Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

« Il est là », dit Delphine à Romain et Samuel en apercevant Frédéric, seul devant la salle d’arcade.
Il était engoncé dans une grosse parka bleu foncé, les mains dans les poches, invisibles ; seule sa tête semblait dépasser du tissu. Il avait l’air frigorifié et tapait des pieds sur place pour éviter sans doute que ses orteils ne se transforment en glaçons.
« Ben, alors, ça fait une demi-heure que je vous attends, lança celui-ci. Qu’est-ce que vous foutiez ?
— Demande à la princesse, dit Romain en désignant du pouce Delphine, qu’il dépassait de vingt bons centimètres.
— Ce n’est pas ma faute, se défendit-elle, si mon père fait de la parano. Il a fait rentrer les garçons et leur a fait la morale. Un discours sur les dangers du monde, de l’adolescence, c’était chaud. Genre, puisqu’ils tiennent tant à ce que je les accompagne en ville, ils sont responsables de moi et devront me protéger. Il voulait qu’ils deviennent mes gardes du corps, quoi.
— Allez, il caille, on rentre », lança Romain en ouvrant la porte de la salle d’arcade et en incitant ses amis à le suivre.
L’endroit était presque désert. Une semaine après la disparition de leur amie, on aurait juré que tous les jeunes avaient déserté l’endroit où ils se donnaient habituellement rendez-vous. En dehors d’un ou deux joueurs d’une vingtaine d’année, il ne restait que les bornes d’arcade, bruyantes et colorées, la musique d’ambiance diffusée par deux gros haut-parleurs – l’album Parade de Prince – et des tabourets vides près du bar qui vendait des barres chocolatés et des boissons sans alcool.
Que s’était-il passé en une semaine ? La disparition de Leïla avait-elle changé la vie des habitants de la ville à ce point, ou ce vide, cette absence révélaient-ils un malaise plus profond, un trouble sous-jacent qu’un événement hors du commun avait fini par mettre au jour ?
Les quatre amis ne s’étonnèrent pas de ce décor. Ils le traversèrent sans s’émouvoir d’y être seuls, ou presque. S’étaient-ils déjà faits à l’idée que leur vie avait irrémédiablement changé ? Ou le déni s’appliquait-il également à leur environnement ?
Ils s’arrêtèrent au bar où ils commandèrent des cocas et un sirop de fraise pour Romain. « C’est moi qui régale, avait juré Frédéric lorsqu’il avait appelé les deux frères au téléphone pour leur demander d’aller chercher Delphine et de le rejoindre ici. Je n’ai aucune envie d’aller au sport, mais j’en ai marre de rester chez moi. »
Romain et Samuel ne s’étaient pas fait prier. Ils tournaient eux aussi en rond dans leur petite maison et n’avaient pas encore eu le courage de chercher une excuse pour sortir dans le froid de décembre. Le coup de fil de leur ami était tombé à pic. Ils ne pouvaient pas se débarrasser de toutes les pensées qui hantaient leur esprit, mais ils pouvaient au moins changer d’air un moment, avoir l’illusion d’échapper à ce qui les hantait.
L’illusion, simplement.
« Il flippe à cause de Leïla, ton père ? demanda Samuel après avoir réglé les consommations.
— Ben ouais, rétorqua Delphine. Imagine que la meilleure copine de ta fille disparaisse comme ça… Tu n’aurais pas peur à sa place ?
— Si, sans doute. Mais si Leïla a fugué, il n’y a aucune raison d’avoir peur.
— Tu crois qu’elle a fugué, toi ?
— Je… je ne sais vraiment pas, hésita Samuel.
— Ça m’étonnerait, moi, déclara Romain. Je sais que tout n’était pas rose chez elle, avec son connard de père et tout ça, mais je sais pas, elle nous en aurait parlé, non ? » Il se tut un instant. « Enfin, elle t’en aurait parlé, Delphine. À toi, c’est sûr. Elle t’a dit quelque chose ?
