La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

1 novembre 1995

 

C’
était la première fois que Leïla mettait les pieds à Boston, mais probablement pas la dernière. Le recrutement ne faisait que commencer et le MIT représentait un nid à candidats.

Elle s’était installée dans un café de Massachussetts avenue où Theodore Reynolds lui avait donné rendez-vous. Elle lui avait parlé au téléphone deux jours plus tôt et le jeune homme avait paru à la fois intéressé et méfiant. Il regrettait qu’elle ne lui en dise pas davantage, mais n’avait rien contre l’idée de travailler dans le privé.

Un calme matinal enrobait l’établissement. Une vieille dame sirotait un thé au fond de la salle et deux jeunes amoureux parlaient à voix basse en se dévorant des yeux. Dans un coin au-dessus du bar, une télé diffusait CNN. La NASA venait de perdre tout contact avec Pioneer 11, la sonde spatiale lancée le 5 avril 1973, à six milliards et demi de kilomètre de la Terre. Mais ce témoignage du génie humain allait continuer sa route et sortir du système solaire. Sur quoi allait-il tomber ?

Un jeune homme pressé entra dans le café et s’approcha aussitôt de Leïla.

« Vous êtes Hélène Desportes ? demanda-t-il.

— C’est ça, répondit-elle. Comment m’avez-vous reconnu ?

— Vous étiez la seule à correspondre à peu près à l’idée que je me faisais de vous après vous avoir parlé au téléphone. »

Elle s’efforça de sourire en lui tendant la main.

« Asseyez-vous, je vous en prie. »

L’air juvénile, chemise hors du jean et sac à dos usé : il ne faisait pas ses vingt-cinq ans. Le contraire de Leïla qui, avec sa tenue sérieuse – tailleur pantalon – et ses cheveux attachés en chignon cherchait à paraître plus mûre. Elle mentait sur son âge depuis les faux papiers qu’elle avait obtenus à Paris et son passeport affichait deux années de trop : vingt-sept ans.

Elle lui laissa le temps de commander une boisson – café noir – et le remercia d’avoir accepté de la rencontrer.

« Je suis intrigué, déclara Reynolds. Et je dois avouer que je n’ai pas tout à fait compris ce que vous vouliez exactement.

— Laissez-moi d’abord me présenter. Je suis depuis peu directrice associée de Croatoan, une toute nouvelle entreprise transnationale. Avant ça, j’étais chercheuse à Berkeley où je travaillais sur la physique des particules.

— D’accord, très bien, dit Reynolds calmement, mais votre nouveau projet, là, il consiste en quoi ? Croatoan, c’est un nom bizarre. Cela a un rapport avec la colonie perdue de Roanoke ?

— Oui et non. Il nous fallait bien un nom et celui-ci sonnait bien. Je l’ai proposé au directeur du projet et il a trouvé qu’il convenait.

— Le directeur du projet ?

— Oui, vous le connaissez sans doute de réputation : Scott Mosier. »

Reynolds écarquilla légèrement les yeux.

« Le créateur de Vinysoft ?

— Exactement. Mais Scott ne travaille pas seulement dans le jeu vidéo. Certes, c’est à cette activité qu’il doit sa fortune, mais il investit aussi dans d’autres domaines. Les réseaux, notamment. Il est en train de mettre au point un navigateur web, par exemple. Et je passe sur toutes ses actions philanthropiques.

— D’accord. Si je comprends bien, c’est vous qui êtes à l’origine du projet et c’est lui qui le finance, c’est bien ça ?

— Oui, même si c’est un peu plus compliqué que ça. Scott tient à s’investir énormément dans Croatoan. C’est une de ses priorités.

— J’ai lu un article récemment, sur lui, dans Wired peut-être, et il n’était pas du tout fait mention d’un projet de la sorte. Le journaliste mettait d’ailleurs plus l’accent sur son côté new-age et transhumaniste. On avait l’impression que le magazine voulait en faire une sorte de bienfaiteur de l’humanité. De penseur de l’avenir.

— Oh, ce serait sans doute exagéré, mais Scott s’intéresse aux choses invisibles, en effet. C’est d’ailleurs par ce biais que nous nous sommes rencontrés et que j’ai pu lui expliquer mon idée.

— Qui est ? »

Reynolds semblait intéressé. Mais l’était-il par simple curiosité ou réussirait-elle à le ferrer ? Leïla n’avait encore jamais essayé de recruter quiconque et elle n’était pas certaine de pouvoir bien en juger.

