Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

Le pavillon où habitait Leïla avec son petit terrain et ses volets toujours fermés avait toujours paru minuscule aux yeux de Delphine. Les immeubles de six ou sept étages du quartier des Vennes formaient un rideau de béton devant lequel la maison avait du mal à se découper, rapetissée par l’ensemble de bâtiments massifs.
La jeune fille passa le portillon qui séparait la maison du trottoir, puis s’avança jusqu’à la porte d’entrée.
Leïla vivait là, avec sa famille. À l’ombre des tours HLM. Delphine n’était pas entrée souvent. Avec le temps et passé la surprise de découvrir le foyer de son amie, elle y venait de moins en moins. Elle ne s’y sentait pas très à l’aise. Derrière l’accueil chaleureux et l’affection véritable de la mère de Leïla, il y avait les regards noirs de son père qui paraissait tendu en toutes circonstances, prêt à exploser à la moindre étincelle. Sans parler de Johnny, le frère aîné, qui faisait comme si Delphine n’existait pas, comme si elle n’était qu’un fantôme qu’il aurait pu traverser si elle s’était trouvée sur son chemin. Leïla avait un jour avoué à son amie que, malgré tous ses défauts, elle adorait Johnny et que, sans lui, elle ne sait pas ce qu’elle deviendrait. Delphine n’avait pas eu besoin d’aller chercher loin derrière les non-dits pour comprendre à quoi Leïla faisait référence.
Sans Johnny pour servir de punching-ball à leur père, c’est sans doute elle qui aurait pris les coups.
Delphine sonna à la porte.

Sa propre famille était loin d’être un modèle du genre. Tout s’y délitait lentement dans une tristesse infinie depuis le départ de son père. Sa mère s’enfonçait dans un trou de malheur qui semblait sans fond et dont elle ne pourrait visiblement jamais sortir. Elles vivaient toutes les deux dans le déni  : celui de la douleur qu’elles ressentaient et au sein d’une unité illusoire qui les maintenait ensemble, comme dans un vrai foyer. En réalité, elles ne vivaient pas ensemble, mais côte à côte, ne partageaient rien à part une peine immense, un chagrin qui semblait ne devoir jamais cesser.
Chez Leïla, c’était différent. Il n’y avait même pas d’illusion. Dès qu’on entrait chez elle, on percevait que quelque chose n’allait pas, une sensation diffuse de dissonance. Contrairement à la famille de Delphine qui avait connu le véritable bonheur et une certaine harmonie, on aurait dit qu’il n’y avait jamais eu d’âge d’or chez Leïla, que ses parents ne s’étaient même jamais aimés, ou alors dans un passé très lointain, mythique et oublié.
C’est Khadija, la mère de son amie, qui ouvrit à Delphine.
«  Oh, ma petite, entre, entre…  »
Elle n’avait, pour autant que Delphine s’en souvienne, jamais prononcé son prénom, mais l’avait toujours appelée «  ma  petite  », comme si toutes les amies de sa fille devenaient instantanément des proches.
«  Bonjour Madame, dit Delphine en pénétrant dans le couloir sombre. Je ne veux pas vous déranger.
— Allons, tu ne déranges pas. Viens, entre plus loin. Tu veux boire quelque chose  ?  »
La mère la conduisit à la cuisine où une ampoule au plafond diffusait une lueur jaunâtre. Sous cette lumière, Delphine put enfin voir vraiment son visage et manqua de tressaillir. Elle avait tellement changé. Ses cheveux frisés laissés à l’abandon partaient dans tous les sens et lui donnaient l’air d’une folle. Son visage, qui, malgré les épreuves de la vie, restait toujours radieux, avait perdu de son éclat et évoquait désormais davantage un masque sur lequel on aurait maladroitement collé un sourire. Elle tentait bien de faire bonne figure, mais n’y parvenait pas. On voyait tout de suite qu’elle n’avait que très peu dormi ces derniers jours et, en plus de ses cernes, ses joues s’étaient creusées et ridées. Elle ne devait pas beaucoup manger non plus.
«  Non, merci, Madame, dit Delphine. Je n’ai pas soif et je ne peux pas rester trop longtemps. Je suis simplement venue vous demander quelque chose et je…  »
La voix de la jeune fille dérailla et Khadija lui posa une main sur l’épaule.
«  Tu es triste toi aussi, hein ? C’est difficile de ne rien savoir… »
Delphine la vit serrer brièvement les mâchoires comme pour se retenir de pleurer. Mais ses yeux ne s’embuèrent même pas. Lui restait-il seulement des larmes à verser  ?