— Non, dit-elle. Rien du tout. Mais peut-être qu’elle ne voulait pas qu’on le sache. Que personne ne sache rien. Et si elle me l’avait dit, elle savait que j’aurais craché le morceau pour éviter que sa famille s’inquiète… Et dans ce cas, tout le monde serait parti à sa recherche. » Delphine se tut un instant, baissa les yeux et cala une mèche derrière son oreille. « Si elle voulait vraiment disparaître, pas seulement faire peur à ses vieux, elle ne l’aurait dit à personne. Et vous la connaissez aussi bien que moi. Elle n’est pas du genre à faire les choses à moitié, Leïla.
— Tu penses vraiment qu’elle s’est fait la malle ? demanda Samuel en versant le coca de sa bouteille dans un verre.
— Je n’ose même pas imaginer ce qui a pu lui arriver sinon. Je serais super vexée si elle l’avait fait sans me prévenir. Mais je préférerais ça, ouais…
— C’est ce que croit mon père aussi, dit brusquement Fred.
— Malgré le témoignage de Bouchra et la femme qu’ils ont interrogée ? s’étonna Romain qui, sur le tabouret à côté de lui, le dépassait de plus d’une tête.
— D’après ce que j’ai compris, expliqua Fred, ils n’ont pas de piste. Pas d’éléments vraiment suspects. Si Leïla a été enlevée, le mec a été très fort…
— Oh, arrête, ne dis pas ça ! » clama Delphine.
Sur cette injonction, personne ne reprit la parole. Romain aspira son sirop de fraise à la paille. Son frère remarqua quelqu’un qui venait d’entrer.
« Qu’est-ce qu’il fout là, lui ? dit-il.
— C’est qui ? demanda Fred.
— C’est Saad, le voisin de Leïla, répondit Delphine. Je reviens. »
Elle se leva alors et partit rejoindre le nouveau venu qui, après avoir balayé la salle d’arcade du regard, en sortit, n’ayant pas trouvé celui qu’il était venu y chercher.
« Hé, Saad, attends », lui lança-t-elle sur le trottoir.
Il s’arrêta et se retourna.
« Oh, salut. Ça va ?
— Ouais, ça va. Enfin, aussi bien qu’on peut aller, quoi. Et toi ?
— Ça va, oui. Comme toi, quoi.
— Je voulais te demander, dit Delphine en hésitant, si tu as vu Leïla samedi dernier.
— Non, répondit-il d’une voix ferme.
— Je sais que vous discutiez parfois, que vous vous donniez rendez-vous.
— Elle t’a raconté ça », dit Saad, surpris.
Delphine hocha la tête.
« Et elle t’a parlé de nos sujets de conversation ? reprit-il.
— Non, pas vraiment. Simplement qu’elle aimait échanger avec toi. Que ça lui faisait du bien. Je crois que…
— Quoi ? Vas-y, tu peux me dire.
— Je crois que ça me rendait un peu jalouse. Mais peu importe. Tu me jures que tu ne l’as pas vue samedi, hein ?
— Oui. Nous devions nous voir, mais elle n’est jamais venue. Je serais allé voir les gendarmes sinon, tu penses bien… »
Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Delphine s’aperçut que Saad était touché. Ses yeux se troublèrent et il se tordit les mains. Rien qu’un instant, avant de se reprendre :
« Et si elle n’avait pas fugué ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas ce que je dois croire. J’espère seulement qu’elle va bien. Mais… »
Elle n’acheva pas sa phrase.
« Je fais des cauchemars, dit Saad. Toutes les nuits.
— Moi aussi.
— Je repense sans cesse à nos conversations, à ce qu’elle me disait. Je cherche des indices dans ce que je me rappelle, pour essayer de trouver si elle a pu se barrer sans nous en parler, ou si elle connaissait quelqu’un de dangereux qui aurait pu lui faire du mal…
— À part son père, tu veux dire ?
— Oui. Mais je ne trouve rien. Je retourne tout ça dans ma tête et ça ne donne que dalle. Je me sens tellement impuissant…
— C’est affreux d’être là, de ne pouvoir rien faire », dit Delphine.
Saad lui posa doucement une main sur l’épaule et esquissa un sourire triste. Leurs regards se croisèrent et ils se comprirent. Ils partageaient les mêmes sentiments, le même traumatisme.
« Merci d’être venue me parler, en tout cas », dit Saad.
