La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

8 avril 1994 

 

13h38

«
Je peux vous parler ? » demanda le professeur Franklin à Leïla/Hélène. La réunion du projet Eden venait de s’achever, dans Campbell Hall, et la plupart des participants avaient déjà quitté la salle. 

« Oui, répondit-elle. 

— Merci, dit-il en posant les deux mains sur le dossier d’une chaise. Vous allez bien ? 

— Oui, mentit Leïla. 

— Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais je trouve votre comportement étrange, depuis quelques semaines. Vous intervenez beaucoup au cours des réunions, beaucoup plus qu’avant. Quelque chose ne va pas ? 

— Pourquoi ça n’irait pas ? » répondit Leïla, agacée. « Vous n’êtes pas content que je parle davantage ? 

— S’il s’agissait de remarques constructives, je le serais sans nul doute », expliqua Franklin, le créateur du projet Eden, sans se départir de son calme. « Mais vous êtes constamment en réaction, sur la défensive, comme si vous ne trouviez que des défauts à notre travail… » 

Leïla tourna la tête un instant en poussant un soupir agacé. Ce sentiment qui montait en elle depuis des semaines – des mois – l’emplissait désormais toute entière. Une cocotte-minute prête à exploser. 

« Notre travail ? Ben, parlons-en, de ce “travail” ! Nous faisons quoi, ici, exactement ? De concret, je veux dire ? » 

Franklin attendait qu’elle poursuive. 

« Non, vraiment, répondez-moi, j’aimerais le savoir. 

— Nous réfléchissons à des moyens d’alerter la population de la catastrophe en cours. Nous cherchons à orienter nos recherches en ce sens. Avec l’espoir, peut-être, de trouver des solutions. Allons, Hélène, vous connaissez parfaitement la mission du projet Eden. 

— “L’espoir de peut-être trouver des solutions”. Putain, mais vous vous entendez ? Vous n’avez pas la queue d’une idée ! Vous n’êtes même pas capable de trouver votre trou du cul ! Qu’est-ce que vous croyez faire, en réalité ?! » 

Franklin recula instinctivement, troublé par la colère soudaine de la jeune femme. 

« Vous n’avez aucun pouvoir, putain, reprit-elle. Nous n’avons aucun pouvoir. À notre niveau, nous ne pouvons rien faire. Si nous continuons comme ça, la planète est condamnée. Et ce n’est pas avec nos petites réunions entre idéalistes que nous allons pouvoir y changer quoi que ce soit. 

— Nous faisons ce que nous pouvons, Hélène, désolé si ça ne… 

— Ce que nous pouvons ne suffira pas. » 

Elle le regardait droit dans les yeux, le défiant de la contredire. Elle avait raison. Leur « projet » ne rimait pas à grand-chose face au danger posé par la catastrophe écologie globale qui menaçait la planète. Ce n’était même pas à lui en particulier qu’elle en voulait. Mais à tout le monde. Et à elle-même. 

« Je suis désolée d’avoir perturbé vos réunions, dit-elle. Je ne viendrai plus, ne vous inquiétez pas. 

— Mais, enfin, Hélène, ne partez pas, nous pouvons en parler. Je comprends vos inquiétudes, mais… » 

Elle était déjà sortie de la salle. 

Leïla chercha, le regard trouble, les toilettes les plus proches. Elle alla s’enfermer dans une cabine et, la tête dans les mains, laissa ses larmes couler. 

Mais qu’est-ce qu’il lui arrivait ? 

 

18h50

Leïla avait mal à la tête. Pas une de ces migraines légères de déshydratation. Non,  

elle sentait un tambour frapper diverses parties de son crâne, du front à la nuque.  

Elle remontait Shattuck Avenue vers l’appartement de Paul. Il faisait encore froid, pour la saison, et une bruine légère lui mouillait le visage.  

Elle n’avait aucune envie d’aller chez lui, mais elle devait y récupérer des affaires : quelques vêtements et surtout un essai dédicacé par Robert Anton Wilson auquel elle tenait beaucoup. Elle n’avait pas revu Paul depuis qu’elle lui avait annoncé que tout était fini entre eux. Dans ses pires moments, elle se disait que tout était vraiment terminé. Dans tous les sens du terme. 

Sa vie ici ne lui convenait plus. Tout ce qu’elle faisait – ses études, son travail alimentaire, ses relations – lui semblait vain. Elle ne se sentait plus à sa place sur ce campus, plus seule qu’elle ne l’avait jamais été. La compagnie des autres humains lui devenait insupportable. Enfin, encore plus insupportable qu’avant. 

