Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

Frédéric n’avait jamais beaucoup aimé la forme que prenaient les bâtiments de la gendarmerie à la nuit tombée. L’obscurité transformait le béton moderne, froid et massif, en une matière encore plus inorganique que lorsque le soleil daignait lui accorder quelques reflets. Mastodonte glacial et labyrinthique, l’ensemble d’immeubles où habitaient les membres des forces de l’ordre et leur famille évoquait un monstre qui avalait ses habitants en leur promettant chaleur et lumière, un abri contre l’extérieur.
Frédéric avait fini sa journée au collège tard et il rentrait chez lui, dans le ventre de la bête. Son père avait été muté ici, deux ans plus tôt, et s’il ne goûtait guère à l’architecture que l’État réservait à ses agents il s’était rapidement fait de nouveaux amis. Il se sentait bien avec Samuel, Romain, Delphine et Leïla : tous différents, mais tous attachants à leur manière, pleins de vie, d’espoirs, de rêves. Pour ce qu’il pouvait en voir, en tout cas.
Mais une épée de Damoclès pendait au-dessus de sa tête. Son père serait de nouveau muté un jour, comme cela arrivait tous les trois ou quatre ans. Il devrait alors partir et quitter ceux qui avaient pris une importance capitale dans sa vie et recommencer à zéro, ailleurs. Le simple fait d’y penser lui donnait mal au ventre. Il évitait d’y songer trop souvent.
Il s’apprêtait à ouvrir la porte du bâtiment où il résidait lorsqu’il entendit une fille crier :
« Hé ! Attends-moi… »
Il se retourna. C’était sa voisine du deuxième étage, Bouchra, celle qui l’ignorait consciencieusement chaque fois qu’il la croisait dans l’escalier ou sur le palier. Elle avait le même âge que lui, mais il avait sauté une classe et ils ne fréquentaient pas les mêmes cercles. Il la trouvait toutefois d’une beauté stupéfiante, d’un charme surnaturel. Tout en elle lui plaisait : ses yeux d’un noir profond, sa bouche que la teinte brune de son visage semblait faire ressortir, sa longue crinière frisée et même la façon dont elle parvenait à ne pas le voir, avec un naturel stupéfiant, comme s’il n’existait pas dans le même univers qu’elle.
Frédéric remonta ses lunettes sur son nez, gêné, puis regarda autour de lui pour s’assurer que c’était bien à lui qu’elle s’adressait. Il était seul.
« Hé, salut, reprit-elle.
— Euh, salut », dit-il en s’efforçant de ne pas bredouiller. Elle s’approcha, son sac à dos sur l’épaule. Il ne parvenait pas à croire qu’elle lui parlait vraiment. « Tu es bien pote avec la fille qui a disparu, non ? Il me semble que je vous ai déjà vus ensemble, au collège.
— Tu m’as déjà vu… ? bredouilla Frédéric avant de se reprendre. Oui, Leïla. C’est bien une copine. »
Il lui tint la porte pour la laisser entrer. Elle le remercia de la tête et dit :
« C’est fou, cette histoire, non ? Tu crois qu’elle a fugué ?
— Je sais pas. Ça m’étonnerait d’elle.
— Et tu sais si les gendarmes ont des pistes ?demanda Bouchra en s’engageant dans l’escalier.
— Aucune idée, mon père ne veut rien me dire, expliqua Frédéric. Et le tien ?
— Pareil. Mais c’est normal, non ?
— Oui, bien sûr. Le commandant a quand même demandé à ce que mes amis et moi allions témoigner. J’ai rendez-vous demain matin. Il faut que je raconte notre journée du samedi, apparemment. Jusqu’à sa disparition samedi soir. »
Sur le palier du premier étage, Bouchra se retourna vers lui.
« Et tu as des choses à leur raconter ?
— Pas vraiment. Elle a fait un malaise à la salle d’arcade en début d’après-midi et je ne l’ai plus revue à partir de ce moment-là. »
Ils montèrent jusqu’au deuxième sans ajouter un mot, puis la jeune fille s’arrêta devant la porte de son appartement.
« Bon, salut, dit-il en s’apprêtant à continuer dans l’escalier.
— Je… hésita Bouchra. Je l’ai revue, moi, tu sais. »
Frédéric s’arrêta net.
« Quoi ?… Quand ?
— Samedi soir, vers 21 heures. Dans le centre.
— Tu déconnes ?
— Non, je te jure. Elle était près d’une voiture. Enfin, non, pas vraiment une voiture, mais une sorte de camionnette. Bleue.
— Et elle faisait quoi ? Elle y montait, elle en descendait ? demanda Frédéric, brusquement animé.
— Je ne sais pas trop. Elle était penchée. Comme si elle discutait par la fenêtre avec quelqu’un à l’intérieur. J’ai eu l’impression qu’on venait de la déposer, mais j’en suis pas sûre. Peut-être qu’elle allait monter. Je ne sais pas trop. Je l’ai simplement remarquée parce que la rue était complètement vide. Je n’ai fait que traverser et elle était un peu plus loin. Il n’y avait personne d’autre dans les parages.
— Et tu l’as raconté aux gendarmes, ça ? À ton père ?
— Oh, non, dit Bouchra brusquement sur la défensive. Surtout pas. Si mon père savait que j’étais sortie aussi tard un samedi soir, je serai punie jusqu’à mes vingt-cinq ans.
— Mais il faut le dire, s’exclama Frédéric. C’est peut-être important. C’est sans doute important, même.
— Je sais, avoua Bouchra. C’est pour cela que je voulais te parler. Tu m’as dit que tu allais raconter ta journée à la gendarmerie demain, alors tu pourrais peut-être leur expliquer ce que je viens de te rapporter en leur expliquant que c’est toi qui l’as vue… »
Frédéric la regarda. Il n’en croyait pas ses yeux.
« Je sais que je devrais le faire, reprit la jeune fille, mais j’ai trop peur de mon père. Il va s’énerver et… ça serait tellement plus simple si tu pouvais faire ça pour moi. S’il te plaît. »
Elle ne fit pas de moue suppliante, mais Frédéric la lut tout de même, implicite, sur son visage. Il se rendait bien compte qu’elle se jouait de lui, qu’elle le manipulait pour tenter de faire ce qu’il fallait, tout en se défaussant. Et il voyait bien qu’elle profitait de l’attrait qu’elle exerçait sur lui, du charme qu’elle était certaine de posséder.
« Bon, euh… D’accord », dit-il.