« Croatoan est un projet à grande échelle. Qui mettra plusieurs décennies avant de porter ses fruits. Mais il nous semble indispensable. Vous vous rendez compte que l’état de la planète sur laquelle nous vivons ne va pas en s’améliorant, n’est-ce pas ? »

Leïla avait fait des recherches sur Reynolds et savait qu’il s’intéressait à ces questions. Sans quoi elle ne serait pas venue. Il acquiesça.

« Beaucoup de scientifiques cherchent des solutions, reprit-elle, mais ont du mal à les faire appliquer. L’incurie des politiques qui ne se soucient que de leurs réélections empêche toute initiative sérieuse. Le privé doit donc prendre les choses en mains. Mais il est à peu près impossible de lutter sur ces questions face aux états. La population n’a pas conscience du danger, ou bien refuse de voir la vérité en face et ses représentants rechignent à changer leurs priorités. Nous devons contourner le problème.

— Comment ça ? »

Cette fois, elle aurait pu en jurer, il était intéressé.

« S’il nous est impossible de sauver la planète, nous devons au moins sauver l’humanité. Pour cela, une seule solution : quitter la Terre. Nous devons reprendre la conquête de l’espace. Les États ont baissé les budgets de toutes les agences spatiales au cours des dernières années. On ne parle plus de retourner sur la lune, et encore moins d’aller sur Mars. On envisage une station spatiale internationale qui serait en orbite proche, dans la banlieue de la Terre.

— Aucun intérêt, en effet, convint Reynolds.

— Avec Croatoan, nous voulons reprendre ce que les États ont abandonné. Construire des fusées, préparer des vols habités et, à terme, si la situation n’évolue pas ici et que la planète finit par asphyxier – ce que nous ne souhaitons pas, évidemment – proposer une solution de rechange.

— Intéressant, dit Reynolds en hochant lentement la tête.

— Je ne dis pas que ce sera de tout repos et que nous ne rencontrerons pas des oppositions. Mais nous allons essayer de commencer à travailler de façon discrète. Scott recherche d’autres financements et semble en bonne voie pour en trouver, mais il nous manque les cerveaux qui pourront nous aider véritablement à faire décoller le projet, si j’ose dire.

— Et c’est pour ça que vous m’avez contacté.

— Vous êtes l’un des ingénieurs en astronautique les plus prometteurs de votre génération et je me suis dit que vous aimeriez peut-être davantage travailler sur une fusée qui irait sur Mars que sur une station installée la porte à côté ou sur des sondes robotisées. Pour un salaire bien meilleur que celui que pourrait vous proposer la NASA, évidemment. »

Leïla comprit avant même qu’il réponde. La position de son corps et son visage illuminé lui avait dit tout ce qu’elle devait savoir.

« Ça peut m’intéresser, en effet, » avoua Reynolds.

 

 

 

2014

 

 

Romain passe sa valise au chauffeur qui la range dans le coffre puis il revient embrasser son frère sur le trottoir.

« C’était pas la peine de nous payer le taxi, petit, tu sais.

— Je n’ai pas de bagnole pour vous ramener à la gare, c’était la moindre des choses, dit Samuel.

— Merci encore, dit Romain. Pour le concert et tout. C’était vraiment sympa.

— Je t’en prie. »

Frédéric s’approche à son tour de Samuel et le prend dans ses bras.

« Hé ben, c’est quoi cette passion soudaine ?

— Merci de m’avoir raconté, chuchote Fred à l’oreille de son ami avant de le lâcher. Pour Leïla.

— Oh, c’est normal. Puisque tu voulais savoir, je te devais bien ça.

— Merci de ta confiance. »

Romain et Frédéric montent dans le taxi et Samuel regarde le véhicule lentement. De l’autre côté de la rue, Adam Verne, le jeune en fauteuil roulant qui l’a aidé à remonter la trace de Philippe Mounier sort de chez lui en glissant sur la rampe qui mène de sa porte au trottoir.

« Salut jeune homme, lance Samuel.

— Salut, Sam. Je me dépêche, je suis en retard pour mon bus.

— Désolé, mais ma voiture est en panne. Je ne peux pas t’emmener.

— T’inquiète. Ça ira. À bientôt.

— Bonne journée. Ciao. »

Samuel retourne dans sa maison en se demandant où Adam part si tôt le matin en plein mois d’août. Certainement pas au lycée. Peut-être a-t-il trouvé un travail ; il ne lui en a pas parlé, en tout cas.

À l’intérieur, l’ancien bassiste de Douce Trance passe à la cuisine prendre une tasse de café et monte dans son bureau où il allume l’ordinateur et ouvre son logiciel de messagerie.

