Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans l’épisode de fin de saison de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

12 décembre 1987, 11 h 17

« Elles vous vont ? » demanda la vendeuse, tandis que Leïla, assise, rangeait ses chaussures dans la boîte en carton.
« Oui, merci. Je vais les garder aux pieds. »
Leïla se leva et se dirigea vers la caisse en regardant ses nouvelles baskets. Orange et montantes, elles lui rappelaient celles que portaient Doc dans Retour vers le futur. C’était d’ailleurs peut-être cette référence qui l’avait poussée à entrer dans le magasin, alors qu’elle n’avait rien prévu d’acheter ce matin. Les baskets d’un vieux génie, sans doute le plus grand scientifique que le monde ait connu et qui habitait dans une banlieue anonyme. Cette idée l’amusait.
Et après tout, elle avait besoin de nouvelles chaussures confortables et ses Doc Martens étaient vraiment très usées. Ce n’était pas une dépense inutile. Mais maintenant, elle devait garder l’argent qui lui restait. Elle en aurait bien besoin.
Elle sortit du magasin et longea la rue commerçante sur quelques centaines de mètres avant de bifurquer vers une cabine téléphonique isolée qu’elle avait déjà repérée, près d’une petite place carrée reconvertie en parking. Elle risquait moins qu’on la remarque ici.
Elle entra, décrocha le combiné, inséra une pièce et composa un numéro qu’elle avait retenu. Deux sonneries.
« Allô ? répondit une voix féminine.
— Oui, c’est Leïla.
— Ah, bonjour, tout va bien ?
— Oui. J’appelle pour confirmer pour ce soir. Vous avez ce dont j’ai besoin ?
— Ne t’inquiète pas, c’est bon. À quelle heure veux-tu que je te rejoigne ?
— 21 h, ça vous irait ?
— Parfait. Disons place Carriat. Il n’y aura pas grand monde à cette heure-là. Je serai dans une camionnette bleue.
— D’accord, à tout à l’heure.
— Euh, Leïla ?
— Oui ?
— Tu es toujours sûre de toi ?
— Certaine. »

15 h 15

La salle d’arcade était pleine. Rien d’étonnant à cela. Un samedi après-midi d’hiver : on venait s’y réchauffer, s’y retrouver, s’envelopper de lumière et de son. Qui sait, si elle avait été comme les autres, elle aurait peut-être pu s’y sentir bien ?
Leïla s’avança dans l’allée en évitant de trop regarder les joueurs autour d’elle. Elle n’avait aucune envie de saluer quiconque, de s’engager dans une conversation. Elle n’était venue que pour une chose. Un dernier défi.
La borne de Scipio était toujours au même endroit. Guère impressionnante au premier abord, avec sa structure en bois qui semblait peinte de façon artisanale et son format plus petit que celui des machines qui l’entouraient. Mais tout changeait lorsqu’on insérait une pièce.
Apparemment, personne à part Leïla n’avait réussi à appréhender le jeu. Tous ceux qu’elle avait vus s’y essayer avaient perdu au bout de quelques secondes, sans jamais rien comprendre à ce qu’il exigeait. Emportés par l’élan de l’habitude, les autres joueurs s’acharnaient sur la manette et les deux boutons de la borne, tentant de plier l’appareil à leur volonté.
Une erreur. Leïla l’avait compris tout de suite. Instinctivement. Elle avait attendu d’être seule pour tenter sa chance et avait réussi. Du premier coup. Elle avait inscrit ses initiales parmi les high scores sans jamais dépasser la performance d’un certain MLK. Mais peu importait, elle avait eu accès au numéro de téléphone qui était sur le point de changer sa vie.
Aujourd’hui, c’était sa dernière partie. Elle revenait pour tenter de faire mieux qu’auparavant et, pourquoi pas, d’écrire son nom au panthéon du jeu.
Désormais, une semaine après son arrivée dans la salle d’arcade, plus personne ne s’intéressait à Scipio. La borne, qui avait suscité un certain intérêt lors de son apparition, était la plupart du temps inutilisée. Les gamins qui passaient devant ne daignaient même pas lui jeter un regard, comme s’ils l’avaient inconsciemment effacée de cet environnement familier. À leurs yeux, elle n’existait déjà plus.
Leïla sortit une pièce de sa poche et l’introduisit dans la machine. La partie démarra et elle s’aperçut qu’elle avait l’impression d’être seule au milieu des autres. Une sensation qu’elle connaissait bien, une constante de sa vie. Là, mais ailleurs. Semblable, mais différente. Mais cette fois, il y avait autre chose.

