Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1987

Saad attendait Leïla.
Avec le froid, la vapeur qui sortait de ses poumons était aussi épaisse que la fumée de cigarette qu’il recrachait alternativement. La nuit était tombée depuis plus de trois heures et les seules sources de lumière provenaient des fenêtres de l’immeuble de six étages tout proche ; le lampadaire du jardin d’enfants était cassé depuis plus de six mois.
Saad se retenait de grelotter. Assis sur l’une des balançoires, il éjecta d’une pichenette son mégot pour l’envoyer hors du bac à sable et replongea sa main gelée dans sa poche.
Leïla n’arrivait pas.
Ils s’étaient donné rendez-vous à 20 h, ici, entre deux bâtiments de la cité HLM. Une sorte d’habitude qu’ils avaient. Ils se retrouvaient tous les week-ends, seuls tous les deux, et se parlaient, se racontaient leur vie, se disaient tout ; tout ce que les autres ignoraient.
Leïla lui avait dit un jour qu’il était son confident et cela lui avait beaucoup plu. À ses yeux, elle était bien plus que cela. Elle était la seule, en dehors de quelques garçons, qui détenait son secret. Il lui avait confié sans trop se poser de questions, en toute confiance. Il savait qu’elle ne le trahirait pas.
Et il adorait lui parler. Et l’écouter. Elle avait toujours de drôles de théories sur la vie et le monde. Des idées un peu folles sur la place de l’humanité dans l’univers, sur l’avenir. Il se demandait parfois jusqu’à quel point elle croyait à ce qu’elle racontait. Mais peu importait, c’était toujours passionnant, ébouriffant, dingue et parfois génial. Il n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi intelligent.
Et elle était là pour lui. Elle le soutenait. Lui assurait que tout irait bien. Qu’il n’avait pas à s’en faire. Il pouvait lui parler de tout, de sa dernière rencontre comme d’un regard échangé au lycée. Elle ne jugeait pas, semblait tout comprendre, profondément empathique.
Mais ce soir, Leïla ne venait pas. Plus de vingt minutes de retard, ce n’était pas dans ses habitudes.
Et Saad attendait.