«  Je suis venue vous demander, reprit Delphine, si je pouvais aller dans la chambre de Leïla. Ce n’est sans doute pas le moment, mais j’aimerais récupérer des cours que je lui avais passés pour qu’elle révise…  »
Elle avait l’impression d’avoir prononcé le plus mauvais mensonge de l’histoire de l’humanité. Elle devait être toute rouge, son nez avait forcément poussé de huit ou dix centimètres.
«  Mais bien sûr, dit Khadija. Pas de problème, ma petite. Tu aurais même pu venir avant, tu sais. Viens, viens, tu vas retrouver ça facilement.  »
Elle conduisit sa visiteuse vers une pièce du fond. En passant devant le salon, Delphine entendit la télé allumée et reconnut la voix off d’un documentaire animalier. Elle s’imagina le père de Leïla affalé sur son fauteuil, dans la pénombre, seulement éclairé par la projection cathodique du poste de télévision, et en colère. Ou ivre. Ou les deux.
Khadija s’avança jusqu’à la chambre de sa fille, mais n’entra pas. Elle fit signe à Delphine de passer en disant  :
«  Nous n’avons rien touché. Mais les gendarmes sont venus fouiller, alors je ne sais pas s’ils n’ont pas tout dérangé. Johnny m’a dit que non, mais je n’ose pas trop entrer.  »
Delphine mourait d’envie de lui demander pourquoi elle refusait de pénétrer dans la chambre de sa fille disparue, mais elle se retint. Elle n’était pas là pour ça. Et cela l’arrangeait.
Elle n’était pas venue récupérer des cours. Elle voulait simplement vérifier quelque chose, répondre à l’appel quasi irrésistible de son instinct.
Elle remercia la mère de Leïla et pénétra dans la chambre de son amie.
«  Viens me retrouver quand tu auras fini  », lui dit Khadija en s’éloignant dans le couloir.
Delphine se retrouva seule. Elle embrassa la pièce du regard. Le lit simple, couette vert pomme, le bureau en bordel – livres de classe, magazines et quelques CD –, un placard de vêtements à moitié ouvert. Leïla était partout. Elle n’était plus ici, plus nulle part, peut-être, mais chaque atome de chaque objet de cette pièce était intensément elle. En tout cas aux yeux de Delphine.
Elle savait bien que son amie n’avait pas la même relation aux possessions qu’elle. Elle se fichait d’avoir des tas de fringues, une belle collection de livres et de jolis posters aux murs. Elles en avaient parlé à plusieurs reprises et, à chaque fois, Delphine avait l’impression d’être superficielle et vaine à côté de son amie. Et c’était exactement ce que reflétait cette chambre anonyme et sans âme.
Leïla n’avait pas besoin d’extérioriser ce qui la travaillait intérieurement ou de se créer un environnement censé refléter ce qu’elle pensait ressentir. Elle était elle-même, sans recourir à aucun artifice, sans devoir se créer de carapace.
Puis Delphine posa les yeux sur la petite étagère de livres accrochée au mur en face du lit. Quelques romans – Les Misérables, Chroniques martiennes, un vieux Club des cinq – et plusieurs essais philosophiques dont Leïla ne lui avait jamais parlé. En même temps, si Leïla avait dû lui parler de tout ce qu’elle avait en tête, Delphine n’aurait jamais pu en placer une.
Quelque chose ne tournait pourtant pas rond sur cette étagère. Il y avait un trou. Il manquait un roman. Un roman important pour Leïla.
Lorsqu’elle s’en aperçut, Delphine ne put s’empêcher de porter les mains à sa bouche et elle s’assit sur le lit.
Cela changeait tout.

