Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

Quand elle entra aux Arcades, Delphine eut l’impression de se retrouver dans un autre univers. Une planète colorée, flashy, bruyante, jeune et enfumée – étrangement chaude et rassurante par rapport à l’extérieur. Dehors, la petite place de la fontaine, sculpture contemporaine rappelant un Pac-Man massacré par un architecte dépassé et que les habitants de la ville surnommaient la vizirette, ressemblait au vestige terne et daté d’un monde voué à disparaître, d’une cité destinée à l’engloutissement, cyclopéenne R’lyeh.
Rien n’interdisait aux adultes d’entrer dans la salle d’arcade, mais ils n’y venaient pas.
Delphine n’aimait pas tant jouer que s’imprégner de l’ambiance particulière du lieu. Les néons, les lumières clignotantes, les cris dégoûtés des perdants, les sons électroniques et la bande-son gothique ou new wave qui passait sur les enceintes ; tout ceci la rassurait. Elle avait l’impression d’y être à sa place, comme si l’endroit leur appartenait, à elle et à ses amis.
Mais lorsqu’elle découvrit Samuel, assis sur une banquette dans un coin de la salle, un bras sur l’épaule de Leïla comme pour la rassurer, sous les regards inquiets de Fred et Romain, elle comprit que quelque chose n’allait pas.
Elle s’approcha et son amie leva le regard vers elle. Elle avait le visage défait, des cernes sous les yeux et la lueur d’une borne d’arcade proche se reflétait, images fantomatiques, sur ses joues pâles.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Ça va pas ? demanda-t-elle.
— Elle a fait une… une sorte de crise, répondit Frédéric. Elle jouait au nouveau jeu, là, le truc impossible, et elle s’est effondrée.
— J’ai cru qu’elle allait tomber dans les pommes », ajouta Samuel.
Delphine s’accroupit devant Leïla et lui prit les mains.
« Ça va ? »
Son amie acquiesça doucement.
« C’est peut-être de l’hypoglycémie, dit Frédéric. Tu as mangé quelque chose ? Tu n’as pas soif ?
— Non, c’est bon, répondit Leïla. Je suis seulement fatiguée. Je vais rentrer me reposer.
— Tu es sûre que tu peux marcher ? demanda Samuel. Tu nous as vraiment fait peur, tu sais…
— Je vais la raccompagner », lança Delphine en se relevant.

Quand les deux filles eurent parcouru quelques centaines de mètres en silence dans le froid des rues de la ville, Delphine demanda à son amie :
« Tu t’es acheté de nouvelles baskets ?
— Oui. Ce matin. J’avais mis un peu de côté. J’avais besoin de chaussures confortables pour marcher. »
Aux yeux de beaucoup, Leïla s’habillait comme un garçon manqué. Généralement, elle se contentait de jeans et d’un sweat-shirt bleu marine ou noir, caché sous le bomber qu’elle avait hérité de son frère. Elle avait adopté, consciemment ou non, le style passe-partout des filles qui ne veulent pas se faire remarquer. Mais elle était trop jolie pour que ce stratagème fonctionne pleinement. Delphine, qui suivait les modes et restait coquette en toutes circonstances, lui enviait parfois cette beauté naturelle, sans effort.
« Qu’est-ce qui s’est passé, là-bas ? Qu’est-ce que tu n’as pas dit aux garçons ?
— Je… je ne sais vraiment pas. J’ai peut-être trop joué. Enfin, je crois. »
Leïla avançait lentement et parlait doucement, comme encore sous le choc.
« Tu as trop joué au jeu impossible, là ? Je croyais que personne ne tenait plus de trente secondes…
— J’ai fini par comprendre comment il fonctionnait. Et je crois que je me suis laissée entraîner. Aspirée par le jeu sans m’en rendre compte.
— Et il est bien ?
— C’est le meilleur auquel j’ai jamais joué. »
Après quelques secondes de silence, Delphine souffla dans ses mains pour les réchauffer puis, d’un ton inquiet, demanda :
« Tout va bien pour toi en ce moment ?
— Oui, oui.
— Tu ne me caches rien, hein ? »
Leïla laissa s’écouler quelques secondes avant de répondre.
« Non. »
Delphine remarqua qu’elle baissait la tête, comme pour ne pas lui mentir en la regardant dans les yeux.

2010

Romain rejoint Bouchra en courant. Elle tient la petite Léa dans ses bras, serrée contre elle. Quelques invités du mariage, leur verre à la main, le regardent passer, étonnés.

