La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

12 juin 1992

 

10h28

«
Avoir publié dans la revue Science, à ton âge, ce n’est pas banal. Tu envisages quoi pour l’avenir, au niveau de la recherche ? Et sur le plan personnel ? » 

Leïla regarda la jeune femme qui l’interrogeait avec surprise, désarçonnée par la question. Elle savait parfaitement vers quoi pouvait mener son travail, mais pour le reste. 

« Le Super Proton Synchroton du CERN va peut-être permettre un jour de prouver l’existence d’un plasma de quarks et de gluons. Nous pourrons alors l’étudier réellement. Les collisionneurs de particules sont l’avenir de la recherche. Ils vont nous aider à accomplir de grosses avancées, j’en suis persuadée. » 

Leïla, qui répondait à cette interview pour le journal de l’université de Berkeley sous le nom d’Hélène Desportes, s’efforça de sourire à son interlocutrice, une jeune femme belle et rousse, avec des dreads jusqu’aux épaules, pour bien lui faire comprendre qu’elle avait achevé sa réponse. Elle balaya même du regard le café dans lequel elles étaient installées en tentant de manifester son envie de se lever de sa chaise. 

« Et sur le plan personnel ? dit l’étudiante en journalisme. Où te vois-tu dans deux ans ? » 

Merde, elle n’avait pas oublié. 

« Aucune idée », répondit aussi Leïla. Et elle s’aperçut alors que c’était vrai. Elle ne savait pas ce qu’elle allait faire à l’avenir. Un doctorat sans doute, puis de la recherche peut-être. Ou pas. À vrai dire, elle n’y avait jamais vraiment réfléchi. 

Elle avait réussi sa fuite, reconstruit une autre vie ailleurs, mais ne savait pas vraiment vers quoi tendait cette nouvelle existence.  

« Bien, dit la journaliste. Je crois que j’ai tout ce qu’il me faut. Ah, non, une dernière chose. J’aurais besoin d’une photo pour illustrer l’article. 

— Non », rétorqua Leïla sur un ton plus vif qu’elle ne l’avait prévu. Puis face à l’incompréhension de la jeune femme : « Désolée, mais je préférerais que l’on ne voie pas mon visage. Tu peux peut-être illustrer ton article autrement, non ? 

— Euh, oui, sans doute. Je vais bien trouver quelque chose. » 

La jeune femme se leva en remerciant une dernière fois Leïla puis sortit du café. L’étudiante en physique resta assise encore quelques minutes sans rien faire. Il pleuvait, dehors. 

Elle finit par sortir une photo et une enveloppe de son sac. Puis elle écrivit l’adresse qu’elle avait trouvée en appelant les renseignements téléphoniques en France. Elle regarda un instant la jeune diplômée sur l’image, portrait de son passé. Cette fille paraissait plus heureuse qu’elle. Elle l’était, sans doute.  

Elle introduisit la photo dans l’enveloppe et se leva pour aller la poster. 

 

14h57

 

« Désolé », dit Paul en rejoignant Leïla/Hélène, essoufflé et trempé. « J’ai traversé la moitié du campus sous la flotte. » 

Elle l’attendait, à l’abri de la pluie, devant l’entrée de Campbell Hall, où se réunissaient toutes les semaines les membres du projet Eden. Il l’embrassa sur la bouche en évitant de l’enlacer pour ne pas la mouiller et lui cala une mèche derrière une oreille dans un geste tendre. 

« Ton interview s’est bien passée ? reprit-il. 

— Ouais, comme je m’y attendais, la nana n’y connaissait rien en physique. 

— À côté de toi, personne n’y connaît rien en physique. Si elle avait entendu parler d’Einstein, c’est bon, crois-moi. Elle bosse pour le journal de la fac, pas la revue Science. » 

Leïla esquissa un sourire et rangea dans son sac le livre qu’elle lisait en l’attendant, une vieille édition de Gurdjieff parle à ses élèves. 

« Fais voir », dit Paul en tendant la main vers l’ouvrage. Elle le lui donne. « Gurdjieff ? Ce charlatan ? Mais pourquoi tu lis ça, Hélène ?  

— C’est… ça m’intéresse, répondit-elle sur la défensive. Et je n’ai pas besoin de me justifier. 