2010

« J’ai beaucoup entendu parler de toi, tu sais.
— Ah bon ? »
Delphine a l’air réellement surprise. Elle revenait des toilettes et passait entre les tables où les convives dînent et la piste de danse improvisée où l’on se trémousse sur du Diana Ross, lorsque Virginie l’a interpellée pour la remercier d’être venue.
« Oui, confirme la mariée, magnifique dans sa robe blanche. Romain aime bien raconter des histoires sur l’époque du collège et du lycée, avant le départ de Samuel. Comme si c’était une bonne période, pour lui. Pour tout avouer, il y a certaines anecdotes que je connais déjà par cœur…
— Il t’a déjà parlé de la fermeture du Café de l’Europe ?
— Cent fois, dit Virginie en souriant. Je n’aurais jamais cru que je rencontrerais le héros de cette histoire. »
Delphine cherche Fred du regard. Il est assis à une table, en pleine discussion avec Bouchra qui tient Léa à moitié endormie contre elle. Marie, son épouse, n’est visible nulle part.
« Ça me fait bizarre de le revoir. Je n’avais pas pensé à lui depuis si longtemps. Mais apparemment, il a toujours les mêmes centres d’intérêt.
— Comment ça ?
— Je crois qu’il était amoureux de Bouchra avant même de lui avoir parlé. C’était sa voisine.
— Non, sérieux ? s’étonne Virginie. Romain ne m’a jamais parlé de ça.
— Bah, c’était une amourette de gamin. Et elle n’avait vraiment rien à foutre de lui. C’était un peu… pathétique.
— Bon, en même temps, moins il mentionne Bouchra, mieux il se porte, Romain.
— Vous parlez de moi, j’en suis certain ! lance le marié en surgissant de nulle part et en prenant les deux femmes par les épaules.
— Évidemment, répond Virginie en l’embrassant sur la joue.
— Et tu prends cher, ajoute Delphine. Je dévoile tous tes secrets d’ado… »
Romain a l’air bien plus fatigué qu’il y a une heure encore. Tout le stress de la journée s’évacue sans doute peu à peu et l’alcool commence à marquer ses traits.
Il se met brusquement à sourire, lève l’index et tourne un peu la tête, comme un animal qui aurait entendu un bruit intéressant.
« Putain, mais ce DJ est incroyable ! »
Il jette un coup d’œil au cinquantenaire qui sirote un jus de fruits à la paille derrière les platines et lui adresse un signe d’approbation, les deux pouces en l’air.
« Un slow, bordel, reprend-il. Je crois que je n’en ai pas dansé depuis 1989. Et encore… Allez, obligé, ma chérie. »
Virginie lance un regard effrayé à Delphine, puis répond à son mari :
« L’amour a ses limites, tu sais. Et n’oublie pas que je suis bien plus jeune que toi. Je crois que je n’ai jamais dansé un slow de ma vie. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. »
La mariée s’éloigne sans un regard en arrière.
« Beaucoup plus jeune, je rêve, dit Romain. C’est rien, six ans d’écart… »
Delphine le prend par le bras et l’emmène sur la piste de danse, désormais presque vide.
« Si ça se trouve, ton dernier slow, c’était avec moi, en 1989, lui dit-elle en passant les bras autour de son cou.
— Ha, ha, probable. Heureusement que tu es là. »
Elle lui fait un clin d’œil puis se colle à son épaule.
« Hey now, hey now, don’t dream it’s over. »
« Oh, putain ! » lance tout à coup Romain.
Delphine lève la tête. Il l’écarte doucement et se précipite à l’autre bout de l’immense salle de réception du gîte.
Samuel vient de se lever brusquement en envoyant valser sa chaise et hurle sur un grand type au crâne rasé et barbu, les mains en l’air, comme pour prouver sa bonne foi, ou son innocence.
« Tu me prends pour qui, toi, putain ? lance le frère de Romain. Un singe savant ? Une attraction de cirque ? »
Le marié vient se placer entre les deux hommes et plante son regard dans celui de son cadet. Autour d’eux, toutes les conversations se sont tues. Même Crowded House semble l’avoir mis en sourdine.
« Qu’est-ce que tu fous, bordel ?
— Ce connard voulait que je me donne en spectacle…
— Et c’est exactement ce que tu fais ! dit Romain. Tu es complètement bourré.
— Je l’ai reconnu, se défend le barbu, choqué, auprès du marié. J’adorais Douce Trance… Je lui ai simplement demandé s’il pouvait pas chanter un truc, au mariage de son frère.
— Il se croit où, cet empaffé ? dit Samuel. À Nouvelle Star ? C’est qui d’ailleurs ?
— C’est mon mec », répond Saad en s’approchant du groupe.
Culminant à près de deux mètres, il se place près de l’ancien bassiste, comme pour l’intimider. Athlétique, les cheveux courts, le nez fin et les mâchoires serrées, il ne fait pas ses trente-huit ans.
