Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

« Hé, tu descends ? lança Samuel à Frédéric, qui venait de passer la tête par la fenêtre du troisième étage.
— J’arrive. »
Avant de rencontrer Fred, il n’était jamais entré dans l’ensemble de résidences réservées aux gendarmes et à leur famille. Depuis un an, il y venait au moins deux fois par semaine pour jouer sur l’Amstrad de son nouveau pote ou pour l’emmener en ville et le sortir un peu de son univers balisé entre les études et le sport.
Samuel attendit près de la porte. Frédéric ne mit pas plus de deux minutes pour descendre. Lorsqu’il poussa le battant, une jeune fille qui devait avoir à peu près son âge, portait un sac à dos et qui avait surgi de nulle part en profita pour entrer dans la résidence.
« Bonjour », dit Fred en rougissant.
Elle le regarda comme s’il venait de la planète Mars, sans se donner la peine de le saluer ou de le remercier de lui avoir tenu la porte. Puis elle s’élança dans l’escalier sans un regard en arrière.
Fred sortit, penaud.
« C’est qui la pimbêche, là ? lui demanda Samuel.
— Ma voisine.
— Rhô, le vent qu’elle t’a mis. On aurait dit un manant devant une reine. Elle t’a même pas calculé, mon pauvre.
— Ouais, d’accord, c’est bon. On va où ?
— Aux Arcades. On est dimanche, y’a que ça d’ouvert. »
Les deux garçons partirent, les mains dans les poches.
« Merde, quand même, j’en reviens pas. C’était pas un vent, c’était un ouragan. Tu sais comment elle s’appelle, au moins ?
— Ouais, dit Fred doucement. Bouchra. »

Un quart d’heure plus tard, ils pénétrèrent dans la salle d’arcade et rejoignirent Romain, le grand frère de Samuel qui s’acharnait devant un flipper.
« Me déconcentrez pas, les jeunes, je suis en train de faire un score, dit-il aux nouveaux arrivants.
— Je vais aller me faire une partie d’Outrun, de toute façon », annonça son cadet.
Frédéric resta là quelques instants, à regarder la partie de Romain. Puis il tourna la tête pour examiner la salle. Comme tous les dimanches après-midi, elle était presque vide. Il se demandait même pourquoi l’on prenait la peine de l’ouvrir. Toutes ces machines vides, clignotantes et bruyantes qui semblaient appeler des joueurs inexistants comme des sirènes électroniques venues de lointains continents.
Il décida d’aller rejoindre Sam, qui s’était installé dans une borne d’arcade rouge qui cherchait sans doute à évoquer une voiture de course, mais faisait davantage penser à l’un de ces affreux véhicules sans permis minuscules et rectangulaires. Son ami tournait un volant, les mâchoires serrées.
C’est sur le trajet qu’il remarqua ce qui clochait.
Là où se trouvait, la veille encore, le jeu devant lequel Leïla avait eu sa crise, il n’y avait plus qu’un trou. On l’avait retiré. Enfin.
Il passa devant cette irrégularité dans l’alignement des bornes d’arcade, presque rassuré de l’absence de Scipio. Comme si l’ordre des choses était enfin rétabli.

