La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans le neuvième épisode de la saison 2 de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

24 août 2006

«
 Je ne sais pas si vous avez entendu, lança Scott Mosier en entrant dans la salle de contrôle de mission, mais l’Union Astronomique Internationale vient d’annoncer que Pluton n’était plus une planète. » 

Ted Reynolds, assis sur une chaise à roulette devant une console et plusieurs écrans encastrés se retourna vers lui. 

« J’imagine qu’ils l’ont reclassifiée en planète naine. Ce qui n’a rien d’étonnant. Des satellites de Jupiter ou de Saturne sont plus massifs qu’elle. Notre Lune aussi, d’ailleurs. 

— Mais enfin, tout de même, Pluton… dit Mosier. Tout ce qu’on m’a appris à l’école va donc finir par se révéler faux, avec le temps. 

— Je n’espère pas, dit une petite fille à l’air sérieux assise un peu loin. Quelle perte de temps ce serait. » 

Mosier s’approcha de l’enfant et se pencha pour l’embrasser. 

« Tanit, quelle bonne surprise ! Tu es venue assister au lancement ? Tu t’intéresses aux fusées ? » 

Elle hocha la tête. Une femme dans la trentaine, installée près d’elle, ôta le casque qu’elle portait sur les oreilles et se leva pour venir saluer le nouvel arrivant en le prenant dans ses bras. 

« Je lui avais promis qu’elle pourrait venir au premier décollage, expliqua Leïla/Hélène. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Elle ne m’a pas lâché avec ça. 

— La digne fille de sa mère », dit Mosier avant de saluer le reste des personnes présentes, une vingtaine de contrôleurs rassemblée sous l’égide de leur chef d’équipe, une certaine Lydia Hendrix. 

La tension commençait à monter. La pièce, dominée par un gigantesque écran qui attirait immanquablement l’œil, comptait trente postes de travail. Avec ses murs ouvragés et son matériau blanc et arrondi, la salle évoquait à la fois une salle de contrôle de mission de la NASA et un décor de Space 1999 revisité par Gaudi.  

« Je ne vais pas vous faire de discours, hein, lança le financier du Projet Croatoan. Vous savez tous ce que vous avez à faire et vous connaissez l’importance de ce premier test de sortie de l’atmosphère. Alors bonne chance, et au travail ! » 

Les employés qui l’avaient écouté d’une oreille se concentrèrent de nouveau sur leur tâche. Il restait encore mille détails à régler, à vérifier. Et même si tout s’annonçait bien, le moindre grain de sable pouvait avoir des conséquences catastrophiques. À l’écran, un compte à rebours était surimposé sur l’image d’un rectangle foncé enfermé dans un tunnel qui semblait étroit. 

« Je suis en contact audio/vidéo avec l’équipe du bunker, déclara Leïla. Ils veulent assister à ça, eux aussi. 

— Parfait, dit Mosier. 

— C’est qui l’équipe du bunker ? demanda Tanit. 

— Un groupe d’homme et de femmes enfermés dans un endroit isolé du désert du Kalahari, lui répondit sa mère. Ils apprennent à y vivre en autarcie et font tout un tas d’expériences afin de préparer de longs vols spatiaux habités. » 

Scott Mosier tira une chaise et s’installa entre Leïla et Tanit. Avec ses grands yeux noirs et ses cheveux bruns attachés en queue de cheval, la fillette ressemblait à une version miniature de sa mère. La ressemblance était frappante. Presque surnaturelle. Elle portait un pantalon court et un tee-shirt arborant le symbole de Poudlard, typique d’une enfant de sept ans. Mais, même si cela n’était pas évident au premier coup d’œil, il y avait quelque chose de différent chez elle. Un manque. Il fallait l’observer quelque temps pour se rendre compte qu’elle ne possédait pas l’insouciance, le côté pétillant des autres jeunes. Comme si on lui avait arraché cette étincelle sans ménagement. Elle paraissait trop sérieuse pour son âge. Elle ne posait jamais des questions aux réponses évidentes et ne prenait pas la parole pour rien. Le créateur du Projet Croatoan la regardait avec admiration. Ou avec fierté, peut-être. 

« Alors, lui dit-il, c’était comment ces vacances ?  

— Plutôt bien, répondit la fillette. Je suis allé à la plage avec Paz, ma nounou. Mais maman n’est pas venue souvent. 