2010

«  Comment ça, tu crois que Leïla n’est pas morte  ?  » s’exclame-t-il en se tournant vers Delphine.
Son amie le regarde un instant, puis baisse aussitôt les yeux, honteuse. Moteur arrêté, la climatisation ne fonctionne plus et la température dans l’habitacle augmente vite.
«  Je… J’aurais dû vous en parler plus tôt.
— Tu m’étonnes que tu aurais dû nous parler d’un truc comme ça plus tôt, lance Samuel, en colère.
— Je suis désolée, vraiment.  » Delphine se met à pleurer.

Romain redémarre la voiture et accomplit le petit trajet qui les conduit jusqu’à la maison des Mounier. C’est une vieille bâtisse, plus proche d’une ancienne habitation de berger que d’une véritable ferme. Accrochée au flanc d’une colline, elle jouxte des pâturages de carte postale. Ses volets marron fermés pour la protéger du soleil, elle ressemble à une apparition d’un autre temps.
Romain coupe le moteur sur le petit sentier qui disparaît derrière le flanc de la maison à une centaine de mètres de la porte d’entrée.
Frédéric, assis à côté de Samuel à l’arrière, sort de la voiture et claque la porte. Dehors, il s’étire au soleil et fait quelques pas vers la villa. Tout est calme.
Delphine s’extirpe à son tour du véhicule. Fred se retourne. Samuel et Romain descendent à leur tour.
«  Je suis désolée, répète Delphine.
— On se calme, O.K., dit Romain en regardant son frère. On ne s’énerve pas avant de savoir de quoi elle parle exactement, d’accord  ?  »
Frédéric revient vers ses trois amis.
«  On dirait qu’il n’y a personne.
— Putain, Fred, t’as pas entendu ce que Delphine vient de dire  ? s’emporte Samuel. Elle croit que Leïla est toujours vivante et elle a attendu vingt-cinq ans pour nous le dire…
— Ça va, c’est bon, dit Romain, pas la peine de se chauffer comme ça.  » Puis, à l’adresse de Delphine  : «  Tu crois qu’elle est toujours vivante ou tu en es sûre  ?
— J’en suis presque persuadée, répond leur amie en s’essuyant les yeux avec un mouchoir. Je ne crois pas qu’elle ait été enlevée, en tout cas. J’ai l’impression qu’elle avait prévu de partir.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça  ? demande Fred.
— Une semaine après sa disparition, je suis allée chez elle, dans sa chambre. Sa mère m’a laissée entrer. Et j’ai vu qu’il manquait un livre.
— Ah bon, c’est ça alors. Il manquait un putain de bouquin dans sa chambre, alors Leïla n’est pas morte, dit Samuel. Parfait, affaire classée.
— Oh ta gueule, maintenant, espèce de connard  ! lui lance Delphine. Tu crois que c’est facile pour moi. Oui, je ne vous ai rien dit, mais j’avais de bonnes raisons.  »
Samuel, surpris de la réaction de son amie, semble instantanément se calmer, comme pris en faute. Un sourire amusé apparaît sur le visage de Fred.
«  Quand je suis allée dans sa chambre, donc, j’ai vu tout de suite qu’il manquait l’un des livres préférés de Leïla , Le Maître et Marguerite. Je me souvenais parfaitement de l’avoir vu sur cette étagère. Leïla l’avait lu plusieurs fois, elle m’en avait souvent parlé et elle m’avait dit que c’était son frère qui lui avait offert l’exemplaire qu’elle possédait. Elle le soupçonnait même de l’avoir volé à la Maison de la presse.
— Tout à fait plausible, constate Romain.
— Mais surtout, Leïla m’avait dit un jour, alors que nous jouions au jeu de ce que nous emporterions sur une île déserte, qu’elle n’emporterait rien.
— Parfaitement crédible aussi, dit de nouveau Romain.
— Puis elle s’est ravisée, reprend Delphine. Elle m’a avoué que finalement, si elle devait partir, elle emporterait son exemplaire du Maître et Marguerite pour ne pas se sentir trop seule.
— Et il n’était plus dans sa chambre après sa disparition, tu en es sûre ? demande Fred.
— Absolument certaine. J’ai menti à sa mère, je suis entrée dans la chambre de Leïla et le livre n’y était plus, c’est là que j’ai compris qu’elle était partie sciemment, qu’elle avait fugué.
— Et tu n’en as pas parlé  ? dit Romain. À personne ?
— Étonnant, hein  ? répond Delphine. Mais non, j’ai fermé ma gueule. J’ai compris que si Leïla elle-même n’avait rien dit à personne, même pas à moi ni à Saad, c’est qu’elle voulait vraiment disparaître, qu’elle ne voulait pas qu’on la retrouve. J’ai décidé de ne pas la trahir, je lui devais bien ça.
— Putain, c’est dingue, dit Samuel.
— Tu as bien fait, dit Romain à Delphine. Tu as bien fait de ne rien nous dire. Nous aurions craché le morceau.  »
Samuel baisse les yeux comme pris la main dans le sac par son frère. Frédéric acquiesce doucement et fait quelques pas sur le chemin qui mène sur le flanc de la maison.