« Elle était où ? demande-t-il.
— Dans la grange. C’est Frédéric et Marie qui l’ont retrouvée. »
D’un signe de tête entendu, Romain remercie son ami et sa femme, debout près de Bouchra.
« Putain, mais comment a-t-elle pu se retrouver là-bas toute seule ? Elle était pas fermée, cette porte ? lance Romain.
— Apparemment pas, répond Marie.
— Et toi, tu étais où, Bouchra ? s’emporte le marié. Tu ne pouvais pas la surveiller ?
— Je ne peux pas être partout à la fois ! Et c’est aussi ta fille, que je sache…
— C’est mon mariage, aujourd’hui, rétorque Romain d’un ton glacial, en retenant sa colère. J’ai un milliard de trucs à gérer, alors si tu pouvais, une fois dans ta vie, m’aider et te concentrer sur nos enfants, ça serait vraiment super. »
Bouchra pose Léa par terre.
« Tu ne m’as invitée que pour ça, hein, dit-elle d’une voix forte, pour m’occuper des mômes ? »
Avant que Romain puisse ouvrir la bouche pour répliquer, Virginie, la mariée, sans doute alertée par les éclats de voix, vient se coller à lui et le saisit par le bras.
« Doucement, s’il te plaît. »
La vue de sa nouvelle épouse, dans sa robe immaculée et sa coiffure travaillée, semble instantanément le calmer.
« Désolée, Virginie, dit Bouchra. Je… Nous avions perdu Léa, mais tout va bien maintenant. Elle doit avoir faim. Je vais aller lui donner à manger. » Elle lance un regard noir à son ex-mari et ajoute : « Et, oui, je sais où est Mario. Djamel vient de me prévenir qu’il joue à la console avec son cousin… »
Elle s’éloigne du petit groupe en tenant sa fille par la main et croise Samuel et Delphine qui reviennent du sous-bois. Un sourire rassuré éclaire le visage de cette dernière lorsqu’elle remarque la petite fille, saine et sauve auprès de sa mère.
« Ah, tu l’as retrouvée, dit-elle à Bouchra.
— Enfin, c’était Fred et sa femme… Elle était dans la grange.
— Tout va bien ? demande Samuel.
— Oui, oui. Elle a simplement eu envie d’aller explorer les environs, j’imagine », répond Bouchra en jetant un regard attendri à sa fille.
Frédéric rejoint alors le groupe. Seul.
« Ça va, Bouchra ? demande-t-il. Pas trop inquiète ?
— Tu l’as trouvée avant que je commence vraiment à paniquer. Merci encore », dit-elle avec un sourire.
Frédéric l’observe s’éloigner un instant, comme figé. Delphine lance un coup d’œil amusé à Samuel.
« Rien n’a changé, apparemment », dit celui-ci.
Leur ami semble sortir de sa transe.
« Hein, quoi ?
— Non, rien, dit Delphine. C’est juste que tu as toujours l’air aussi… disons, captivé par Bouchra.
— Oh, arrêtez avec ça, on n’a plus treize ans. Et puis, ce n’est pas le moment. Il faut que je vous montre un truc. Venez. »
Sans un mot de plus, Frédéric s’éloigne en direction de la grange.
« Allez, venez, répète-t-il en s’apercevant que les deux autres ne le suivent pas.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Samuel. T’as trouvé l’endroit où Romain a planqué les bouteilles de champagne ? Il n’a pas voulu me le dire.
— Non, mieux que ça. Enfin, pire plutôt. Je ne peux pas vous expliquer. Il faut que vous le voyiez. »
Delphine et Samuel finissent par emboîter le pas de Frédéric qui les mène à la grange. Il entre par la grande porte restée ouverte et s’arrête une seconde à l’intérieur, le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité.
« Ouah, ça pue, dit Delphine en passant derrière lui. T’es sûr qu’il n’y a pas de crottin par terre ? J’ai pas envie de patauger dans la merde avec mes nouvelles chaussures.
— Non, c’est propre, dit Frédéric. Elle est au fond. Par ici.
— Qui est au fond ? » demande Samuel.
Frédéric s’approche de la borne d’arcade à demi découverte devant laquelle il a retrouvé Léa et achève de retirer la bâche.
« Oh, une antiquité, s’exclame Samuel. C’est quoi, un vieux Pac-Man ? Double Dragon ? »
Delphine avance comme une somnambule jusqu’à Frédéric.
« Tu la reconnais ? lui dit-il.