— J’imagine. Elle devait avoir beaucoup de travail pour préparer le lancement. Et moi aussi, j’étais très occupé. Sinon, tu peux être sûre que je vous aurais accompagnées. » 

Il la regarda quelques secondes encore puis se tourna vers la femme qu’il connaissait sous le nom d’Hélène Desportes. 

« Tout va bien ? lui demanda-t-il. Tu n’es pas trop fatiguée ? 

— Ça ira mieux dans… » Elle regarda le compte à rebours. « Dans un peu plus de 23 minutes. Et je ne suis pas trop fatiguée, non. J’ai tout délégué à Ted », ajouta-t-elle en souriant. 

Mosier se tourna vers Reynolds qui, concentré sur un de ses écrans, n’avait rien entendu. 

« Nous sommes bien dans la montagne, pas vrai ? demanda brusquement Tanit. 

— Oui, répondit l’homme. 

— Et la fusée va partir d’ici. Quand ses moteurs vont démarrer, elle ne risque pas de nous brûler ? » 

Un grand sourire apparut sur le visage de Mosier. 

« Non. Aucun risque. Il n’y a pas de propulsion par moteurs à combustion. Mais le satellite que nous envoyons en orbite… tu sais ce qu’est l’orbite ? » 

Un hochement de tête. 

« Donc ce satellite est projeté par une sorte de catapulte électromagnétique qui se trouve dans la montagne. Imagine une sorte d’immense sarbacane qui propulse un projectile par le sommet…  

— D’accord, dit Tanit. Et ce satellite, il va servir à quoi ? 

— Tu sais que j’ai un autre travail. Une entreprise de jeux vidéo qui s’appelle Vinysoft. 

— Oui, j’ai la GameStation et tous les jeux à la maison. 

— Eh bien, ce satellite va servir à créer un réseau autour de la planète qui pourra relier toutes les consoles que je fabrique entre elles. Une autre toile globale, différente d’internet. 

— On pourra alors jouer avec d’autres gens partout dans le monde ? 

— Oui, et pas seulement, expliqua Mosier. 

— Vingt minutes avant le lancement », dit Leïla. 

Scott Mosier et Tanit continuèrent à discuter et à rattraper leur retard. Autour d’eux, l’anxiété montait peu à peu chez les ingénieurs et les contrôleurs. 

Les minutes s’écoulaient trop vite pour certains, trop lentement pour d’autres. 

Tanit suivit les dix dernières secondes du compte à rebours en prononçant les chiffres à voix haute. Lorsqu’elle annonça « lancement », il ne se passa rien. Enfin, pas tout de suite. Une légère secousse fit trembler la montagne, puis un bruit étrange évoquant davantage un souffle qu’une explosion s’éleva. Quelque chose apparut ensuite sur l’écran de contrôle de Leïla, un bref éclair qui traversa le sommet du pic, et ce petit point lumineux continua de s’envoler vers les cieux. 

Le satellite était parti. 

« Lancement plus vingt secondes, dit un contrôleur. Trajectoire ok. Température ok. » 

Quelques soupirs soulagés se firent entendre aux quatre coins de la salle et une minute plus tard, les premiers applaudissements retentirent. Le test semblait réussi. Le satellite serait bientôt en orbite. 

Mosier leva les bras au ciel et hurla : 

« Mais oui ! Vous êtes tous formidables ! » 

Tous l’imitèrent et poussèrent des cris pour se congratuler mutuellement et évacuer toute la pression accumulée. Des années de travail se concrétisaient enfin. Et même si ce n’était qu’une première étape, elle était cruciale. 

« Des gens pourront monter à bord d’engins lancé par cette catapulte ? demanda Tanit à sa mère qui venait de féliciter Ted Reynolds. 

— Oui, lui répondit-elle tout sourire. 

— Nous allons pouvoir un jour partir de la Terre, alors ? » 

Leïla regarda sa fille et prit soudain une mine grave. 

« J’espère que nous ne serons pas obligés d’en arriver là, lui dit-elle. Nous faisons tout pour l’éviter, en tout cas. » 

Tanit acquiesça et se retourna, appelée par Scott Mosier, rayonnant, qui la prit dans ses bras et la fit virevolter, emporté par le bonheur d’un lancement réussi. 

 

 

28 janvier 2015

 

De : Paul Phillips <paulphillips23@ymail.com>

à : Samuel <samsamtr@ymail.com>

Sujet : Leïla

 

Bonjour,

 

J’ai trouvé cet e-mail sur votre site. Je suis tombé sur l’article où vous parlez de votre amie d’enfance disparue, relayé par un site de rock anglais. Je connais la fille sur la photo. Je suis même sorti avec elle à Berkeley dans les années 90. Elle ne s’appelait Leïla, mais était bien d’origine française. Je pourrais sans doute vous en dire davantage, mais il vaudrait sans doute mieux que nous nous rencontrions.