2010

« Ça n’a pas trop changé, hein ? » dit Romain lorsque Frédéric arrive à la table où il est installé avec Delphine et Samuel.
La terrasse de la place Edgar-Quinet est bien remplie en ce lundi d’août. Des autochtones peu pressés, quelques rares touristes qui font une halte sur la route de la Méditerranée peut-être et les trois amis qui viennent de finir de déjeuner.
Avec son marcel gris clair et son short kaki, Romain n’a rien à envier aux vacanciers. Qualifier sa tenue de décontractée serait lui faire trop d’honneur. La tenue de Samuel, vêtu de noir en toutes circonstances – tee-shirt Fugazi et jean sombre – contraste avec la robe vert pomme et les lunettes de soleil de starlette de Delphine.
Frédéric, pantalon de toile beige et chemisette blanche, regarde autour de lui avant de s’asseoir.
« Ouais, en effet. Certaines enseignes ont été remplacées, mais tout le reste est pareil : la fontaine est toujours aussi moche, les rues aussi mornes et tranquilles. Un vrai paradis pour se reposer.
— Ou se faire chier, ajoute Samuel avant de boire un peu de café dans la minuscule tasse devant lui.
— C’est sûr qu’il y a moins de distractions qu’à Londres, dit son frère. Mais c’est ce que j’aime ici. Une petite vie pépère sans personne pour nous emmerder.
— Tu habites à Londres ? demande Frédéric à Samuel.
— Oui, depuis deux ans. Je commence à en avoir un peu marre d’ailleurs, mais c’est une autre histoire… »
Un serveur débarque et Fred commande un café allongé.
« Tu es venu sans ta femme ? demande Delphine. Tu as honte de nous, hein, c’est ça ?
— Elle était partie se promener autour du lac quand Romain m’a appelé pour que je vous rejoigne. Je savais ce qu’elle allait me répondre si je lui proposais de m’accompagner, alors je lui ai laissé un mot et je suis parti. Qu’y a-t-il de si urgent, alors ?
— Ce n’est pas vraiment urgent, explique Samuel, mais on s’est dit que ça serait mieux de t’expliquer tout ça de visu.
— M’expliquer quoi ?
— Ce que les garçons veulent faire », répond Delphine.
Le serveur revient avec la commande de Frédéric qui regarde ses trois amis en attendant la suite.
« Je vous écoute. Vous voulez faire quoi ? finit-il par lâcher.
— Aller voir Mylène Mounier, répond Romain.
— Quoi ? Aller voir Mounier ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce que… ?
— Tu te rappelles qu’elle a été longuement interrogée par les gendarmes en 1987.
— Tu m’étonnes si je me souviens. J’avais raconté à mon père l’histoire de Bouchra et de la camionnette bleue. Et c’est comme ça qu’ils ont retrouvée Mounier. Elle faisait les marchés avec ce véhicule qui ne passait pas vraiment inaperçu.
— Tu sais que Bouchra m’a souvent dit qu’elle t’en voulait pour ça ? dit Romain.
— Ouais, elle me l’a dit des années après, lorsque nous avons repris contact via Facebook…
— Vous êtes en contact sur Facebook ? s’étonne Delphine.
— Oui, elle m’a invité un jour et on discute, comme ça, de temps en temps. Bouchra m’a même avoué que c’était parce qu’elle allait retrouver un garçon plus âgé et qu’elle ne voulait surtout pas que son père apprenne qu’elle était sortie. Mais bref, revenons-en à Mounier. Oui, je me souviens qu’elle avait été interrogée. Et qu’elle a toujours nié avoir jamais vu Leïla.
— C’est ça, il n’y avait aucune autre preuve que le témoignage de Leïla, dit Samuel, et les gendarmes n’ont rien pu faire. C’était parole contre parole. Je ne sais même pas s’ils ont perquisitionné, au final.
— Bon, d’accord, mais alors ?
— Tout a changé depuis ce week-end et la découverte du jeu, reprend Samuel. La borne de Scipio s’est retrouvée stockée dans la grange des Mounier pendant des années puisque le gîte leur appartenait, avant. »
