Qu’est-ce qu’elle était fatiguée.

Elle entra dans le collège, avisa aussitôt Samuel et Frédéric qui discutaient tous les deux un peu à l’écart du préau et les rejoignit.
« Ça va, les gars ? dit-elle en posant son sac à ses pieds.
— Ouais, dit Samuel. Je ne t’ai pas vue, ce matin ? Romain commence à neuf heures, du coup, je suis venu tout seul.
— Pauvre chou, répondit Delphine sur un ton sec.
— Oh, c’est bon, rétorqua son ami.
— Désolée. Je suis… un peu tendue en ce moment.
— Tu m’étonnes, dit Fred. Moi je suis crevé, impossible de dormir hier soir. Je n’arrête pas de réfléchir à plein de choses. C’est dingue. J’ai l’impression que mon crâne va exploser, des fois.
— Tu as eu des nouvelles de l’enquête des gendarmes ? demanda Delphine.
— Bah, tu parles. Difficile de tirer les vers du nez de mon père. Je lui ai posé des questions sur l’interrogatoire de Mylène Mounier, la femme à la camionnette bleue, et il n’a pas lâché grand-chose.
— Elle a croisé Leïla, ou pas ?
— Elle jure que non. Et personne ne peut prouver le contraire. Bouchra n’a pas vu qui était au volant, seulement une camionnette bleue.
— Et on est sûr que c’était bien son véhicule qu’a vu ta voisine ? demanda Samuel.
— Même pas, répond Fred. Je sais simplement que son mari n’a pas le permis et que si c’était bien leur camionnette, c’était forcément elle au volant. Mais sans plaque d’immatriculation pour le confirmer, les gendarmes ne peuvent prouver qu’il s’agissait bien d’elle.
— C’est super louche, quand même, non ? dit Delphine. Et même ce que prétend avoir vu ta voisine est étrange. Elle est vraiment sûre qu’il s’agissait bien de Leïla.
— Ouais, sinon, elle ne serait pas venue m’en parler. Au début, elle voulait que je dise que c’était moi qui l’avais vue.
— Elle est pas chiée, elle, dit Samuel.
— J’ai failli le faire. Puis j’ai un peu réfléchi. J’allais me récolter toutes les emmerdes.
— Tu as bien fait, déclara Delphine. Elle se prend pour qui, celle-là. »
La sonnerie résonna sous le préau. Frédéric fit un petit bond pour recaler son sac sur son dos et s’apprêta à rejoindre sa salle de classe.
« Et au final, dit Samuel, elle devient quoi, Mounier ? Elle est toujours à la gendarmerie ?
— Non, répondit Fred. Ils ne pouvaient pas la garder. Elle n’est accusée de rien. Elle n’est même pas témoin, que dalle. Ce qu’a raconté Bouchra manquait de détails… Peut-être qu’ils vont la surveiller, je sais pas.
— Vous y croyez, vraiment, vous à cette histoire de camionnette bleue ?» demanda Delphine.
Samuel ne répondit pas et Frédéric haussa les épaules. Les deux garçons lui parurent alors aussi épuisés qu’elle. Elle resta là quelques instants, dans la cour qui se vidait peu à peu, et les regarda partir vers leur salle.
Lorsqu’elle décida à son tour de se rendre à sa première heure de biologie (elle n’était pas dans la même classe que les garçons), elle croisa un jeune homme qui avançait d’un pas pressé. Les lycéens en retard passaient parfois par l’entrée du collège et traversaient sa cour pour rejoindre le complexe de bâtiments qui, un peu plus loin, accueillait les élèves de la seconde à la terminale.
C’était Johnny, le frère de Leïla. Il ne la vit pas, ou s’efforça de ne pas croiser son regard, et continua son chemin, à toute vitesse, la tête baissée.
Mais Delphine discerna tout de même les traces de coups sur son visage. Ce n’était pas la première fois qu’elle remarquait sa chair tuméfiée et elle savait qu’il ne s’agissait pas des stigmates d’une bagarre. Johnny se contentait d’encaisser les coups.
Les coups portés par son père.