J’habite Barcelone. Si vous pensez pouvoir venir me voir, j’aurai sans doute des choses à vous dire.

 

Cordialement,

 

Paul Phillips

 

 

Samuel se plante devant un magasin de jeux de société à l’angle de la Carrer de Bailèn et de la Carrer d’Ausiàs Marc. Des sets de cartes et des wargames. Un autocollant « triangulo friki » sur la porte en verre.

Il se retourne et fait quelques pas vers le carrefour en regardant sa montre. L’intersection des deux rues forme une vaste courbe bordée d’érables sans feuilles. Quelques voitures et des scooters roulent sur l’artère la plus large, la Carrer d’Ausiàs Marc. L’atmosphère est calme, ouatée, loin du tumulte des quartiers plus touristiques. Samuel sort de l’ombre d’un bâtiment et va se placer sous les rayons du soleil, haut dans le ciel. Le temps est bien meilleur à Barcelone qu’à Paris, en février.

Pendant les minutes suivantes, il observe les gens qui passent en vélo ou à pied et s’attarde particulièrement sur ceux qui s’arrêtent pour rentrer chez eux, ou dans un magasin. Mais personne ne s’approche de lui et il reste seul. Il regarde fréquemment la montre Omega qu’il porte au poignet. Tout à coup, quelqu’un lui fait signe du trottoir d’en face, comme s’il l’avait reconnu.

Samuel lui répond d’un geste. L’homme, la quarantaine, blouson marron et jean bleu, s’engage pour traverser. Il marche d’un pas lent, en souriant, sans quitter le Français des yeux.

Tout à coup, Samuel tourne la tête vers un vrombissement de moteur surprenant. Un véhicule arrive. Et il arrive trop vite.

Le Français tend un bras et ouvre la bouche… Trop tard.

Au milieu de la route, celui qui voulait le rejoindre décolle, percuté par une voiture bleue qui roule bien au-dessus de la vitesse autorisée. Il heurte l’avant du capot, vient frapper contre le pare-brise – deux bruits d’impact successifs – puis se retrouve catapulté en l’air. Il retombe lourdement – troisième coup, plus sourd – sur l’asphalte derrière le véhicule qui ne s’arrête même pas.

En un geste inconscient, les mains de Samuel viennent couvrir son nez et sa bouche. Des crissements de pneus, freinages d’urgence, s’élèvent autour de lui. Il regarde des deux côtés de la route puis s’avance vers l’homme à terre. La voiture qui l’a percuté est déjà loin.

Il manque une chaussure à l’accidenté. Il porte une chaussette verte. Sa jambe est repliée bizarrement, mais en dehors de cela, allongé sur le dos, les yeux fermés, la tête tournée sur un côté, il semble dormir, comme s’il s’était allongé là pour se reposer quelques minutes.

Une tache de sang s’étale sous son crâne. Le liquide rouge se propage, fluide sur le macadam.

D’autres personnes arrivent près de Samuel et s’écrient en espagnol ou en catalan. Deux d’entre elles sortent leur téléphone et appellent les secours.

L’homme au sol ne bouge pas. Son blouson ouvert laisse apparaître son portefeuille. Samuel semble hésiter un instant puis il s’en empare. Il l’ouvre, regarde le permis de conduire rangé dans une pochette en plastique transparent. Il y lit le nom de l’homme : Paul Phillips.

Il repose le portefeuille et se lève.

Une femme, visiblement moins paniquée que les autres badauds qui ont accouru sur les lieux s’agenouillent près de Phillips. Elle passe une main devant sa bouche et lui prend le poignet avec autorité et expérience.

« He muerto, » annonce-t-elle.

Samuel, les jambes tremblantes, s’assoit par terre au milieu de la route, une sensation étrange au niveau de l’estomac, comme s’il avait avalé tout un bac à glaçons.

 

 

De : Samuel <samsamtr@gmail.com>

à : Ph.Mounier <philcrtn@netamaze.com>

Sujet : Stop

 

Philippe,

J’arrête tout. Je ne sais pas si je deviens aussi parano que toi ou si tu avais raison, mais Leïla n’a qu’à aller se faire foutre.

 

Samuel.

 

Fin de l’épisode 9. À suivre.

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