Ce jeu était différent.

En cela, il lui ressemblait. Et elle comprenait également, sans trop pouvoir se l’expliquer, que celui ou celle qui se trouvait derrière Scipio était seul lui aussi. Comme elle. Qu’il y exprimait ce qu’elle ressentait également. Par-delà les mots. Par-delà toute communication humaine.
Elle regarda le titre défiler puis la partie commencer. Et elle ne fit rien.
C’était ça le secret. Un vaisseau spatial au centre de l’écran était menacé par des tirs lasers d’appareils apparemment extraterrestres. Et si l’on bougeait la manette ou que l’on appuyait sur des boutons, il ne se passait rien. Le navire ne bougeait pas. Ne tirait pas. Et on finissait par perdre.
Leïla avait compris qu’il ne fallait surtout pas toucher aux touches ni au joystick. Le jeu ne buggait pas. Les joueurs ne le comprenaient pas, tout simplement. Il suffisait de lâcher prise, de s’abandonner à la machine, de lui laisser voir que l’on se soumettait sans chercher à se battre, sans essayer de la dominer par des moyens aussi rudimentaires qu’une manette et des boutons. Se laisser mourir.
Une fois les trois vies épuisées, si l’on n’avait touché à rien, la partie démarrait vraiment. Les parties, plutôt. Car Scipio était multiple. Ses cinq tableaux ne se ressemblaient en rien. On passait d’un jeu d’adresse au milieu duquel les commandes s’inversaient, à un labyrinthe à demi-invisible, puis à une sorte de jeu de rôle textuel dans lequel il fallait retrouver un trésor, sorte de quête mystique. Il y avait ensuite une exploration en scrolling latéral complètement contre-intuitive (on n’y récoltait pas des trésors, mais on devait apporter des offrandes à des villages primitifs) pour s’achever sur une sorte de shoot’em up onirique où l’on tirait sur des espèces de formes étranges tandis que l’effet stéréo de la musique accompagnait chaque tir et chaque impact. Les graphismes étaient simples, les couleurs parfois monochromes (comme dans le labyrinthe), mais l’efficacité primait sur la beauté de l’ensemble. Une fois immergée dans le jeu, Leïla s’était sentie comme aspirée dans un autre monde, un univers de pixels dont l’étrangeté et la nouveauté opéraient en elle des changements qu’elle ne soupçonnait pas encore tout à fait.
Il lui avait fallu une dizaine de parties avant de parvenir à la fin de Scipio, à son numéro de téléphone affiché en gras au milieu de l’écran et à son tableau des high scores. Elle s’était alors précipitée à l’extérieur de la salle, cherchant la première cabine téléphonique disponible pour appeler. Elle ignorait ce qu’elle trouverait au bout du fil, mais tout lui avait pourtant paru tellement évident.
Elle serait bientôt à sa place.