Delphine se rendit alors compte qu’il était seul. Bien plus seul qu’elle.
« Je retourne à l’intérieur. Mes potes m’attendent. Tu veux te joindre à nous ?
— Non, merci, je dois y aller. Je cherche quelqu’un. Salut. »
Elle le regarda s’éloigner sur le trottoir un instant, puis entra dans la salle d’arcade et rejoignit ses amis au bar du fond.
« Tu le connais d’où, ce type ? demanda Samuel avec mépris.
— Je t’ai dit que c’est le voisin de Leïla. Elle me l’a présenté une fois et je le croise quand je vais chez elle.
— Il est au lycée avec moi. Il est sympa, Saad, ajouta Romain avant d’aspirer à la paille les dernières gouttes de son sirop dans un gargouillis ridicule.
— Rah, je sais pas, dit son frère, je peux pas l’encadrer, moi. C’est sa tête, je sais pas. Il ne me revient pas.
— Tu changeras d’avis quand tu le connaîtras mieux, répondit Romain en reposant son verre sur le bar et en se levant. Bon, si on se cassait d’ici ? C’est glauque, cette ambiance. »

2010

Après une heure et demie de trajet sur des routes sinueuses, le véhicule de Romain arrive dans le village où sont censés habiter les Mounier.
«  Bon, dit Romain, d’après le GPS, le lieu-dit Au Percheron est à trois cent mètres. Mais…
— Quoi ? demande Delphine.
— Regarde, il y quatre ou cinq maisons. Laquelle est la bonne ?
— Tu n’as pas d’autres détails ? dit Samuel.
— Non.  »
Romain arrête sa voiture près d’une vieille bâtisse en pierre basse et claire. Une vieille dame portant un tablier arrose des géraniums près de sa porte d’entrée. Il baisse sa vitre.
«  Pardon, madame, dit le conducteur. C’est bien le Percheron, ici  ?
— Oui, répond la vieille.
— Nous venons voir Mylène Mounier. Vous savez dans quelle maison elle habite  ?  »
La dame ne cherche pas à cacher sa surprise.
«  Les Mounier  ? Vous êtes sûr  ?
— Euh, oui. Pourquoi  ?
— C’est-à-dire… Ils ne reçoivent pas beaucoup de visites. Et encore moins de gens de votre âge. Avec leur fils malade, c’est un peu compliqué, je crois. Et on ne les voit pas trop descendre au village non plus. Ils passent en voiture parfois, mais ne s’arrêtent jamais à l’épicerie. Et encore moins à l’église. »
Sur la banquette arrière, Samuel et Fred échangent un sourire amusé.
« D’accord, madame, dit Romain. C’est très intéressant. Mais nous cherchons simplement à savoir où ils habitent. Vous pouvez nous le dire ?
— C’est tout au bout du chemin, là, explique-t-elle en désignant un petit sentier de terre. On ne voit pas leur maison d’ici. Et je ne sais même pas s’ils sont là. Mais vous ne pourrez pas la louper, c’est la seule tout à fait au bout de la piste. En pierre. Avec des volets marron. Une jolie maison…
— Démarre, chuchote Fred à l’oreille de Romain. C’est une sorcière. Elle va nous jeter un sort et on ne pourra jamais plus quitter le village.
— … la toiture est un peu abîmée, continue la vieille. Enfin, je crois, ça fait une paye que je ne suis pas montée là-haut.
— D’accord, madame, merci. C’est très gentil de votre part de nous avoir donnés tous ces détails très utiles.  »
Sans laisser à la vieille la possibilité de répondre, Romain démarre et engage sa voiture sur la piste.
« Cinq minutes de plus et elle nous filait leur numéro de Sécu, dit Samuel. Tu aurais dû la laisser parler, elle avait l’air d’en savoir plus que ce qu’on risque d’apprendre.
— De toute façon, ils ne sont peut-être pas là, dit Delphine.
— Bah, peu importe, tu auras fait une balade avec tes vieux potes, dit Samuel.
— Vous êtes vraiment sûrs de vouloir y aller, les gars  ? demande-t-elle. Enfin, c’est vrai, on est sans doute en train de se faire un film avec le jeu et tout ça. On va aller déranger des gens qui ne nous ont rien demandé.
