La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans les nouveaux épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

28 décembre 1987

 «

C’est là, la porte rouge à droite », dit le jeune homme en montrant à Leïla le fond enténébré d’un couloir nauséabond.

Elle posa un billet de 50 francs dans sa main tendue.

« Si t’as besoin d’autre chose, tu sais où me trouver… » ajouta celui dont elle ignorait le nom. Peut-être le lui avait-il dit, pendant le trajet jusqu’à cet immeuble miteux durant lequel il n’avait pas arrêté de déblatérer. Mais si c’était le cas, elle ne s’en souvenait pas.

Elle acquiesça doucement et le regarda descendre l’escalier qui menait au rez-de-chaussée puis, à l’extérieur, dans une petite artère du xviiie arrondissement.

Les hasards de l’errance, et quelques trains, avaient conduit Leïla à Paris. Elle s’était enfuie de chez elle depuis deux semaines et avait déjà pris quelques habitudes de vétéran de la rue. Pour économiser le peu d’argent qu’elle possédait, elle avait voyagé sans payer et tenté aussi souvent que possible d’ ne pas dormir à l’hôtel. Elle avait ainsi passé plusieurs nuits dans des gares trop peu chauffées et s’était retrouvée à deux reprises, par le jeu de rencontres aléatoires avec des clochards ou des bénévoles d’associations d’aide sociale, dans des foyers d’accueil. À Tours, la nuit de Noël, elle avait refusé la proposition de dîner dans une soupe populaire d’un quartier mal famé et avait passé son réveillon seule, devant un simple double cheese pâteux.

Deux semaines à vivre dans le froid, avec cette angoisse perpétuelle non pas du lendemain, mais de la minute d’après. Elle n’avait rien planifié avant de partir. Il s’agissait seulement de s’évader de son ancienne existence. Il lui restait à reconstruire sa nouvelle vie. À repartir sur un autre chemin, avec une nouvelle identité.

Et cela commençait maintenant. Derrière cette porte rouge. Le type qui l’avait conduite ici, un jeune toxico qu’elle avait plusieurs fois croisé autour de la gare du Nord, l’avait assurée que l’habitant des lieux pourrait l’aider. « Il a déjà bossé pour une chiée de clandestins et fait du bon travail », avait-il expliqué.

Elle frappa, et trente longues secondes plus tard, un homme lui ouvrit. Petit, maigre, dégarni, une cigarette au bec, il parut d’abord surpris de la voir puis l’étudia de la tête aux pieds avant de s’écarter pour lui faire signe d’entrer. Une chaleur d’étuve frappa Leïla lorsqu’elle pénétra dans le petit appartement sombre. Son hôte, la cinquantaine, portait des lunettes en métal et un marcel gris qui avait dû être blanc lorsqu’on l’avait sorti d’une machine à laver pour la dernière fois, des années plus tôt.

« Qui t’a envoyée ici ? demanda-t-il.

Je ne sais plus comment il s’appelle. Ce type qui traîne toujours près du square rue d’Abbeville.

Le junkie avec les cheveux verts. Yann ?

Il n’a pas les cheveux verts, mais c’est ça, oui. Il m’a dit qu’il s’appelait Yann. »

Elle se le rappelait désormais. Il lui avait bien donné son nom entre mille autres informations sans intérêt sur la vie quotidienne des toxicos du quartier.

L’homme lui désigna une chaise en plastique où elle posa son sac à dos et son manteau. Au milieu de la pièce se trouvait une grande table couverte de matériel en tout genre : machine à écrire, blocs de feuilles blanches, ciseaux, coupe-papier à leviers, tampons de toute sorte… Un appareil photo posé sur un trépied visait un tabouret et un petit rideau bleu. Au fond, une ouverture donnait sur une petite cuisine, dégueulasse même vue de cette distance, et une porte fermée masquait ce qui devait être la seule autre pièce de l’appartement.

« Il avait les cheveux verts, la dernière fois que je l’ai vu… Hulk, je l’appelais, pour me foutre de sa gueule. »

Leïla ne sourit pas.

« Fugueuse, hein ? reprit l’homme. Tu as de la thune ?

Oui.

Alors, qu’est-ce qu’il te faut ? Une simple carte d’identité devrait suffire, j’imagine.

Non, j’ai besoin d’un passeport.