Et elle se sentait coincée. Contrairement aux fois précédentes où elle s’était enfuie avant d’en arriver à ce stade, elle ne savait plus comment réagir. Où aller, désormais ? Que faire ? 

Elle n’avait aucune réponse.  

Sur le trottoir, elle croisa une fille d’une quinzaine d’années en pleurs. Puis elle remarqua un attroupement de cinq ou six personnes devant la vitrine d’une boutique de télés et d’électroménager. Elle s’arrêta et suivit leurs regards, fixés sur un des écrans qui diffusait le journal d’ABC. Un certain Michael Azerrad, critique rock à Rolling Stone s’y exprimait, face caméra. Mais sans le son, impossible de savoir ce qu’il disait. Elle observa les personnes rassemblées. Des étudiants, en majorité. Des jeunes en tout cas. L’air abasourdi et triste. 

Puis l’image sur la télé changea et Leïla vit un extrait d’un clip de Nirvana, le groupe que Paul adorait, puis un plan sur une maison en bois, plutôt grande. La présentatrice des infos, Diane Sawyer, apparut ensuite, et une inscription sous le visage de parfaite blonde wasp de la journaliste dévoila à la jeune femme de quoi il était question : Kurt Cobain found dead at home. Le chanteur de Nirvana était mort. 

« Oh, putain, non », lâcha un type en chemise à carreaux et cheveux longs près d’elle. 

Avec le temps, Leïla avait appris à lire les signes. Elle n’y accordait pas plus d’importance qu’ils n’en méritaient, mais ils nourrissaient sa réflexion et influaient parfois sur son humeur. 

Aujourd’hui, l’univers ne paraissait avoir qu’un message à lui faire passer. Tout semblait bel et bien fini. 

Elle repartit sur le trottoir et parcourut quelques dizaines de mètres jusqu’à un téléphone public. Elle introduisit une pièce, sortit de son sac un bout de papier sur lequel était inscrit un numéro et le composa. Lorsque son interlocutrice décrocha, elle dit : 

« Salut, c’est Hélène. Ce dont tu m’as parlé, ça serait possible, ce soir ? » 

 

 

21h15

Leïla frappa à la porte de la salle que lui avait indiquée Rebecca au téléphone, située dans un bâtiment de la fac où elle n’était encore jamais allée. Quand la jeune femme lui ouvrit, elle faillit renoncer. Quelle idée idiote. Mais face au sourire enthousiaste qui l’accueillit, elle n’eut pas le courage de renoncer. 

« Je croyais que tu ne viendrais jamais. » 

Rebecca avait les cheveux les plus longs qu’elle avait jamais vus – ils atteignaient ses fesses – un regard perpétuellement malicieux et les dents de devant écartées. Elle était bien plus intelligente qu’elle en avait l’air. 

« Si je t’en ai parlé, c’est parce que tu me semblais une des élèves les plus réceptives d’Oscar. Et investie, aussi. Au moins autant que moi. Je ne propose pas ça à n’importe qui.  

— Merci de ta confiance, dit Leïla. 

— Tu m’avais parue hyper motivée, à l’époque, mais comme ça fait longtemps, j’avais fini par croire que tu ne viendrais jamais. 

— Je crois que… je n’en avais pas besoin avant ce soir. » 

Rebecca sourit et la fit avancer dans une pièce aux murs crasseux, mal entretenue et meublée de tables surchargées de livres et de piles de feuilles. Puis elles entrèrent dans une salle plus petite, une dizaine de mètres carrés, où trônait une sorte de cercueil rectangulaire blanc, un couvercle ouvert à une extrémité.  

« Voici le caisson d’isolation sensorielle, lui expliqua Rebecca. C’est un des modèles qu’utilisait John Lilly en personne, dit-elle comme s’il s’agissait d’une information capitale. La fac l’a racheté à sa mort. Et je suis une des rares, avec mon directeur de thèse, à l’utiliser encore pour des recherches… et parfois pour autre chose.  

— Alors, on y rentre et on flotte dans l’eau, c’est ça. 

— Dans une eau à température corporelle, sans aucun bruit. On se retrouve privé de tous nos sens, complètement isolé. 

— Et cela suffit à « vivre une expérience », comme tu me l’as dit ? 

— Pour certains, oui. Mais si tu veux vraiment décoller, il te faut un peu d’aide. » 

Rebecca sortit de sa poche un petit morceau de papier qu’elle déplia pour faire apparaître une petite gélule blanche. 

« De la mescaline, reprit-elle. Plutôt difficile à trouver, mais je sais comment la préparer. Je récupère moi-même la poudre dans les cactus et je fabrique les gélules. Rassure-toi, elle n’est pas trop dosée. Sans quoi l’on risque de se retrouver ailleurs pour de bon, surtout avec le caisson. 