2010

« Tu as abandonné ta femme ? » demande Delphine à Frédéric.
Tous les deux ont quitté la salle de réception du gîte, bruyante, pour sortir sous la véranda du gîte. Il est presque une heure du matin et la nuit reste toujours aussi chaude. Romain vient de les rejoindre et a aussitôt entrepris de rouler un joint.
« Elle est repartie, dit Fred, penché en avant et les avant-bras appuyés sur la balustrade. D’ailleurs, quelqu’un pourra me ramener ? Elle a pris la voiture.
— Ouais, répond Romain en léchant le papier cigarette. Enfin, pas moi ; j’ai trop bu. Ni lui, d’ailleurs, dit-il en montrant son frère Samuel qui traverse l’étendue herbeuse jusqu’à eux. Mais au pire, tu pourras toujours dormir ici. Il reste encore de la place pour les invités.
— Merci, dit doucement Frédéric en remontant ses lunettes sur son nez. Mais Marie va s’inquiéter si je ne rentre pas. » Puis, après un silence, il ajoute : « Ou peut-être qu’elle en aura rien à foutre.
— Ça a l’air gai chez toi, dit Delphine.
— Comme partout après dix ans de mariage, j’imagine. Je pensais que ces vacances nous feraient du bien, mais j’ai l’impression qu’elles finissent de nous enterrer.
— Ouais, O.K., je sais, dit Romain en allumant son pétard. Le mariage, c’est naze. J’ai déjà divorcé une fois. Mais c’est peut-être pas le meilleur sujet à aborder aujourd’hui…
— Désolé.
— Ça va, je te charrie, Fred, le rassure Romain en lui tendant le joint allumé.
— J’ai besoin d’aide, les gars, lance Samuel de retour de la grange, essoufflé. Gromain ? J’ai récupéré un diable pour porter la borne de Scipio, mais tout seul je n’y arrive pas. J’ai peur de la faire tomber.
— Porter la borne où ? demande son frère.
— Quelque part où il y a une prise. Dans la réserve, peut-être ?
— Tu veux vraiment essayer ce truc ce soir ? dit Delphine.
— Oui », répond-il, déterminé.
Frédéric tend le joint à Delphine qui s’en empare et tire une longue bouffée sans se soucier de Samuel.
« Allez, Gromain, s’il te plaît…
— Honnêtement, j’en ai vraiment rien à foutre de ton jeu à la con. J’avais même oublié son existence. Je ne comprends pas pourquoi tu t’emballes comme ça. » Romain baisse la tête un instant, puis défait légèrement son nœud de cravate. « Et tu arrêteras de me casser les burnes ensuite ?
— Ouais. Juré. »
Le marié descend les marches et suit son frère vers la grange.
« Ils font chier avec cette histoire, dit alors Delphine en rendant le pétard à Fred. J’ai pas très envie de remuer cette merde.
— Bah, Sam va vite se calmer une fois qu’il aura testé le jeu et qu’il se sera aperçu qu’il est aussi nul que dans son souvenir. Tu sais comment il est, toujours à s’enflammer super vite.
— Non, justement, ça faisait dix ans que je ne l’avais pas vu, avant ce week-end. Je ne sais pas vraiment comment il est. Et j’ai l’impression de découvrir un chiot perdu qui ne sait plus quoi faire de sa vie et qui se cherche à se raccrocher à n’importe quoi pour oublier qu’il s’emmerde.
— Ouais. Il y a peut-être de ça aussi. Mais je ne sais pas si je suis vraiment mieux que lui. Je corresponds à ta description moi aussi, j’ai l’impression. (Une grosse bouffée. Fred manque de tousser.) Pas toi ?
— Oh, ta gueule », dit elle en souriant.

Dix minutes plus tard, les quatre amis se retrouvent autour de Scipio, dans la petite pièce où Romain a stocké une partie de la nourriture et de l’alcool destinés au mariage. La musique parvient jusqu’ici, plus forte que sous la véranda. La borne est poussiéreuse, mais à la lumière crue du gîte, ses couleurs ne semblent guère avoir fané.
« Pas trop abîmé, hein, pour un jeu qui a plus de vingt ans, constate Delphine.
— Ouais. Moins que toi en tout cas, Gromain, dit Samuel, à quatre pattes pour brancher l’appareil.
— Tu m’étonnes. Si ça se trouve, personne n’y a jamais joué et il est resté des décennies dans cette grange. Il n’a pas eu à subir Bouchra et deux mômes qui n’ont fait leurs nuits qu’à deux ans.
— Tiens, d’ailleurs, puisqu’on parle de ça. Tu es sûr que Virginie n’est pas enceinte ? demanda Delphine sur un ton pince-sans-rire.
— Parle pas de malheur, répond le marié presque sérieusement.
— O.K., ça s’allume », dit Frédéric.
Samuel se relève. Tous les quatre sont debout face à l’écran de Scipio, en demi-cercle, princes-mages devant un jésus électrique.
« Toujours noir. C’est long, non ? dit Romain. À tous les coups, il ne marche pas. Et c’est pour ça qu’il s’est retrouvé remisé ici. »
Du texte apparaît sur l’écran. Le nom du jeu, d’abord, Scipio en lettres étranges, arrondies et de différentes couleurs. Puis, une liste des trois meilleurs scores, sous l’appellation « Top 3 », défile vers le haut avant de s’arrêter.