Tu veux voyager, c’est ça ? »

Pas de réponse.

« Ça sera plus cher. Les passeports, c’est plus compliqué.

D’accord, dit-elle.

C’est cinq cents la carte d’identité et huit cents le passeport. »

Leïla alla s’asseoir sur le tabouret devant l’appareil photo.

« C’est parti », dit le faussaire en éteignant sa cigarette dans un cendrier qui débordait.

Il alla se placer derrière son objectif et fit quelques réglages. Puis il prit trois photos de la jeune fille et détacha le Nikon du trépied. Aussi simple et rapide que cela.

« Bon, tu repasses dans deux jours, ça devrait être bon.

Non, il me le faut tout de suite… »

Leïla n’avait aucune envie de revenir plus tard. Elle voulait en finir le plus vite possible avec tout ça. Cette période d’entre d’eux, ces inbetween days, n’avaient que trop duré.

« C’est long, tu sais, dit le faussaire. Et ça veut dire que je vais devoir mettre de côté mon travail en cours pour te faire passer devant. » Il s’approcha d’elle, restée assise sur le tabouret. « Ce serait un peu comme t’accorder une faveur, tu crois pas ? »

Leïla le sentit venir. Une prescience qui n’avait rien de surnaturel. Toutes les femmes la possédaient.

« Si je fais ça pour toi, tu pourrais peut-être m’accorder une faveur, toi aussi ? » reprit-il en avançant une main vers le menton de la jeune fille.

Elle se recula instinctivement et manqua de tomber du tabouret. Mais elle reprit aussitôt son équilibre et se planta sur ses pieds. Il n’aurait pas dû faire ça, pensa Leïla.

« Je paierai, dit-elle.

Ce sera deux cents de plus », annonça l’homme, l’air à la fois amusé et déçu.

Elle resta là, sans rien dire et soutint son regard.

Le faussaire la frôla, sans la quitter des yeux, en allant s’enfermer à pas lents dans la pièce du fond, son appareil à la main.

Leïla sentit un soupir intérieur chercher la sortie. Elle l’étouffa comme l’on range un petit objet précieux dans un linge doux, en sachant qu’il serait toujours là, et toujours aussi agréable, lorsqu’elle le ressortirait plus tard.

Elle alla fouiller dans la cuisine où l’évier débordait de vaisselle sale et où toutes les surfaces en formica étaient tachées de café. Elle trouva quelque chose qui ferait l’affaire et alla le cacher dans l’autre pièce. Puis elle s’assit sur une chaise, près de la table, et attendit.

Vingt ou trente minutes plus tard, le faussaire ressortit de sa chambre noire improvisée et lança :

« Les photos sont tirées. Il me reste encore à peaufiner le passeport. J’en ai pour deux heures, encore. Tu es sûre que tu ne veux pas aller faire un tour ? »

Leïla desserra les mâchoires et répondit :

« Je reste ici.

Tu commences à m’apprécier, pas vrai ? » dit l’homme en éclatant d’un rire rauque.

Il prit un bout de papier et un stylo sur la table et les lui donna.

« Écris-moi les infos que tu veux sur ton passeport. Nom, date et lieu de naissance. »

Leïla y avait déjà réfléchi. Elle inscrivit :

Agnès Bois. 18/07/1970. Toulouse.

 

Puis elle regarda l’homme travailler pendant très longtemps. Penché sur la table, entouré d’outils, il s’échina sur un canevas de passeport, peut-être de vrais papiers volés qu’il maquillait. Leïla n’avait que faire de leur provenance ou de la façon dont l’homme les façonnerait ; elle voulait juste qu’ils soient suffisamment corrects pour lui offrir une nouvelle identité. Assez convaincants pour les autres, à défaut d’elle-même. C’était un travail de précision, qui exigeait une concentration extrême. Le faussaire ne prononça pas un mot pendant une heure et demie. Il enchaîna cigarette sur cigarette, le nuage de fumée qui stagnait au-dessus de sa tête comme produit par son cerveau en surchauffe. De l’encre plein les doigts, il sélectionna des tampons qu’il appliqua soigneusement, écrivit avec un long stylo à plume les yeux collés à la page… Leïla détourna finalement le regard. Il faisait très chaud, ici, mais elle n’osait pas enlever son pull. Puis, enfin, l’homme déclara :

« C’est bon, Agnès. Terminé. »

Il leva le passeport qu’il venait d’achever et souffla dessus pour faire sécher les dernières inscriptions.

