La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

27 septembre 1998

 

« Bienvenue au Pico Naguaita, lança Scott Mosier à la centaine de personnes réunies face à lui, la base de départ, le quartier-général ou le nid – comme je me plais à l’envisager – du Projet Croatoan ! » 

Des applaudissements nourris et quelques hourras emplirent l’immense hall d’entrée du complexe. Debout sur une chaise, le directeur et principal financier de l’opération surplombait ses employés réunis pour la première fois dans leur nouveau lieu de travail. Costume noir, cravate légèrement dénouée, effet parfaitement travaillé pour montrer que, malgré son sérieux, il n’était pas parfait pour autant. La quarantaine, quelques mèches grises, il s’exprimait d’une voix forte, sans amplification. 

Leïla/Hélène l’écoutait, debout près de Theodore Reynolds qu’elle appelait désormais Ted et avec qui elle passait désormais l’essentiel de ses journées. Ils travaillaient ensemble depuis plus de trois ans et avaient participé à toutes les étapes du projet menant à la création de cet immense complexe taillé dans la roche, au pied d’un pic de 2 765 mètres près de Caracas.  

« Je sais que certains de nos collaborateurs ont déjà comparé notre QG à une base secrète typique d’un méchant de James Bond, reprit Mosier. Mais je tiens à rassurer tout le monde : je n’ai pas de chat et aucune envie de conquérir le monde. » Quelques rires fusent dans l’assistance. « Bien au contraire. » 

Leïla restait fascinée par cet homme. Même après plusieurs années à ses côtés. Quelque chose chez lui, cette façon de vous transpercer du regard lorsqu’il vous parlait, son aisance lorsqu’il s’exprimait en public et, surtout, ses idées incessantes et souvent novatrices, en faisait une des personnes les plus captivantes qu’elle ait jamais rencontrée. Son égal, ou presque. 

Sans lui, elle n’aurait rien pu faire. Elle en avait bien conscience et comprenait à quel point son individualisme antérieur aurait pu lui être néfaste. Elle avait bien plus besoin d’autrui qu’elle l’avait imaginé. Et ce sentiment s’était encore renforcé trois jours auparavant. 

« Même si les autres m’ont obligé à prendre la parole ce matin, dit Mosier sans se départir de son sourire, je ne suis pas le seul responsable de votre présence ici. Loin de là. Adi Premji et Sergueï Ismailov ont participé au financement de ce site et même s’ils préfèrent rester dans l’ombre, sachez que rien n’aurait été possible sans eux. » 

Nouvelle salve d’applaudissements. 

Trois jours plutôt, Leïla avait accompagné Scott Mosier dans une ultime visite du complexe enfin terminé. Tout paraissait prêt, opérationnel. Le projet de leur vie allait enfin pouvoir démarrer. Ted travaillait déjà avec une équipe réduite. D’autres groupes finissaient de s’installer et les travaux du lanceur avaient commencé. L’heure était à la liesse. Fin d’un cycle, début d’un autre. Les préliminaires étaient achevés. Le véritable labeur allait enfin débuter. « Il faut fêter ça », avait dit Scott Mosier à Leïla. Il lui avait demandé depuis quand elle n’avait pas mangé avant de l’emmener à bord de sa Jeep en direction de Caracas. 

« Et puisque j’en suis aux remerciements, dit le chef d’entreprise en suivant le discours qu’il avait probablement bien préparé, je me dois aussi de saluer le gouvernement vénézuélien qui a accepté que nous nous installions ici, au cœur du parc national El Avila. 

— Moyennant quelques millions de pots-de-vin, chuchota, l’air narquois, Ted Reynolds à l’oreille de Leïla. 

— Les visionnaires à sa tête ont bien compris notre projet et, rassurez-vous, les élections prochaines ne changeront rien à notre situation, quel qu’en soit le résultat. 

— Et hop, encore quelques millions de dollars en plus pour acheter le vainqueur », dit Leïla, à la fois amusée et désabusée, à Reynolds. 

Mosier ne l’avait pas conduite en ville, mais il avait contourné la capitale pour rejoindre un petit aérodrome. Elle avait bien posé des questions, mais son patron voulait lui faire une surprise. Après une heure de vol dans un petit avion à hélice, un Cessna 404 Titan, ils avaient atterri à Puerto Ayacucho, face à l’Orénoque et en bordure de l’immense forêt amazonienne. Cent vingt minutes d’un trajet en voiture sur une piste défoncée plus tard, ils s’étaient retrouvés dans un petit village peuplé d’indiens Guahibos. « Je me suis dit que nous méritions bien ça, avait expliqué Mosier. Et vous allez voir, ce n’est pas un truc à touristes ». 