— Oui, dit-elle. C’est bien ce jeu-là… »

Samuel reste circonspect un instant, puis rejoint ses amis sans quitter des yeux le meuble.
« Oh, putain, souffle-t-il. Vous êtes sûrs ? »
Il sort son téléphone portable et active l’application lampe-torche. Sous le faisceau ainsi projeté, il détaille la borne, en partant du bas. Le vert est sombre, la peinture légèrement écaillée, un unique joystick dépasse près de deux boutons, l’un bleu, l’autre rouge, et l’écran reste définitivement noir – l’appareil n’est pas branché.
Le rayon remonte jusqu’au titre, en lettres rouges et épaisses :
SCIPIO.
« Vous êtes vraiment sûrs qu’il portait ce nom, le jeu impossible de Leïla ? Je me rappelle un nom grec, ouais, mais un genre de truc qui finissait par « us ». Terriblus ou je sais plus quoi ?
— J’en ai aucune idée, moi, dit Delphine. Mais il me semble que c’était ça. La forme de la borne, la couleur. Ça y ressemble, en tout cas. Je ne l’ai jamais essayé…
— Ça fait longtemps que je ne suis plus sûr de grand-chose, déclare Frédéric, mais ça, je pourrais en mettre ma main au feu. Je n’oublierai jamais le jour où je suis rentré aux Arcades et où j’ai vu Leïla debout face à ce truc. Si vous aviez vu la tête qu’elle avait… On aurait dit… Je sais pas, qu’on lui avait volé son âme. »
Après quelques secondes de silence, Samuel reprend :
« Je ne m’en souviens que vaguement, de ce jeu. Je l’ai à peine essayé. Et je ne l’ai jamais revu depuis. Mais dans ma tête, il ne ressemblait vraiment pas à ça, il était bien plus grand, comme une sorte d’immense… monstre. Ouais, c’est ça, le monstre qui a bouffé Leïla. »
Il s’approche et appuie sur les boutons poussiéreux comme si la borne allait se réactiver au simple contact de ses doigts, par magie.
« Alors qu’en fait, poursuit-il, ce n’est qu’un petit truc de rien de tout. Un jeu pourri qui n’a laissé aucun souvenir à personne.
— Pourtant, d’après Leïla, il était formidable, intervient Delphine. Le meilleur auquel elle avait jamais joué.
— Elle n’en avait peut-être pas testé des milliards, dit Samuel.
— Ouais, et il n’a pas dû avoir beaucoup de succès. Il n’est pas resté longtemps aux Arcades, il me semble, dit Frédéric. Une ou deux semaines, à peine. Et il a disparu. Juste après Leïla. Presque en même temps, peut-être. Je ne sais plus très bien.
— De toute façon, dit Samuel, c’était un truc de dingue. Je ne sais pas d’où il sortait, ce machin. Pas d’explication, pas de personnage, pas de… concept. Personne n’arrivait à y jouer.
— Personne, à part Leïla… » murmure Delphine.
Frédéric s’empare de la bâche et s’apprête à la remettre.
« Attends, laisse, on va l’essayer, non ? dit Samuel.
— C’est peut-être pas vraiment le moment, là, tu crois pas ? répond son ami. C’est le mariage de ton frère.
— Ouais, O.K., on verra ça plus tard. Mais inutile de remettre la protection. Il ne va pas s’abîmer davantage. Et je veux vraiment tenter de rallumer ce truc, pour voir. »
Frédéric laisse retomber la bâche à côté de la borne.
« Elle s’était acheté de nouvelles baskets, ce matin-là, dit brusquement Delphine.
— Quoi ? demande Samuel.
— Leïla… Elle s’était acheté de nouvelles chaussures, le jour de sa disparition. Pour marcher, soi-disant. »
Les deux hommes regardent Delphine sans rien dire, comme s’ils attendaient la suite.
« Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça. Mais ça vient de me revenir, c’est tout. J’avais oublié qu’elle s’était acheté des baskets », poursuit-elle en parvenant à grand-peine à retenir ses larmes.
Samuel s’approche d’elle et la serre dans ses bras.
« J’avais oublié… » répète-t-elle.
Frédéric sort lentement de la grange.
Derrière lui, d’une voix étouffée par l’épaule de Samuel, Delphine sanglote.

« J’avais oublié… »

À suivre.

libero. leo. ut facilisis vulputate, ut ut Nullam felis neque. luctus leo