« Tu veux le voir ? » demanda-t-il.

Leïla tendit le bras.

« Ah, ah ! pas si vite, reprit l’homme. File-moi la thune, d’abord. Huit cents plus deux cents parce que mademoiselle est pressée. Ça nous fait mille balles tout rond. »

Elle ne put s’empêcher de grimacer. Elle n’avait pas l’argent. Enfin si, elle l’avait. Il lui restait à peu près 1 200 francs sur la somme qu’elle avait emportée lors de sa fuite : tout ce qu’elle planquait en liquide depuis des années dans sa chambre sans trop savoir pourquoi, plus l’enveloppe que ceux qui l’avaient aidée à partir lui avaient donnée. Mais elle ne voulait pas payer autant ce type ignoble qui avait essayé de négocier des conditions odieuses.

« Et la maison n’accepte pas les chèques », ajouta le comique en devenir.

Leïla se leva de sa chaise et s’approcha de son sac. Elle fit semblant de l’ouvrir, mais plongea une main derrière pour s’emparer de l’objet qu’elle avait pris à la cuisine un peu plus tôt.

Elle se retourna à toute vitesse et asséna un coup de la petite poêle en Téflon sur la tempe du faussaire. Le bruit de l’impact lui fit penser à celui d’une batte de base-ball, comme dans ce film qu’elle avait vu récemment avec Robert Redford, Le Meilleur. La tête de l’homme, projetée par le choc, alla violemment frapper la table avec un bang plus sourd. Il s’écroula lentement au sol, comme une peluche délaissée, et Leïla se demanda un instant si elle n’avait pas tapé trop fort. Elle se pencha vers lui et essaya de trouver une veine au niveau de son poignet.

Il avait encore un pouls.

Elle se releva, s’empara du passeport qu’elle rangea dans son sac sans même y jeter un coup d’œil, enfila son manteau puis sortit de l’appartement.

Il n’aurait pas dû faire ça, se dit la jeune fille dans l’escalier qui la ramenait vers l’extérieur, vers Paris et vers une nouvelle vie.

 

2014

« Bon, alors, les provinciaux, racontez-moi tout ! » dit Samuel en posant un plateau sur la table basse de son salon. Prévoyant, il a apporté de la bière, du blanc, du whisky et du pastis. Il y en a à peu près pour tous les goûts.

Son ami d’enfance Frédéric, assis sur le canapé, écarquille les yeux à la vue d’autant d’alcool. Romain, debout face à une étagère, examine les tranches desCD de l’impressionnante collection de son petit frère.

« Tu sais déjà tout… Qu’est-ce que tu veux qu’on te raconte ? dit-il.

— Allons, on se voit une fois par an pour les fêtes et on se parle au téléphone si maman a un problème. Je suis complètement dans le noir, moi, ici.

— Tiens, d’ailleurs, dit Fred, dans le train, avec Romain, on se demandait depuis quand tu avais quitté Londres pour venir t’installer ici. Trois ? Quatre ans ?

— Trois. Au début, je ne jurais que par Paris intra-muros, puis j’ai visité cette baraque, et bam, j’ai fait une offre tout de suite. Et puis, Asnières, c’est vraiment tout près de la capitale. Je n’en pouvais plus, de Londres. Ce n’est vraiment pas une ville pour moi. Ici, je peux voir mes potes musiciens, et certains me proposent même d’aller donner des coups de main en studio pour des sessions ou de la production. Je ne suis pas très chaud pour reformer un groupe ou faire des concerts, mais ce genre de job me convient bien.

— Puisqu’on parle de musique, merci, au fait pour les billets, dit Fred en remontant ses lunettes sur son nez. C’est vraiment sympa de ta part.

— De rien, notre ancien tourneur s’occupe de Rock en Seine, il avait des places à gogo.

— Il me tarde de voir Portishead, lance Romain, toujours perdu dans la contemplation des disques de son frère.

— Toi, il faut que je te file des places pour que tu viennes me voir, dit Samuel. Espèce d’ingrat.

— Tu sais bien que je suis débordé. Et puis, tu adores revenir dans la magnifique ville de ton enfance, toi…

— Ouais, c’est ça. Bon, les gars, justement, quelles sont les nouvelles du bled ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qui t’a pris de retourner vivre là-bas, toi, Fred ?