« Je sais que vous êtes impatients de visiter les installations. » Il balaya du regard l’ensemble de ses employés, experts mondiaux dans des dizaines de domaines et venus du monde entier pour se rassembler sous sa bannière. « Et même si certains d’entre vous ont déjà commencé à travailler, personne n’a encore eu la chance de découvrir le complexe dans son ensemble. Et croyez-moi, vous n’allez pas en revenir. Le lanceur n’est pas tout à fait terminé, mais le reste est opérationnel. Et notre but est désormais clair. » 

Scott Mosier avait présenté Leïla/Hélène au chef du village puis au shaman qui leur avait expliqué le principe. Ils mâcheraient du caapi avant de boire le yagé. C’était le mélange des deux plantes et de leurs principes actifs qui entraînait le voyage et permettait d’entrer en contact avec ses ancêtres, son animal totem ou des créatures non-terrestres, lui avait expliqué son patron. Il connaissait bien Leïla. Tous les deux expérimentaient la recherche d’un ailleurs et ils s’étaient rencontrés lors d’un séminaire de Chua K’a où les connaissances de la jeune femme avaient impressionné l’entrepreneur. Tous les deux étaient à l’affut d’une sortie, d’un ailleurs, de quelque chose qui les dépassait. Tous les deux cherchaient en eux-mêmes ce qui se trouvait peut-être chez l’autre. 

« Oui, notre objectif est limpide, dit Mosier avec emphase. Nous sommes l’avenir, l’ultime solution de l’humanité. » Quelques murmures approbateurs. « Vous imaginez comment vont réagir les habitants de cette planète lorsque nous lancerons notre première fusée ? Qu’ils verront un appareil sortir d’une montagne ? » Quelques acclamations fusèrent et il haussa encore le ton. « Nous leur redonnerons confiance. Nous leur offrirons une possibilité d’envisager l’avenir avec espoir. Nous sommes les porteurs de l’espérance ! Nous guiderons l’humanité vers son salut ! »  

Mosier écarta les bras et ses employés l’applaudirent à tout rompre. Il dut crier pour se faire entendre. 

« Grâce à vous, grâce à notre action commune, nous allons faire avancer l’humanité ! Je vous admire, vous savez. Pour tout ce que vous avez fait, et pour tout ce que vous allez faire ! Vous avez la chance de prendre part à un des moments les plus cruciaux de l’histoire du monde. J’espère que vous avez conscience de votre chance et de l’importance de votre travail… » 

Il se tut et laissa ses mots résonner dans le silence qui retomba dans le hall après quelques secondes. 

« J’espère que vous êtes fiers ! déclara-t-il avant de conclure : Allez donc visiter ce petit bijou de complexe. Les chefs d’équipe ont accepté de servir de guides pour leurs laboratoires. Nous nous retrouverons tous ensemble après pour boire un verre. » 

Applaudissements. 

Leïla ne se souvenait guère de la cérémonie dans le village. Y en avait-il même eu une ? Elle se rappelait en revanche avoir accepté de participer, enthousiaste et curieuse, d’avoir ensuite vomi tripes et boyaux, puis d’avoir commencé à voir des formes bouger devant ses yeux. Elle s’était allongée dans la hutte du chaman et elle avait reçu des informations. Quelque chose en elle, non, quelqu’un, lui avait parlé. 

Mosier descendit de la chaise qui lui avait servi d’estrade improvisée et salua quelques chefs d’équipes ou chercheurs avant de rejoindre Leïla/Hélène, qu’il embrassa sur la joue, et Ted Reynolds, à qui il serra vigoureusement la main. 

« Alors, comment m’avez-vous trouvé ? 

— “Les porteurs de l’espérance et le salut de l’humanité” ?! dit Leïla. Pour être tout à fait honnête, ça a commencé à déconner à ce moment-là. 

— Ah, je me demandais si je n’en faisais pas trop, sur le coup, expliqua Mosier. Mais vous savez comment c’est, on se laisse facilement emporter. » 

Leïla et Ted se regardèrent. Non, ils ne savaient pas comment c’était. 