— Tu as déjà essayé, toi ? 

— Oui. » Encore ce sourire malicieux. « Je ne peux rien te décrire, mais ça s’est bien passé. C’était vraiment… autre chose. 

— Je crois que c’est justement ce qu’il me faut. Autre chose », affirma Leïla. 

Quelques minutes, plus tard, en sous-vêtements, elle avalait la gélule. 

« Ça va, tu es prête ? » lui demanda Rebecca en posant les deux mains sur ses épaules. 

Leïla hocha la tête et remarqua que sa migraine avait disparu. 

Elle suivit les instructions de la jeune femme et entra dans le caisson d’isolation sensorielle, s’allongea dans son eau chaude. Puis elle regarda Rebecca refermer le couvercle.  

Le noir absolu. Aucun bruit. Elle flottait dans l’eau salée, comme si elle se trouvait en état d’apesanteur. C’était déstabilisant, mais plutôt agréable. 

Elle ferma les yeux et laissa son esprit dériver. Au début, elle se concentra sur son corps, comme elle le faisait pendant qu’elle méditait. Elle avait anormalement chaud et sentait son cœur battre trop vite. Les effets de la drogue, sans doute. Il ne fallait pas s’en faire. Essayer, en tout cas. 

Elle perdit vite la notion du temps et lorsqu’elle se demanda depuis quand elle pensait à la petite tension dans son mollet, elle n’aurait su dire si cela faisait trois secondes ou deux heures. 

Puis elle commença à voir des choses. Elle s’aperçut qu’elle avait ouvert les yeux. Il faisait encore noir, pourtant, mais les étoiles se dessinèrent peu à peu devant elle. Le couvercle du caisson semblait avoir disparu et elle se retrouvait face au ciel, à la fois proche et si vaste qu’elle ne pourrait jamais l’atteindre, même en mille vies. 

Elle entama tout de même le voyage et s’envola dans l’espace. Sans vraiment savoir si c’était elle qui bougeait ou si elle restait immobile et que tout le reste se déplaçait. Le cosmos pouvait-il tourner autour d’elle ? Elle aperçut un grain de poussière, au loin. Celui sur lequel elle se trouvait, elle et tous les autres êtres humains, tous les animaux, toutes les plantes, toutes les molécules qui formaient sa planète natale. 

Tout s’accéléra. Elle ou le reste. Des flashs et des moments de calme. 

Elle sentit son être se déliter. Sa chair fondre et se dissoudre dans l’eau. Puis ses muscles et ses os. Elle disparaissait. S’insinuait dans le reste de l’univers. Elle ne faisait plus qu’un avec ce qui comptait.  

Puis elle devint l’espace. Elle était la totalité de l’existence. À la fois minuscule et immense.  

Et elle vit ce qui se trouvait derrière la réalité. L’envers du décor. Ce qu’elle avait entrevu après sa partie de Scipio. 

La Vérité. 

Des lettres apparurent peu à peu. D’abord difformes, il leur fallut trois éternités pour devenir nettes. Et Leïla ne les quitta pas des yeux pendant tout ce temps. Elle était persuadée de leur importance, de leur portée cruciale.  

TYNT. 

Elles étaient la réponse à tout. À tout ce qu’elle voulait savoir. 

Et TYNT lui parla. 

Attends-toi à l’inattendu à chaque seconde de ta vie.

TYNT 

Je/nous te guiderons. Tu dois l’accepter. Accepter ta mission.

TYNT. 

 

Lorsque Rebecca ouvrit le caisson, sept heures plus tard, Leïla plissa les yeux face à la lueur qui lui frappait le visage et lança : 

« Pas trop dosé, hein ? » 

La jeune femme, décidément malicieuse, sourit et Leïla s’extirpa lentement du liquide. 

Renaissance. 

 

*

 

2014

 

« Donc, le type qui t’a envoyé un e-mail pour te dire d’arrêter de chercher Leïla, c’était Philippe, le fils des Mounier, celui qui nous a tiré dessus lorsque nous sommes allés rendre visite à ses parents. »

Frédéric, assis sur le canapé face à Samuel, fronce les sourcils.

« Tu me fais marcher, là, poursuit-il.

— Non, je te jure. Tout ce que je t’ai raconté jusqu’ici était la vérité. C’était bien Philippe Mounier.

— Le schizophrène qui ne sortait pas de sa chambre ?

— Celui-là même. Le type qui était au lycée en même temps que mon frère, mais dont personne ou presque ne se souvient. Celui qui sortait avec Saad, à l’époque.

— Putain, j’en reviens pas. » Une pause. « Et en même temps, je suis rassuré.