MLK 10352
LEI 9785
LEI 9250

« Leï… chuchote Samuel.
— Oh merde, dit Delphine en se recouvrant la bouche des mains.
— C’est Leïla », dit Fred.
Romain appuie sur une touche comme pour lancer le jeu. Le Top 3 ne bouge pas. Le titre semble flotter sur l’écran.
« Rien ne se passe, dit-il en pressant le deuxième bouton et en agitant la manette. Peut-être que les commandes sont cassées.
— Ou que le jeu débloque. Comment savoir ? dit Samuel.
— En tout cas, c’est bien la borne sur laquelle a joué Leïla », dit Delphine.
Fred hoche la tête.
« Sans doute. On n’est pas si loin de là où se trouvait la salle d’arcade à l’époque. C’est probable, ouais. Mais qui est MLK ?
— Aucune idée, répond Samuel. Ce sont sans doute des initiales. Marie-Laure quelque chose…
— Marie-Louise Kerillac, lance brusquement Fred.
— Non, dit Delphine avec calme. Elle était dans notre classe, à Leïla et moi. Mais son nom s’écrivait avec un Q. Querillac.
— Ça ne te dit rien à toi, Romain ? demande Samuel. Tu connaissais tous les cadors des Arcades.
— Rien du tout. Et si ça se trouve, le gars a fait son score dix ans après Leïla.
— Mouais », lâche Fred. Il essaie à son tour d’appuyer sur les boutons, mais sans résultat. « Le plus étonnant, je trouve, c’est qu’il n’y a pas de date, pas de nom d’auteur ou de compagnie sur l’écran. Rien que le titre et les high scores. C’est bizarre, non ?
— Oui, convient Samuel. En général, y’avait toujours une date et un copyright sur ce genre de jeu. Je sais pas, moi, 1985 © Konami. Et là, c’est vrai, y’a rien. »
Fred se penche et regarde sur les côtés de la borne. Puis il l’écarte légèrement du mur et s’accroupit derrière.
« Là, dit-il. Une plaque argentée avec le nom du fabricant. Ou du distributeur, peut-être, je ne sais pas trop.
— Fais voir, dit Samuel en se précipitant à côté de lui. Nova Express ? Et un numéro de téléphone. Ça dit quelque chose à quelqu’un ?
— Non, répond Romain. Bon, allez, c’est pas tout ça, les amis, mais Virginie doit se demander ce que je fous. Je retourne dans la salle. Amusez-vous bien avec le jeu qui ne marche pas. »
Le marié ouvre la porte et laisse entrer un fracas de musique entraînante dans la petite pièce. Une fois sorti, il referme et rend à la réserve son calme relatif.
« Je crois que c’est le titre d’un bouquin, dit Frédéric. Mais je ne me souviens plus de qui.
— Quoi ? dit Delphine.
Nova Express. C’est un roman. Et ça doit être le nom de la boîte qui distribuait le jeu à l’époque, j’imagine, ouais.
— Y’a un numéro de téléphone à six chiffres, dit Samuel en sortant son portable et en composant le numéro qu’il lit sur la borne. Comme à l’époque. Il suffit sans doute de rajouter l’indicatif régional et on verra si la ligne est toujours en service.
— Tu vas pas appeler à cette heure-là quand même, lance Fred.
— On peut toujours essayer, lui dit Sam avec un clin d’œil en portant l’appareil à son oreille. C’est parti. »
La réponse ne se fait pas attendre, surprenante.
En la découvrant, Delphine échange un regard stupéfait avec Frédéric, tandis que Samuel ouvre la bouche, abasourdi, en tournant lentement la tête vers le téléphone mural accroché près de la porte de la réserve.

Il est en train de sonner.

À suivre.

accumsan felis adipiscing fringilla id, Aliquam et, efficitur. neque. leo consequat.