Il tape les premières lettres d’une adresse e-mail et la machine lui en propose la fin, qu’il sélectionne. Puis il rédige un message :

 

« Philippe. J’ai raconté à Frédéric, mon vieil ami du collège, où j’en étais de mes recherches à propos de Leïla. Je lui ai parlé de toi, mais rassure-toi, il croit que nous ne sommes plus en contact. Je n’avais pas le cœur de lui mentir et je lui devais bien ça. Il m’a accompagné, au début de mes recherches, lorsque nous avons retrouvé la borne de Scipio le soir du mariage de mon frère. Et je lui ai dit que j’avais tout arrêté. Cela ne portera donc plus à conséquence. Il sait ce que je sais, mais je ne lui en dirais pas plus à partir de maintenant.

Bien à toi.

Samuel. »

 

Il clique. Le message part. Il se lève puis va chercher, sur un étagère de son bureau, un épais dossier bleu à rabats sur lequel est écrit, au marqueur « L ».

Il se rassoit, l’ouvre et regarde quelques pages avant de prendre un carnet noir Moleskine et un stylo à plume posés sur son bureau. À l’intérieur, il écrit :

 

25 août 2014.

J’ai raconté toute l’histoire à Frédéric. Mais je ne lui ai pas tout dit. Je lui ai même carrément menti en lui narrant ma visite chez Philippe Mounier. Certes la maison et son occupant ressemblaient bien à ce que j’ai décrit, mais la conversation ne s’est pas tout à fait déroulée comme ça.

J’ai écouté son monologue d’un quart d’heure où il m’expliquait qu’il devait à tout prix retrouver Leïla, qu’elle était son ennemie personnelle et qu’elle mettait en danger toute l’humanité. Selon lui, elle est en passe de détruire l’univers. Il le sait parce que l’intelligence qui lui parle, CRTN, le lui a dit. Il est un de ses agents sur Terre et s’oppose à ses ennemis.

Je n’ai toujours pas tout compris. Malgré les notes que j’ai prises et mes recherches sur internet, je n’ai guère avancé. La nature du lien qu’il croit avoir avec Leïla reste floue. Tout ce que m’a raconté Philippe ressemble à un délire digne de l’asile. La seule raison pour laquelle il veut mettre la main sur Leïla, c’est afin de la réduire au silence, de l’empêcher de faire ce qu’elle est en train de faire. Quoi ? Il ne l’a pas vraiment dit, mais il semble persuadé que c’est très grave. Il veut l’arrêter, la tuer sans doute, même s’il ne l’a pas exprimé ainsi.

Un comportement complètement obsessionnel. Enfin, encore plus obsessionnel que le mien. Je ne suis pas dupe. Mais chez lui, c’est pathologique. Je n’entends pas encore des voix. Pas encore, en tout cas. Et c’est justement ce qui le rend meilleur que moi. Mounier est tellement focalisé là-dessus, tellement habité, qu’il obtient de meilleurs résultats. Il n’a rien d’autre dans sa vie. Il n’a jamais eu rien d’autre.

Je joue sans doute un jeu dangereux avec lui. Mais je suis dans une impasse et j’ai besoin d’aide. J’ai bien étudié toutes les options et ce reclus complètement perché est la personne la mieux placée pour m’assister.

Je me rends bien compte que je me sers de ce dingue, que je me situe aux limites de l’abus de faiblesse. Et je dois rester très prudent. Si jamais nous retrouvons la trace de Leïla, il faudra que je le maîtrise et que je l’empêche de lui faire du mal. Mais quel est le niveau de risque ? Que pourrait faire un type physiquement incapable de sortir de chez lui ?

Si nous la retrouvons, j’irai seul. Je le doublerai sans problème. Je dois être plus malin que lui.

Je commence à peine à saisir pourquoi j’ai caché à Fred la nature de mes relations avec Philippe Mounier. Un peu de honte, je crois. J’aurais eu aussi trop peur qu’il essaie de me dissuader. Ou qu’il s’immisce dans mes recherches. Nos recherches.

Mais je me sens trop proche du but, désormais. Nous allons invoquer Leïla. La faire apparaître. Comme par magie.

Bientôt. Très bientôt.

Le dénouement est proche.

 

Samuel pose son stylo et referme son journal.

Il s’allume une cigarette et fume dans un silence rompu, à chaque bouffée, par le léger bruit de combustion du tabac. Tout à coup, une notification sur l’écran de son ordinateur.

 

Philippe Mounier vient de lui répondre.

Fin de l’épisode 7. À suivre.

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