2010

Le monospace de Romain quitte la ville.
La climatisation a fini par baigner l’habitacle dans une température supportable et Delphine tourne le bouton de l’auto-radio. Nostalgie. RTL2. Europe 1.
« Tu essaies de trouver une station qui diffuse Douce Trance, c’est ça ? » lui dit Romain, au volant.
« Surtout pas. Je cherche de la bonne musique », répond-elle.
À l’arrière, Samuel et Frédéric sourient.
« Tiens, je sais pas si vous savez », dit brusquement Romain en désignant, sur sa droite, le cimetière. « Mais, Johnny, le frère de Leïla, il habite ici, maintenant.
— Quoi ? Il est mort ? s’étonne Delphine. J’ignorais. Depuis quand ?
— Y’a un an ou deux, il me semble.
— Tu m’en avais parlé, ouais, dit Samuel à son frère. Mais j’ai oublié ce qu’il lui est arrivé. Une maladie ?
— Non, un accident de la circulation, répond Romain. Il rentrait chez lui, en vélo, bourré, et il s’est fait renverser par une bagnole. On lui avait retiré son permis un peu avant pour alcoolémie.
— Merde, dit Delphine.
— Le pire, reprend Romain, c’est que le gars qui l’a tué était un de ses potes de beuverie, qui sortait du même bar que lui et qui était encore plus saoul. Il doit toujours être en taule, à l’heure qu’il est.
— Putain, quelle vie de merde, dit Frédéric.
— Je le croisais de temps en temps en ville, dit Romain. Il me serrait la pince, comme si de rien n’était, comme s’il ne m’avait jamais cassé la gueule. On aurait presque dit qu’il était content de me voir.
— Peut-être que tu lui rappelais sa sœur », hasarda Delphine.
Le silence retombe quelques instants dans l’habitacle. Puis Frédéric lance soudain à son amie, qui vient de trouver une nouvelle station :
« C’est bon, laisse ça, s’il te plaît. J’adore cette chanson. »
J’irai voir, tôt ou tard, si les sirènes existent…