— Pourquoi ?

— Que ce ne soit pas Delphine, déjà. Je ne sais pas pourquoi, j’ai cru un moment que c’était elle.

— C’est bien son genre, ouais, dit Samuel en riant.

— C’était juste un gros taré obsédé. Mais pourquoi il a fait ça ?

— C’est ce que je suis allé lui demander. »

Fred s’adosse au canapé.

« Tu es allé le voir ? Putain, tu avais vraiment du temps à perdre.

— Surtout qu’il habite pas à côté, le bougre. Il vit dans une petite maison en Ariège, à Lasserre, un village perdu. Une sacrée expédition, mais je suis tout de même allé sonner chez lui.

— Tu n’aurais pas simplement pu lui envoyer un e-mail pour lui dire de se calmer ? »

Avant que Samuel puisse répondre, Frédéric reprend :

« Ah, mais non, c’est vrai, tu veux toujours tout savoir. »

Derrière son bureau, Samuel sourit.

« Je me suis donc pointé chez lui. Et dire qu’il a été surpris de me voir est un euphémisme. Il n’en revenait pas. Que je l’aie retrouvé, déjà, et que j’ose me radiner.

— Ouais, m’avait pas l’air d’un gars très sociable.

— Écoute, il m’a quand même fait entrer dans son antre. Un bordel sans nom. Genre, ici, c’est bien rangé, à côté. Limite syndrome de Diogène, quoi. »

Fred lui lance un regard interrogateur.

« Les gens qui ne jettent rien chez eux et entassent tout, jusqu’à ne plus avoir d’espace vital.

— D’accord.

— Bon, ce n’était pas à ce point, mais c’était bien encombré. Des papiers partout, des magazines, des documents de toute sorte, des ordinateurs, de vieux appareils, des machines à écrire, des pièces détachées. Des schémas sur les murs. Partout où l’on posait le regard, il y avait quelque chose. La maison d’un antiquaire complètement fou. Et tu l’aurais vu, il était gros, pas très propre. Un vrai ermite.

— Et il a accepté de te parler.

— Il m’a tout lâché. On aurait dit qu’une fois passée la surprise d’avoir été retrouvé, il était presque heureux d’avoir quelqu’un à qui parler, à qui raconter son obsession.

— Et alors, c’est quoi l’histoire ?

— Il savait depuis le début le rôle qu’avaient joué ses parents dans la disparition de Leïla. Et il n’a jamais pu l’avaler. Alors il est parti à sa recherche. Ça, il n’a pas trop pu me l’expliquer. Enfin, si, mais c’était pas clair. Il est parti dans un délire et m’a parlé d’une machine qui lui parlait. Il lui avait donné un nom, CRTN… Enfin, non, c’est elle qui lui avait dit comment elle s’appelait. Puis il m’a raconté qu’il était lié à Leïla, par ses parents, j’imagine, il n’a pas développé. Et qu’il devait à tout prix la retrouver.

— Un discours de schizo, quoi.

— Ouais. On aurait vraiment dit que toute sa vie n’était consacrée qu’à ça.

— Comme toi, quoi, dit Fred.

— Haha, très drôle. Non, on aurait dit qu’il était en mission sacrée. Que retrouver la trace de Leïla était la chose la plus importante de l’univers. »

Samuel se tait un instant les yeux dans le vague.

« Ça m’a même fait un peu peur. J’ai bien vu que le gars n’était pas bien.

— T’as eu peur de devenir comme lui, ou quoi ? demande Frédéric en souriant.

— Tu déconnes, mais je crois que oui, un peu. »

Le visage de Frédéric se fige soudain. Son ami reprend :

« Il la cherchait toujours, depuis sa petite maison perdue dans la cambrousse, en surveillant internet et en échafaudant des théories démentes. Et je me suis dit que si je continuais, je risquais de devenir comme lui.

— Et alors, qu’est-ce que tu as fait ?

— Je me suis tiré.

— Et une fois rentré ?

— Rien. Je n’ai rien fait. »

Samuel se gratte l’arrière de la tête en détournant les yeux un instant puis :

« J’ai repris le cours de ma vie. Je crois que c’était l’électrochoc qui me fallait.

— Tu as cessé de chercher Leïla ?

— Oui, dit Samuel en plongeant son regard dans celui de son ami. Je… je crois que c’était une mauvaise voie. Et que je ne la retrouverai jamais. »

Fred reste interloqué.

« Sérieux ?

 

— Oui, mon vieux. C’est vraiment fini. J’ai abandonné », conclut son ami. 

Fin de l’épisode 6. À suivre.

mattis Praesent venenatis, Curabitur elit. leo.