« N’allez surtout pas croire que je veuille jouer à Jésus ou au gourou, poursuivit-il, mais je cherchais des mots forts, des mots enthousiasmants et il faut bien avouer que les religieux ont bien travaillé leurs “éléments de langage”. 

— Contente-toi du vocabulaire de la Silicon Valley, la prochaine fois, dit Leïla, souriante, en lui posant une main sur l’épaule. Nos collaborateurs y sont plus réceptifs. 

— Blague à part, c’était un bon discours, dit Ted. Je regrette seulement que tu ne m’aies pas cité, mais bon… 

— Rappelle-moi combien de millions de dollars tu as investi dans le projet Croatoan, Ted ? » 

Celui-ci leva les yeux au ciel. 

« Voilà, c’est bien ce qu’il me semblait », dit Mosier en éclatant de rire. 

Leïla regarda les deux hommes face à elle et la chose à laquelle elle s’était efforcée de ne pas penser durant le dernier quart d’heure revint la frapper. 

Je suis enceinte.

La voix qui était en elle lui avait dévoilé. Sa fille le lui avait annoncé elle-même. Elle lui avait même dit le nom que Leïla devrait lui donner. Un prénom qui lui irait parfaitement. Elle lui avait également révélé le tour qu’allait désormais prendre sa vie et ce qu’elle devrait faire avec le projet Croatoan.  

Finalement, tout n’était pas perdu. 

Lorsqu’elle avait repris la maîtrise de ses sens, Leïla était restée silencieuse plusieurs heures, prostrée. Elle aurait dû être heureuse de savoir où elle devait désormais aller, mais, pour la première fois de sa vie, elle avait peur que tout soit vrai. 

De retour à Caracas, elle avait fait un test de grossesse qui s’était révélé positif.  

Sa fille lui avait bien parlé. Elle allait devoir l’écouter… 

 

 

2014

 

De : Samuel <samsamtr@gmail.com>

à : Ph.Mounier <philcrtn@netamaze.com>

Sujet : Sortir du bois

 

Philippe,

 

Je t’ai expliqué comment mon jeune voisin m’a aidé à te « piéger » pour découvrir qui tu étais suite à ton premier e-mail. Je sais que tu n’avais pas envie d’être retrouvé, mais tu n’as pas pu t’empêcher d’essayer de me faire peur en te disant que je reculerais peut-être. Mes recherches de Leïla sur le terrain ont attiré ton attention et t’ont poussé à commettre une imprudence.

Je compte remettre ça, mais avec Leïla, cette fois.

Je vais profiter de la petite notoriété que mon groupe de rock m’a apportée pour aller voir la presse et évoquer mon amie d’enfance disparue. Si tout se passe bien, l’article sera partagé par un tas d’autres publications sur le net et le nom de Leïla sera repris un peu partout. Plus le truc sera larmoyant, plus il risque de se propager. Le public est friand de ce genre d’histoires.

Si, comme nous le pensons toi et moi, Leïla est toujours en vie quelque part, elle risque d’en entendre parler. Et les gens qui ont pu la croiser aussi. Si ce n’est pas elle qui sort du bois, ce sera quelqu’un qui la connaît qui viendra me contacter.

Qui sait quelle découverte nous ferons alors ?

Si quelqu’un me contacte, je te tiendrai au courant. J’aurai sans doute besoin de toi pour la suite. J’espère que cette idée te conviendra. Mais quoi qu’il en soit, ma décision est prise. Tu m’as toi-même avoué être arrivé dans une impasse. C’est peut-être le coup de la dernière chance, mais je crois qu’il faut le tenter.

Samuel

 

De : Ph.Mounier <philcrtn@netamaze.com>

à : Samuel <samsamtr@ymail.com>

Sujet : Re : Sortir du bois

 

Ne fais pas ça !!! Je t’en supplie. Ce n’est pas la bonne solution. Si Leïla découvre que tu la cherches, elle risque de disparaître encore davantage, de se dissimuler encore plus. Et si elle apprend que tu es en contact avec moi. Je n’ose même pas y penser.

Il y aura des conséquences, Samuel. Tu ne sais pas dans quoi tu t’es fourré. Tout ceci te dépasse. Il y a des forces en présence dont tu n’as même pas idée.

Ce que tu veux faire est le dernier clou au cercueil de nos chances de la retrouver.

NE FAIS PAS ÇA !!!