20 h 10

Leïla avait dormi tout l’après-midi.
Après sa dernière partie de Scipio et sa crise, Delphine l’avait raccompagnée chez elle, puis elle s’était aussitôt couchée, épuisée.
Elle ignorait toujours ce qui lui était arrivé. Elle était parvenue à la fin du jeu, la partie de tir, avec ses couleurs éblouissantes qui semblaient vous sauter au visage à chaque explosion et sa musique rythmée qui ne cessait d’accélérer. Puis, elle s’était sentie partir. Quelque chose de chaud était remonté de ses pieds jusqu’au sommet de son crâne et, pendant un instant, elle avait quitté son corps. Elle en était persuadée. Cela n’avait duré qu’un millième de seconde, mais il n’y avait pas de doute. Elle avait perçu cette sensation de devenir un pur esprit, de n’être plus reliée à une enveloppe de chair, mais pas non plus intégrée au processeur et aux circuits de la machine. Entre deux, ailleurs. À sa place.
Puis, le trou noir. Lorsqu’elle avait ouvert les yeux, Frédéric et Samuel la regardaient, éberlués et légèrement paniqués. Delphine était ensuite arrivée et elles étaient parties toutes les deux. Une fois de plus, Leïla avait menti à son amie. Une dernière fois.
Elle ne savait vraiment pas ce qui s’était passé. C’était à la fois magnifique et indescriptible. Les mots que son cerveau mettait au jour pour le qualifier – communion, épiphanie – ne correspondaient pas vraiment à ce qu’elle avait ressenti au plus profond d’elle-même.
Mais le résultat était sans appel. Elle n’avait plus aucun doute : elle devait s’en aller. Elle n’avait plus rien à faire ici. Elle avait été transformée. Profondément changée, comme reprogrammée. Elle n’était plus la même que le matin même. Sa dernière partie, cet événement hors du commun, avait balayé les dernières réticences qu’elle pouvait encore avoir. Cela la dépassait. C’était quasi surnaturel. Un appel du destin. Et rien ne la retenait.
Elle se leva de son lit et regarda l’heure. Merde. Le rendez-vous était imminent. Il lui fallait partir. Elle prit un billet de train caché sous un cahier sur son bureau, puis s’approcha de l’une des étagères qu’elle regarda longuement, hésitante.
Elle finit par s’emparer d’un livre dans lequel elle glissa le ticket avant de le caler sous son bras. Un roman. Le seul objet qu’elle emportait. La seule chose qui quitterait cette maison avec elle.
Elle sortit de sa chambre et regarda vers celle de Johnny, fermée. Il était peut-être là, peut-être sorti. Elle n’en savait rien. Et ne le saurait jamais. Dans sa tête à elle, elle était déjà partie.
Elle passa devant la cuisine et, le plus nonchalamment possible, lança à sa mère :
« Je sors, maman.
— Où vas-tu ? » répondit une voix masculine.
Leïla fit un pas dans la pièce. Son père était là, assis à la table, en train de lire un journal de turf en fumant une cigarette. Sa mère, elle, debout près de l’évier, pelait des pommes de terre.
« Je vais rejoindre des amis, dit Leïla.
— Quels amis ? répliqua-t-il.
— Toujours les mêmes. »
Il n’ajouta rien et secoua la tête avec un rictus dédaigneux. Puis, avant de baisser les yeux sur sa lecture, il examina sa fille, des pieds à la tête, s’attardant sur son corps comme il le faisait sur certaines femmes qu’il croisait dans la rue. Leïla était déjà résolue à partir, mais ce regard confirma ce qu’elle savait déjà. Elle ne devait pas rester ici. Il lui fallait fuir cette maison sans tarder.
Il ne l’avait encore jamais touchée comme ça, seulement frappé une ou deux fois, et beaucoup moins fort que lorsqu’il mettait des raclées à Johnny. Mais elle sentait bien qu’il y avait quelque chose derrière les yeux vitreux et l’haleine d’alcool, quelque chose de bestial, d’affreux, de maléfique qui montait peu à peu en lui. Leïla devenait adulte et son corps se transformait.

Mais son cerveau aussi évoluait. Son rapport au monde et à la vie changeait. Elle n’attendrait pas que surgisse le monstre.
« Tu ne veux pas manger ? » lui demanda sa mère.
Leïla répondit par la négative et jeta un dernier regard vers celle qu’elle s’apprêtait à rendre encore plus triste qu’elle ne l’était déjà. Elle ressentit une brusque envie de parcourir les trois mètres qui les séparaient et d’aller la serrer dans ses bras.
Au lieu de cela, elle fit demi-tour et quitta la maison.