« Tu peux t’arrêter une minute, Romain, demande Delphine. J’ai besoin de faire pipi…
— Ici ? Au milieu de nulle part ?
— J’irai derrière les fourrés. Ne t’en fais pas, je suis rustique. »
Un éclat de rire retentit à l’arrière, tandis que Romain gare la voiture sur le bas-côté de la petite route de campagne.
« Une vraie paysanne, dit Samuel, c’est vrai.
— J’allais en vacances chez mes grands-parents dans une ferme quand j’étais petite, se défend Delphine. Et puis, tu peux parler, toi. Y a-t-il plus citadin qu’un londonien ? »
Sans lui laisser le temps de répondre, elle descend du véhicule, referme la portière et s’éloigne dans le petit sous-bois qui sépare deux champs de blés.
« Comment tu t’es retrouvé à Londres, d’ailleurs ? » demande Fred à son ami.
Samuel sort à son tour de la voiture et tire un paquet de cigarette souple d’une poche de son jean noir.
« Après la fin du groupe, je ne savais pas trop quoi faire. J’avais l’impression de ne pas en avoir fini avec la musique. »
Fred et Romain descendent eux aussi du monospace et le contournent pour se mettre à l’ombre des arbres, près de Samuel qui poursuit :
« Alors, je me suis dit que j’allais retrouver un autre groupe et continuer. Peut-être en monter un même, pourquoi pas… J’avais des idées de chanson et la seule chose dont j’étais sûre, même si je le suis beaucoup moins aujourd’hui, c’est que les meilleurs musiciens étaient à Londres.
— Ce n’est pas vrai ? demande Romain.
— Les Français sont tout aussi bons. Mais en réalité, je voulais surtout recommencer à zéro, de façon anonyme, dans un autre environnement. Ne plus être Sam le bassiste de Douce Trance. Mais ça n’a pas fonctionné comme je le voulais…
— Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? lance Delphine en sortant du sous-bois.
— Mon nouveau groupe. J’ai tenté de remonter un truc, mais ce n’était plus ça. Même si je n’en pouvais plus avec Douce Trance, à la fin, il y avait tout de même quelque chose entre nous, une sorte de magie, d’alchimie, que je n’ai jamais retrouvée. »
Samuel éteint soigneusement le mégot de sa cigarette contre la semelle d’une de ses converse puis le met dans une de ses poches.
« Alors j’ai arrêté la musique. Du jour au lendemain. Et je me suis mis à la peinture. Je ne sais pas ce que je vaux, mais j’essaie. Ça me fait du bien. Enfin, je crois.
— Mais tu veux quand même quitter Londres ? demande Fred.
— Oui. Je ne me suis jamais fait à la ville. Trop grande, trop peuplée. Elle est loin de l’image rock que je m’en faisais. Je vais revenir en France. M’acheter une baraque à la campagne, peut-être.
— Ça fait des années que je lui dis de se rapprocher de nous, dit Romain. Mais il a trop peur de s’emmerder ici.
— Je m’emmerde à Londres », déclare Samuel avec sérieux.
Delphine lui lance un regard surpris.
« Ouais, Delphine, je m’emmerde, reprend-il en sortant une autre cigarette de son paquet. Je crois que je suis comme ces gosses de riches qui ont trop de jouets et qui ne savent pas quoi en faire. Je n’ai aucun souci matériel, mais je sens qu’il me manque… quelque chose. »
Personne ne lui répond. Il porte la cigarette à ses lèvres, mais ne l’allume pas.
« Quoi, dit-il, vous n’allez pas me dire que vous nagez tous dans le bonheur ? lance-t-il avec un sourire.
— Même si je voulais, je ne pourrais pas vous mentir, dit Fred en ôtant ses lunettes pour en essuyer les verres avec sa chemise. Je crois que vous vous êtes tous rendus compte que mon mariage bat de l’aile.
— Bienvenue au club, dit Romain.
— Quoi ? Mais putain, tu t’es marié y’a deux jours ?! s’exclame Fred.
— Non, mais je parlais du précédent, quoi, avec Bouchra. Tu verras, on s’en remet. »
Samuel allume sa cigarette, recrache la fumée et se tourne vers Delphine.
« Et toi, ma grande ? Tu en es où ? Je ne pensais que tu allais te pointer seule…
— Si Romain s’était marié il y a un an, je vous aurai présenté quelqu’un, mais il est parti.
— Mince, dit Fred. C’était sérieux ? »
Les yeux de Delphine se troublent. Elle tourne la tête un instant.
« Il s’est barré quand je lui ai annoncé que j’étais enceinte. »
Ses trois amis écarquillent les yeux, stupéfaits. Samuel reste bouche bée, sa cigarette collée à sa lèvre inférieure.
« J’ai fait une fausse couche un mois plus tard », poursuit Delphine d’une voix entrecoupée.
Sans prononcer un mot, Romain s’approche de son amie et la prend dans ses bras. Ainsi collée à lui, elle semble minuscule.
Samuel jette son mégot par terre, dans l’herbe sèche. Fred fait un pas pour l’écraser. Ils échangent un regard et remontent en voiture.
Une minute plus, Romain et Delphine reprennent leurs places devant. Elle se retourne vers ses deux amis et, l’air sincère, leur assure que : « Tout va bien, hein. Ne vous en faites pas. »
Fred hoche légèrement la tête et Samuel esquisse un sourire.
Delphine pivote et rallume la radio.

Le monospace repart.

À suivre.

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