— Non, d’accord, mais ce gars était toxique, un vrai gourou. 

— Peut-être, mais il est mort. Et il y a des choses à creuser dans ce qu’il professe. Les ennéagrammes, notamment. Cartographier la psyché humaine me paraît important. Et riche d’enseignements. » 

Paul lui rendit son livre, ouvrit la lourde porte de Campbell Hall et la laissa entrer. Il la suivit et dit : 

« C’était un escroc, Hélène, un manipulateur. Il ne racontait que des conneries. 

— Pour toi, peut-être », dit-elle en retenant sa colère. 

Ils marchèrent dans le vaste couloir du bâtiment quelques secondes en silence. 

« Parfois, je ne te comprends pas, dit Paul. Tu travailles sur la physique des particules, un domaine scientifique pointu et ultra précis et, à côté, tu te passionnes pour des… charlataneries. » 

Leïla s’arrêta, le rouge aux joues et les poings serrés. 

« Comment peux-tu le savoir avant de l’avoir lu ? Tu ne fais que répéter ce que tu as entendu sans jamais creuser les choses, putain. Tu n’as aucune idée de ce qui existe, des merveilles ou des horreurs possibles dans ce monde. » 

Elle se tut une seconde pour reprendre sa respiration puis : « Tu crois que tout se résume à ça ? À ce qu’on voit là, ce sol, ces murs et ces gens qui passent ? Je ne suis pas convaincue de grand-chose, mais je peux au moins te dire que tu te fous le doigt dans l’œil. Il n’y a pas que les équations, que la raison. Il y a tout un univers inconnu, là derrière. Un univers que tu ne peux même pas imaginer, mais que j’ai entrevu, moi. » 

Paul avait cessé de marcher, lui aussi, et il l’observait, estomaqué. Elle soutint son regard, essoufflée, le défiant d’oser la contredire. 

« Désolé, dit-il. Je ne voulais pas te froisser. » 

Elle le fixa encore quelques instants puis repartit vers la salle où se tenait la réunion. L’esprit de Leïla, toujours furieuse, fut alors envahi d’images du passé : la borne de Scipio et les livres qui volaient dans sa chambre à Strasbourg.  

Pourquoi n’avait-elle rien vécu de similaire depuis ? Comment retourner de l’autre côté ?  

 

19h27

Leïla descendit du métro à la station Civic Center et marcha jusqu’à Fulton Street. La pluie s’était calmée, mais les rues de San Francisco restaient humides, brillant d’un verni éclatant sous la lueur des éclairages publics. 

Venir ici l’enthousiasmait à chaque fois. Il y avait ce frisson de l’interdit – Paul n’était pas au courant – et l’exaltante possibilité d’une avancée, n’importe laquelle, sur le chemin de l’éveil spirituel, sur le trajet vers l’autre côté. Au-delà de cette recherche intérieure, ces réunions lui faisaient du bien, la calmaient. Elle s’arrêtait un instant de penser, de réfléchir et se laissait aller une heure ou deux. Elle oubliait le passé et se concentrait sur le présent, sur son corps, son être, sur ce qu’elle était profondément et pas sur l’image qu’elle était forcée d’offrir aux autres. Elle était elle-même. Peu importait son nom. 

Elle entra dans un bâtiment anonyme, bloc de béton beige et monta l’escalier jusqu’au deuxième étage. Elle passa une porte qui ne différait en rien des autres et pénétra dans l’odeur d’encens de l’école d’Oscar Bansino pour le développement de l’esprit, un mouvement qu’elle avait découvert par l’intermédiaire d’un tract, sur le campus, et qui avait tout de suite résonné en elle. Tout n’y était pas parfait et elle avait parfois l’impression que les cours ne traitaient pas exactement des sujets qui l’intéressaient, mais c’était déjà un début. Un moyen de rencontrer des gens qui s’intéressaient aux mêmes choses qu’elles et de confronter son point de vue. Une façon aussi de poursuivre ses recherches en sortant le nez des livres qu’elle ne trouvait pas facilement. Un autre rapport au monde de l’invisible. 

 Au bout d’un couloir sombre, elle se déchaussa puis entra dans la salle de cours et de méditation. Bansino, debout au fond de la pièce, la salua de la tête et, d’un geste, lui enjoignit de s’installer avec les autres, une quinzaine de personnes déjà assises en tailleur par terre. 