 

De : Samuel <samsamtr@gmail.com>

à : Ph.Mounier <philcrtn@netamaze.com>

Sujet : Re : Sortir du bois

 

Je ne suis sans doute pas assez parano, mais tu l’es trop.

J’ai déjà appelé une journaliste de ma connaissance. Je te tiendrai au courant des résultats, s’il y en a.

Samuel.

 

 

Paris Match 3413. Du 16 au 22 octobre 2014.

 

Le traumatisme d’enfance d’une des vedettes du rock français des années 90.

Par Claire Chamack.

 

Vous vous souvenez sans doute de Samuel Charpentier, le bassiste de Douce Trance, le groupe de rock qui dominait la scène hexagonale à la fin du siècle dernier, ce garçon à la mèche rebelle, discret mais charismatique aperçu dans les clips d’« Exaltés » ou du « Club de la fin du siècle ». Mais vous ignorez sans doute que ce quarantenaire a vécu un véritable traumatisme au seuil de l’adolescence.

« Nous étions un groupe d’amis très soudé, explique Charpentier. Puis Leïla a disparu. Enlèvement, fugue, nous n’avons jamais eu le fin mot de l’histoire. Et la police n’a rien trouvé. »

L’ancien bassiste vit désormais en banlieue parisienne et travaille dans la production de disques, mais il n’a jamais oublié cet événement, qui a marqué sa vie à jamais. La disparition de la jeune Leïla dans une petite ville du Sud-Est avait défrayé la chronique en 1984, mais jusqu’ici, Samuel Charpentier n’avait jamais dévoilé qu’il était un des proches de la jeune fille.

Et près de trente ans plus tard, la cicatrice ne s’est toujours pas refermée. « Je pense à elle souvent, je me demande ce qu’elle est devenue. Je ne crois pas qu’elle soit morte. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer, mais je suis persuadé qu’elle est vivante. J’espère qu’elle est heureuse, mais j’aimerais en être sûr. Perdre quelqu’un ainsi, c’est hyper difficile. Pas uniquement la perte, mais d’ignorer la vérité. C’est quelque chose qui me hantera toujours, je crois. »

Si Romain Charpentier a réussi à se construire une vie dans laquelle il s’épanouit, ce traumatisme d’enfant continue à le marquer et une part de lui aimerait pouvoir en finir avec cette affaire.

« J’aimerais savoir, explique-t-il. Juste savoir. Et tant qu’il y a de l’espoir, je m’y raccroche… »

*

 

« Allo. »

Le téléphone a réveillé Samuel. Il s’est encore endormi sur le canapé une fois le CD qu’il écoutait – Olé Coltrane – terminé. Il jette un coup d’œil à l’horloge du décodeur TV. Il est tard, plus de vingt-trois heures.

« Sam ? C’est Delphine.

— Delphine… Ouah, la surprise. Ça va ?

— Ça va très bien, oui. Contrairement à toi. »

La voix est agressive, presque éraillée.

« Comment ça ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je viens de voir ton putain d’article, là, sur Internet. Alors j’ai appelé ton frère pour qu’il me file ton numéro.

— Ah…

— C’est tout ce que ça t’inspire ? Ah ? Tu ne crois pas que tu ne devrais arrêter avec tes conneries. C’était rigolo cinq minutes, quand on a retrouvé la borne de Scipio. Le trip nostalgie, rejouer avec notre enfance et tout le bordel qu’on a dû se coltiner ensuite. Mais là, c’est pathétique, mon pauvre, c’est n’importe quoi. »

Un silence. Delphine respire fort dans le combiné. Elle reprend.

« Tu ne fais que remuer la merde, putain, Sam. On est tous passés à autre chose, là. Tous ! Tu ne peux pas grandir, un peu ?

— Je… Désolé, bredouille Samuel. Je ne dois pas être comme vous. J’en suis toujours là, moi.

— Tu ne penses pas à nous, merde. On aimerait pouvoir vivre sans que dix mille notifications Facebook nous préviennent qu’on a perdu une de nos copines y’a trente piges, d’accord ? Ma meilleure copine, putain. Tu te rends compte, un peu ? »

Des sanglots dans l’écouteur.

« Delphine…

— Quoi ? »

Elle renifle. Samuel lui répond :

 

« Je crois que je suis sur le point de la retrouver. » 

Fin de l’épisode 8. À suivre.

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