21 h 06

La place était presque déserte. Au loin, un type titubait dans la nuit en sortant d’un bar. La camionnette bleue venait de repartir. La femme avait donné à Leïla un sac à dos rempli d’habits à sa taille et des faux papiers. Exactement ce qui était prévu. Elle avait même ajouté un peu d’argent liquide en précisant : « Nous nous sommes tous cotisés. »
Leïla l’avait remerciée maladroitement, ne voulant trop en faire, mais, l’espérait-elle, sincèrement. Puis, elle était partie, ses nouvelles chaussures aux pieds, en direction de la gare. Le train vers le Nord ne partait que dans une demi-heure, mais il lui tardait déjà de quitter ces rues mornes et froides, cette stase dans laquelle elle avait eu l’impression de passer toutes ses journées.
Il lui tardait de commencer à vivre.
Sur le trajet, elle se demanda si elle avait été la première à appeler le numéro de téléphone à la fin de Scipio. Probablement pas. Et il y avait peut-être d’autres jeux, d’autres « révélateurs » sur le même principe. Tout un réseau qui aidait des jeunes comme elle à fuir ou, au contraire, à s’adapter quelque part, à se réaliser. Elle n’était sans doute pas la seule. En rencontrerait-elle un jour ?
Elle entra dans la gare, traversa le hall et alla se planter sur le quai, dans l’ombre du bâtiment. Là, elle posa le sac à dos entre ses pieds et ne vit pas la silhouette qui s’approcha d’elle.

« Salut Leïla ? » demanda-t-il d’une voix douce.

Elle se tourna dans sa direction et reconnut le jeune homme qui venait de lui parler. Il portait lui aussi un sac sur l’épaule.
« Tu t’en vas ? poursuivit-il.
— Et toi ? rétorqua-t-elle en essayant de masquer sa surprise.
— Je ne sais pas encore. Tu vas où ? »
Leïla sentit un trou se creuser au niveau de son estomac.
« Je pars, c’est tout, répondit-elle sur un ton bien plus paniqué qu’elle ne l’aurait voulu.
— Ne t’en fais pas, je ne dirais rien. Je vais peut-être me tirer, moi aussi.
— Tu savais que j’étais ici ? Tu m’as suivie ?
— Je n’en étais pas sûr, mais je m’en doutais, disons. J’ai appris ce que tu as fait avec le jeu… Plutôt pas mal.
— Quoi ? Tu m’as vue faire une crise cet après-midi et tu t’es amusé à me suivre, c’est ça ? On m’avait dit que tu avais des problèmes, mais là…
— C’est moi qui ai programmé Scipio, tu sais… »
Leïla le regarda, partagée entre l’incrédulité et la frayeur. Quelque chose en elle lui assurait que ce qu’il venait d’annoncer était impossible, mais une partie de son cerveau remettait les éléments en place et lui indiquait que tout collait : c’était possible.

« Qu’est-ce que tu veux ?
— Je voulais simplement te voir avant que tu disparaisses, dit-il d’une voix calme. Je n’ai pas souvent l’habitude de rencontrer quelqu’un qui me ressemble.
— Tu crois me connaître, mais tu ignores tout de moi. Comment peux-tu savoir que tu me ressembles ?
— Je sais beaucoup de choses, répondit-il. Et que tu le veuilles ou non, nous sommes pareils tous les deux. »
Il tenta de sourire, mais ne parvint qu’à afficher un rictus sinistre.
« Peut-être, ajouta-t-il, que nous devrions partir ensemble… »
La digue qui retenait encore un peu sa peur céda complètement. Leïla le dévisagea un instant, n’osant pas croire ce qu’il venait de dire et le défiant, inconsciente, de le répéter.
Puis, l’instinct prit le dessus. Elle lui jeta un regard où le mépris perçait sous la terreur et s’enfuit en courant.

Elle longea le quai de la gare et, sans réfléchir, sauta sur la voie qu’elle suivit quelques mètres. Elle se retourna pour voir s’il s’était lancé à sa poursuite, mais il n’avait pas bougé. Malgré tout, elle le trouvait toujours menaçant, sans bien pouvoir se l’expliquer. Son apparition ici, à ce moment précis, ce qu’il avait dit et ce qu’il semblait savoir. Elle ignorait ce qu’il cachait d’autre et ce qu’il voulait, mais elle n’avait aucune envie de le découvrir. Elle devait lui échapper. À lui comme à tout le reste. Elle continua à courir sur les gros cailloux qui bordaient les rails.

Elle se retourna une dernière fois. Il n’était plus sur le quai, désormais vide.
Elle ne ralentit pas l’allure et tenta d’oublier son souffle court, la douleur des pierres contre ses talons et la peur qu’elle ressentait. Une seule chose comptait, désormais : s’enfuir le plus vite possible.

Leïla s'enfonça dans la nuit.

Fin de la saison 1. À suivre.

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