Leïla alla se placer près de Mary, la vieille dame à la voix rauque qui respirait bruyamment pendant les séances et lui adressa un petit sourire. Puis elle se laissa guider par la voix du maître, ferma les yeux et repartit en quête d’une sensation perdue. 

 

 

2014

 

« Bon, attends, je résume, dit Frédéric assis dans le vieux canapé du bureau de Samuel. Tu as retrouvé la trace de Leïla à Strasbourg, mais elle avait refait le coup et disparu de nouveau. Puis quand tu es rentré chez toi, quelqu’un t’a envoyé un e-mail pour te dire t’arrêter de la chercher. »

Samuel hoche la tête.

« Et c’était quand ça ? demande Fred.

— En début d’année dernière, février ou mars 2013.

— Tu as donc eu le temps d’avancer, depuis. Et si la personne qui t’a envoyé l’e-mail est bien celle que je crois…

— Holà, doucement. Ne mets pas la charrue avant les bœufs. Laisse-moi te raconter comme j’ai fait pour remonter jusqu’à l’expéditeur de l’e-mail.

— Vas-y, je t’écoute. »

Samuel se lève et s’approche de la fenêtre en enjambant une pile de revues posée par terre.

« Viens », dit-il à son ami qui se lève et le rejoint. « Tu vois la maison là, en face ? »

Fred hoche la tête.

« C’est là qu’habite ma voisine Michelle. Elle a deux gamins, des garçons. Le cadet a quatorze ou quinze ans et se déplace en fauteuil roulant.

— D’accord. Et quel rapport avec ton enquête ?

— Adam est un petit génie. Un hacker. Une de ces personnes qui peut faire faire ce qu’il veut avec des machines. C’est dingue, on dirait qu’il leur parle et qu’elles le comprennent. Comme s’il faisait de la télépathie avec les appareils. »

Samuel retourne s’asseoir derrière son bureau et poursuit : « Un jour, je lui ai demandé de venir faire le ménage sur mon ordinateur qui ramait un peu. Je ne sais pas ce qu’il a trifouillé, mais après son passage, ma bécane était devenue plus rapide qu’Usain Bolt. Un vrai petit génie. »

Fred, resté debout, regarde toujours, par la fenêtre, la petite maison d’Asnières que son ami vient de lui montrer.

« Et c’est donc lui qui t’a permis de retrouver qui t’avait envoyé l’e-mail.

— Exactement, je lui ai parlé du message et du fait que je cherchais une vieille amie disparue. Il n’a pas posé de question et s’est pointé pour m’aider. C’est un passionné de rock et il adore que je lui raconte des anecdotes de la période où je faisais des tournées avec Douce Trance. Je crois qu’il était content de venir passer du temps ici.

— Pas la peine de te justifier, je n’allais pas t’accuser d’exploiter un enfant en le faisant trimer. Bon, il a fait comment, alors, cet Adam ? »

Fred retourne s’asseoir dans le canapé défoncé.

« Pour commencer, il m’a expliqué que le hacking, c’est pas seulement faire mumuse avec son clavier à taper des lignes de codes à la Matrix. Souvent il s’agit de hacking social, ou de social engineering. En gros, on n’exploite pas une faiblesse trouvée sur un site pour s’y connecter ou on ne se sert pas d’un virus informatique pour piquer des données, non, on agit sur l’humain, sur de véritables personnes. On s’attaque à ce qui est parfois le plus vulnérable dans la relation homme/ordinateur.

— L’homme, dit Fred. C’est pas ton frère qui dit que le vrai problème, lorsqu’une bécane ne marche pas, se trouve entre l’écran et la chaise.

— Exactement, c’est souvent l’utilisateur qui est faillible. D’ailleurs, les premiers hackers revendiqués travaillaient surtout par téléphone, avec des techniques qui poussaient leurs interlocuteurs à révéler des informations qu’ils auraient dû garder pour eux. Bref, tout ça pour dire qu’Adam m’a tout de suite annoncé qu’il aurait du mal à remonter à la personne qui avait écrit l’e-mail. Normalement, on trouve facilement les IP des expéditeurs d’e-mail, mais celui-ci était bien protégé. Techniquement, c’était très compliqué, trop compliqué.