— T’en fais pas, la rassure Romain. Nous serons très polis. Tu me connais, j’ai toujours su parler aux vieilles dames.
— Et si vous avez raison, reprend-elle, s’ils ont vraiment un lien avec la disparition de Leïla ? Ils sont peut-être dangereux. Vous y avez pensé à ça ?
— Nous sommes quatre adultes, dit Frédéric. Et puis on fera attention. Si on le sent pas, s’il y a le moindre truc louche, on fait demi-tour.
— De toute façon, vous vous faites des idées, dit Delphine. Ils n’ont rien à voir là-dedans. Et j’ai du mal à capter le rapport entre le jeu Scipio et le départ de Leïla… Je trouve que c’est con d’aller embêter ces gens. Ils n’ont peut-être pas envie de remuer le passé.
— Mais qu’est-ce qu’il te prend, là  ? s’exclame Romain en pilotant adroitement sa voiture sur le sentier de terre. Tu te dégonfles  ?
— Si tu veux. Je crois surtout que vous vous faites des idées. Je ne sais pas ce que vous cherchez exactement, mais à mon avis, vous allez être déçus.  »
Romain freine alors subitement et arrête le véhicule en soulevant de la poussière du chemin.
«  Bon, on y va ou pas  ?
— Mais oui, on y va, lance Samuel. On ne va pas reculer maintenant, tout de même.
— Ouais, ajoute Frédéric, on est là. Autant tenter le coup.  »
Romain se tourne alors vers Delphine.
«  Je ne sais vraiment pas, les gars, dit-elle. À mon avis, vous vous leurrez. Vous croyez à l’impossible.
— Putain, mais tu nous prends pour qui ? lance Samuel, énervé. Nous ne sommes plus des gamins, nous ne croyons plus au Père Noël. On sait bien qu’on ne la retrouvera pas. On sait bien que Leïla est morte… Autrement, depuis le temps, elle aurait réapparu ! »
Frédéric baisse la tête. Romain ne quitte pas Delphine des yeux.
«  Alors, pourquoi vous voulez faire ça  ? demande-t-elle. On ne peut pas la laisser en paix  ?
— Parce que j’ai envie de savoir, dit Samuel. Comme vous, j’imagine. Putain, merde, Delphine, ça fait vingt-cinq ans qu’on vit avec ça, qu’on n’arrive pas à se défaire de ce poids, de ce truc qui nous hante. »
Il semble la défier du regard.
« Et c’est pareil pour toi, poursuit-il. Pour nous tous. Je le vois bien. » Roman acquiesce légèrement. « Je sais bien qu’on ne la retrouvera pas, que je ne la reverrai jamais, mais j’aimerais pouvoir mettre tout ça derrière moi. Apprendre ce qui s’est passé.
— Tourner la page  », murmure Frédéric en relevant la tête.
Romain prend la parole :
« Je sais qu’on s’est un peu emballés avec la découverte de cette borne d’arcade et on se fourre peut-être complètement le doigt dans l’œil, mais je ne sais pas si on aura d’autres occasions d’en apprendre plus. Alors, je sais pas toi, Delphine, mais moi, que tu viennes ou pas, je vais remonter ce chemin jusqu’à la maison des Mounier et essayer de voir ce qu’ils ont à nous dire. S’il existe une seule chance, même infime, de mettre tout ça derrière moi, il faut la saisir.
— J’ai besoin de savoir moi aussi, dit Frédéric. D’aller au bout de ce truc, tout au moins. Même si ça ne nous apprend rien. Je ne veux pas regretter de ne pas avoir tenté le coup. »
Delphine regarde tour à tour ses trois amis.
«  Vous voulez vraiment y aller  ?  »
Le silence des trois hommes est une réponse suffisante.
«  Alors, il faut que je vous avoue un truc  », dit-elle d’une voix entrecoupée.
Romain coupe la radio. Delphine poursuit :

« Je crois que Leïla n'est pas morte. »

À suivre.

velit, ante. elementum ipsum quis, Nullam adipiscing ut suscipit commodo