Samuel n’ajoute rien, comme s’il attendait que Frédéric renoue les fils tout seul. Mais celui-ci se contente de le regarder sans rien dire. Romain prend la parole :
« Le malaise de Leïla, puis la camionnette bleue le même jour et enfin la disparition de la borne de Scipio de la salle d’arcade juste après, ça ne te paraît pas lié, tout ça ?
— Si vous voulez, mais c’est tiré par les cheveux et facilement démontable. Si ça se trouve, tout a une explication simple. Il suffirait que la camionnette bleue ait appartenu à quelqu’un d’autre, par exemple. Et toute votre théorie s’effondre.
— Holà, doucement ! Ce n’est pas « notre » théorie, dit Delphine. C’est celle des frères pétards, ici présents. Je suis un peu du même avis que toi.
— Admettons, dit Samuel. Tout ça n’a peut-être rien à voir, mais merde, j’ai bien envie de m’en assurer. Pas toi ? »
Frédéric hoche lentement la tête.
« Si, si, peut-être. Vous comptez faire quoi ?
— J’ai demandé à la propriétaire du gîte si elle savait où habitent les Mounier désormais, explique Romain. Il lui semblait qu’ils n’avaient pas déménagé loin. Alors, j’ai cherché dans l’annuaire régional sur Internet et je les ai trouvés. Ils sont dans un bled à cent bornes d’ici.
— On va aller les voir sans prévenir et leur poser des questions, dit Samuel. Leur parler du jeu et de la camionnette, pour voir.
— Et vous pensez sérieusement qu’ils vont répondre à vos questions ?
— Exactement ce que j’ai objecté, dit Delphine.
— On n’en sait rien, dit Romain avec enthousiasme, mais ça vaut le coup d’essayer, non ?
— Et tu vas avec eux, toi ? demande Frédéric à Delphine.
— Je ne peux pas les laisser y aller seuls, rétorque-t-elle avec un sourire amusé.
— Et vous voulez faire ça quand ?
— Là, tout de suite, dit Samuel. Delphine repart chez elle demain et Romain reprend le boulot bientôt. Tu es encore ici toi aussi, alors c’est le moment où jamais. »
Frédéric met un sucre dans son café et le remue longuement. Son vieil ami Samuel le regarde, la tête légèrement inclinée, comme suspendu à ses lèvres.
« Je suis désolé, les gars, mais je ne peux pas faire ça à Marie, explique Fred. Je ne vais pas passer l’après-midi avec vous à faire chier des personnes âgées pour jouer à l’inspecteur Columbo.
— Tu es sûr ? demande Samuel.
— On a prévu une visite dans un château en fin d’après-midi. Marie va me tuer si je la lâche pour partir avec vous. Je suis désolé. Ce n’est déjà pas tout rose entre nous, en ce moment.
— C’est bon, dit Romain. Ça va, on comprend. Tu as sans doute raison de faire passer ta femme en premier. »
Delphine sourit à Frédéric, comme pour appuyer les propos de son ami, mais Samuel croise les bras en s’adossant à sa chaise.
« Bon, dit-il, on ne sera que trois. On y va ? »

Quelques minutes plus tard, Delphine, Samuel et Romain approchent de la voiture de ce dernier, un monospace de père de famille, reconnaissable au siège enfant installé à l’arrière, et garé le long d’un trottoir sale.
« Tu as bien l’adresse ? demande Samuel à son frère en montant à l’arrière du véhicule.
— J’ai le nom du bled et un lieu-dit. On trouvera bien… »
Romain s’installe au volant et Delphine sur le siège passager. Le conducteur démarre la voiture, puis regarde dans le rétroviseur.
« Tiens, dit-il.
— Quoi ?
— Regardez un peu qui arrive, derrière. »
Delphine et Samuel se retournent. Sur le trottoir à deux cent mètres, Frédéric court pour les rejoindre en criant :

« Attendez-moi, je viens. »

À suivre.

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