— Je croyais que c’était un petit génie.

— Justement, c’est là qu’il est bon. Il a trouvé un autre moyen. Par ingénierie sociale. Il m’a expliqué que nous allions faire sortir du bois celui ou celle qui avait envoyé l’e-mail. Qu’il fallait l’attirer, comme une abeille avec du miel. »

 

*

 

Fred, intrigué, s’avance sur le rebord du canapé. Samuel poursuit :

« Adam s’est dit que si j’avais reçu ce message après être allé farfouiller à Strasbourg, celui qui l’avait rédigé devait surveiller tout ce qui avait trait à Leïla. Enfin, à Agnès Bois, l’identité que Leïla s’était forgée. Alors, il a créé un faux profil, celui d’un type qui cherchait à retrouver son ancienne copine Agnès Bois qu’il avait perdue de vue depuis la fac de Strasbourg. Il a pas fait semblant, profil Facebook, sur Copains d’Avant, et même sur le forum des anciens élèves de l’université. La totale. Quand je te disais que c’était un petit génie. Tu aurais eu l’idée, toi ?

— Non, avoua Fred. Mais attend, même si vous arriviez à attirer l’attention de l’auteur du message ainsi, vous couriez le risque qu’il envoie un e-mail au faux profil qu’Adam avait créé. Et vous vous retrouviez à la case départ avec simplement une adresse bidon. Pas plus avancés.

— Oui. Et non. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé. Le type nous a envoyé un e-mail.

— Attends, c’est un type ?

— Oh, arrête de m’interrompre, tu verras bien. Donc, j’ai reçu un e-mail de la même adresse que le message, qui me demandait d’arrêter de chercher Leïla. C’était donc bien la même personne. Et un dialogue s’est établi. Adam a mené les échanges. Il a parfaitement joué son rôle de vieux copain qui s’était amouraché d’Agnès Bois et qui donnerait tout pour savoir ce qu’elle est devenue. De l’autre côté, le gars posait des questions innocentes et disait avoir des informations sur celle que nous cherchions. On jouait au chat et à la souris, quoi. Je crois qu’il se doutait peut-être que c’était moi et qu’il voulait s’assurer qu’il s’agissait vraiment d’un ancien de la fac. Peu à peu, il a pris confiance, et c’est comme ça qu’Adam l’a ferré. »

Fred est suspendu aux lèvres de Samuel qui prend le temps de s’allumer une clope.

« Vas-y, putain, accouche, il a fait comment ?

— C’est là que ça devient un peu technique. Mais en gros, il lui a dit qu’il y avait eu un nouveau message sur le forum de la fac concernant Agnès Bois, quelqu’un qui la connaissait aussi. Entre temps, Adam s’était introduit dans la base de données du forum, une « vraie passoire », d’après lui, et il pouvait voir les IP de tous les gens qui s’y connectaient. Donc, en prévenant sa cible qu’il y avait un nouveau message intéressant sur le forum – un message qu’il avait lui-même rédigé avec un autre compte – il savait qu’elle allait s’y rendre et l’y attendait. Il savait que la prochaine personne à regarder ce sujet obscur sur un forum obscur serait la bonne. On appelle ça une attaque du point d’eau, il m’a dit. Comme un prédateur de la savane qui atteint sa proie près d’une mare.

— Trop fort, souffle Fred.

— Et il a donc ainsi récupéré le véritable IP de celui qui m’avait envoyé l’e-mail. Il avait pris moins de précautions pour se connecter sur le forum, il ne s’est pas méfié. Me demande pas comment Adam a relié cet IP à la véritable personne qui l’utilisait, je n’ai pas tout compris, mais il a fini par me filer le nom de celui qui me demandait d’arrêter de chercher Leïla.

— C’était donc bien un type ? Pas Leïla elle-même.

— Non, ça aurait été trop facile. C’était bien un homme. Moi aussi, j’avais espoir que ça puisse être elle, mais non. C’était…

— Oh putain, j’espère que c’était pas l’un d’entre nous, au moins. Genre ton frère ou Delphine.

 

— Non, c’était Philippe Mounier… » 

Fin de l’épisode 5. À suivre.

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