« Ben, ça m’étonne pas, éructe Samuel en postillonnant sur le nouveau venu. Qui se ressemble s’assemble !
— Dégage, s’il te plaît, dit calmement Saad. Avant que je t’en colle une. »
Samuel fait un pas en avant pour se coller à lui. La tension monte d’un cran. Tout le monde regarde la scène.
« Vas-y, te gêne pas.
— Dégage, je t’ai dit. Tu ne lui parles pas comme ça.
— Mais oui, intervient Romain. Baptiste a peut-être été maladroit, mais il ne voulait pas te manquer de respect. Il ne sait probablement pas tout ce qui s’est passé avec le groupe…
— Qu’est-ce que tu racontes, toi, putain ? Qu’est-ce qui s’est passé avec le groupe ? Et tu défends encore ce connard, dit Samuel en désignant Saad du menton. Comme tu l’as toujours fait. »
Romain le regarde, incrédule.
« Je sais bien que tu n’as jamais pu me blairer, dit Saad au frère du marié. Mais j’ai jamais compris pourquoi.
— Oh, moi, je crois que tu sais très bien pourquoi, au contraire… Tu nous as toujours caché des trucs. Et tu en savais plus que tu n’en as dit sur Leïla. »
Les mâchoires de Saad se crispent davantage, si c’était encore possible.
« Qu’est-ce que tu racontes ? T’es complètement taré, mon pauvre.
— Tu la voyais en cachette ! Elle t’a confié des trucs et toi… Toi, tu n’as rien dit à personne.
— J’ai dit tout ce que je savais, petit con. C’était mon amie aussi. Ma seule amie.
— Tu savais des choses sur Mounier, Frédéric le savait par son père. Et quand elle a été arrêtée, tu n’as rien dit. »
Saad détourne la tête un instant et adresse à Samuel un rictus méprisant.
« Je couchais avec son fils, espèce de petit enfoiré. Mais je n’ai jamais vu la mère. Je n’allais pas inventer des choses à dire aux flics.
— Bon, ça suffit, dit Romain en prenant son frère par le bras et en l’entraînant vers la porte sous le regard en colère de Virginie.
— Hé, qu’est-ce que tu fais, toi ?
— Tu viens avec moi dehors, faut que je te parle. »
Samuel, comme sous le choc, se laisse entraîner jusque sous la véranda à l’extérieur. Derrière eux, Jim Kerr supplie une fille, quelque part, qu’elle ne l’oublie pas.
« Qu’est-ce qui te prend, merde ? demande Romain. C’est parce que Baptiste t’a parlé du groupe, c’est ça ?
— Mais arrête avec le groupe ! J’en ai plus rien à foutre. C’est du passé. »
Un silence. « Rain keeps falling. Rain keeps falling. »
Samuel, agité, fait quelques pas en se frottant le sommet du crâne.
« C’est ce jeu qu’on a retrouvé dans la grange… dit-il. Je sais pas. Ça me reste en travers. J’ai l’impression que…
— C’est qu’un jeu. Une coïncidence.
— J’en sais rien. Tu crois vraiment ? Cette borne… Elle a quelque chose de malsain. Quand je l’ai revue, elle m’a filé des frissons. Direct. Elle a fait remonter toute cette merde. Et je n’arrête pas d’y penser depuis. Ce truc, dans la grange, c’est comme un bloc de noirceur, un morceau du passé qui reviendrait nous hanter. »
Samuel se tait un instant et souffle bruyamment, longuement. Il poursuit :
« Si tu le voyais. On dirait un message. Un télégramme de 1987 pour nous rappeler que c’est toujours là, toujours présent et qu’on n’en sera jamais débarrassés. Et que jamais je ne pourrai m’ôter de l’esprit cette idée.
— Laquelle ?
— Comme si… comme si on avait abandonné Leïla.
— Putain, mais tu voulais qu’on fasse quoi ? Qu’on la retrouve tout seuls ?
— Je sais pas… Parfois, j’ai l’impression que nous n’étions pas là pour elle.
— C’est pour ça que tu en veux à Saad ? Parce qu’il était là pour elle, lui ?
— Pff, même pas. J’en sais trop rien. J’ai jamais pu l’encadrer. J’ai toujours cru qu’il nous avait caché quelque chose. Et puis l’autre, là, son petit copain, qui est venu me casser les couilles au mauvais moment.
— Saad est un type super. L’un de mes meilleurs amis. Et toi, tu as trop bu, dit Romain.
— Je bois trop, c’est bien connu.
— Tu vas t’excuser ?
— Tu m’as bien regardé ? »
Romain rentre sans un mot de plus dans la salle de réception en laissant son frère seul dans la chaude atmosphère de la nuit d’août. À l’intérieur, « La Bamba », le titre numéro 1 quand Samuel avait 13 ans, a remplacé Simple Minds.
Il sort un paquet de Marlboro de son blouson, allume une cigarette puis souffle lentement la fumée. Quelques centaines de mètres face à lui, la grange se dessine dans l’obscurité..
Samuel descend les trois marches qui séparent la véranda du gazon entourant le gîte. D’un pas décidé, il prend la direction du vieux bâtiment de bois.

Ombre parmi les ombres.

À suivre.

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