«  Je suis désolée, les gars, déclare Delphine. Mais je me suis dit qu’elle m’avait fait confiance, aussi qu’elle m’avait laissé une sorte d’indice en emportant le livre, un indice qui n’était destiné qu’à moi, à charge de ne pas trahir sa confiance. J’aurais peut-être dû en parler il y a quelques années… Mais à quoi bon ? C’était trop tard.
— Tu crois qu’elle est… dit Romain.
— Quoi  ? Toujours vivante  ? Si l’on admet que j’ai vu juste, c’est possible. Mais qui sait ce qui a pu se passer pour elle depuis tout ce temps… »
Fred disparaît derrière le coin de la maison en pierre.
«  Oh putain, venez voir ça  », lance-t-il brusquement.
Ses trois amis se précipitent à sa suite et, suivant le chemin, se retrouvent sur le côté de la demeure. Ils découvrent Fred près d’un véhicule bleu.
«  Merde, s’exclame Romain. C’est la camionnette des Mounier.
— C’est logique, en même temps, dit Samuel.
— Et étonnant, ajouta Fred. Qu’ils l’aient encore depuis tout ce temps.  »
Delphine s’en approche et regarde par la vitre avant, côté conducteur.
«  Ça fait quand même bizarre de la voir, dit-elle.
A blast from the past, dit Samuel avec un léger accent cockney.
— Elle a l’air quand même bien abîmée, constate Fred. Je ne sais pas si elle roule encore.
— Bref, on n’est pas venus pour évaluer un véhicule d’occasion. Vous croyez que les Mounier sont là ? demande Romain en retournant vers l’avant de la maison et l’entrée. Il n’y a pas de sonnette, en tout cas. Je vais frapper…  »
Il toque trois coups forts contre le bois épais, tandis que ses trois amis le rejoignent lentement.
«  Désolé de vous déranger, reprend-il en frappant de nouveau. Nous venons de…  »
Blam  !
La détonation qui retentit alors ne laisse pas de place au doute. C’est un coup de fusil.
Romain sursaute et court se réfugier derrière sa voiture. Samuel et Fred arrivent dans la seconde et se jettent avec lui derrière le véhicule. Accroupis là, les trois hommes s’interrogent aussitôt du regard  :

« Delphine ? est Delphine ? »

À suivre.

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