— Depuis le divorce, je me sentais un peu seul. Et quand l’occasion d’une mutation s’est présentée, je l’ai saisie.

— Il voulait se rapprocher de son vieux copain, c’est tout, dit Romain en venant s’asseoir sur le canapé et en donnant une tape dans le dos de Frédéric. Et de Bouchra…

— Bouchra, nooon ? Sérieux ? s’étonne Samuel. Je savais que tu en pinçais pour elle quand on était gamins et que t’avais l’air content de la revoir au mariage, mais…

— N’écoute pas ton frère, il ne raconte que des conneries, se défend Fred.

— C’est ça, dit Romain. Ce n’est pas ce que tu disais il y a quinze jours.

— Entendons-nous bien : je ne suis pas revenu pour elle. Je me suis installé pas loin de chez elle parce que je bossais dans un lycée proche, mais j’étais surtout content de retrouver un endroit que j’appréciais.

— Et Bouchra, dit Romain en s’adossant avec un sourire entendu.

— Oui, bon, O.K., il s’est passé un truc…

— Quoi ? Tu es avec Bouchra ? s’exclame Samuel. Tiens, je t’ouvre une bière, pour la peine.

— Mais non, pas du tout. Il s’est passé un truc, ouais. On s’est vus quelques fois.

— Oh, putain, l’euphémisme de l’année, dit Romain.

— Ça n’a pas marché, explique Frédéric. La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

— Et donc, dit Samuel, tu es toujours seul ou tu as quelqu’un ?

— Il est seul, intervient Romain sans laisser le temps de répondre à son ami. Et débarque toujours chez nous à l’heure de l’apéro, ce petit malin. Pour la peine, je l’emmène parfois voir des matchs de rugby.

— Je suis seul, mais je me sens bien là-bas, dit Fred. Bien mieux que quand j’étais marié. »

Samuel ouvre une autre bouteille de San Miguel qu’il tend à son frère.

« Bon, tout va bien, quoi, conclut-il. » Puis, après un moment de silence : « Je suis vraiment content de vous voir, vous savez.

— Oui, nous aussi, petit, dit Romain en trinquant. Il ne manque plus que Delphine pour que le gang soit au complet.

— Ouais, à peu près, ajoute Fred.

— D’ailleurs, elle devient quoi, Delphine ? Elle a des gosses, non ?

— Ouais, maquée, deux gosses, répond Romain. Elle habite vers Pau, je crois. Je n’ai pas beaucoup de nouvelles. Ça a l’air d’aller. »

Fred boit une gorgée de bière, pose sa bouteille sur la table puis :

« Je crois que je ne l’ai pas revue depuis notre escapade chez les Mounier, moi.

— Moi non plus, dit Samuel.

— D’ailleurs, quand on s’est quittés, ce jour-là, tu semblais motivé pour continuer tes recherches et retrouver Leïla, dit Frédéric. C’est toujours le cas.

— Il s’en est passé, des trucs, depuis, mais je n’ai pas lâché l’affaire, non.

— Sérieux ? Et tu en es où, alors ?

— Oh, putain, arrêtez un peu avec ça, dit Romain en haussant légèrement le ton. Pourquoi vous vous acharnez là-dessus ? Elle s’est tirée, c’est tout. Pas la peine d’épiloguer. Elle ne voulait rien avoir affaire avec nous et elle a l’air de s’en être bien tirée. Inutile de gâcher son temps à chercher quelqu’un qui n’a pas envie d’être retrouvé. En ce qui me concerne, le chapitre est clos. »

Frédéric se tourne vers son ami, comme étonné de sa réaction.

« Quoi ? poursuit Romain. C’est vrai, quoi ! Elle nous a abandonnés, putain. Comme si nous n’étions rien pour elle. Et elle n’a jamais cherché à nous rassurer ou quoi que ce soit. Je ne veux plus en entendre parler. »

Il se lève avec sa bière à la main et retourne devant l’étagère de CD.

« Tu aimerais savoir, toi ? » demande Samuel à Fred en chuchotant.

Son ami acquiesce.

« Viens, poursuit-il en s’extirpant de son fauteuil. Je vais te raconter. »

Fin de l’épisode 1. À suivre.

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Sed fringilla efficitur. Praesent id Phasellus