La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

18 novembre 1988

«

 

Tu as vidé les poubelles ? »  

 

La femme qui venait de parler – la trentaine, blonde décolorée aux racines noires, queue de cheval qui dépassait de sa casquette rose marquée d’un « M » jaune – avait le regard abattu de quelqu’un qui s’est laissé dépasser par les événements quelques années plus tôt. Son employée répondit « oui » et la manager lui indiqua alors, avec une pointe de jalousie dans la voix : 

« Alors, c’est bon, tu peux y aller. » 

Leïla descendit dans le sous-sol miteux du « restaurant » où elle ôta son uniforme McDonald’s pour enfiler ses vêtements civils : un jean, un t-shirt noir et un pull gris un peu trop large acheté dans une friperie. Elle rangea ses habits de travail – prêtés contre une caution de deux cents francs – dans son sac à dos sans parvenir tout à fait à s’ôter du nez l’odeur de friture qu’ils dégageaient. Peut-être qu’il n’y avait pas uniquement le tissu qui empestait l’huile et le steak trop cuit, mais qu’à force de baigner dans cette atmosphère, sa peau était elle aussi contaminée. Après cinq heures à servir des clients derrière un comptoir – sur place ou à emporter ? – c’était comme si l’endroit avait déteint sur elle. Pareille aux autres employés, et à la plupart des clients, elle se sentait épuisée, inutile et affligeante, bref : malheureuse. 

Elle sortit du restaurant par une porte de service et se retrouva dans une petite ruelle donnant sur un des grands axes du centre de Strasbourg. Elle avait choisi la ville par hasard, presque un an plus tôt, avant de s’y installer. L’endroit n’était pas pire qu’ailleurs. Il était même plutôt joli. Les habitants venaient d’horizons assez divers pour qu’elle ne s’y sente pas à l’écart et elle avait réussi à y trouver une certaine stabilité. En attendant mieux. 

Après des débuts difficiles, elle était parvenue à se loger dans un foyer pour jeunes en détresse et à trouver ce travail à mi-temps. Avec l’aide d’une assistante sociale aussi bienveillante que débordée, elle avait également décroché, sous le nom d’Agnès Bois, un bac C par correspondance, un diplôme obtenu bien plus facilement qu’elle l’avait d’abord cru, malgré son jeune âge – contrairement à ce qu’indiquait le passeport d’Agnès, Leïla n’avait que seize ans et pas dix-huit. Puis elle s’était inscrite en DEUG de sciences à l’université de Strasbourg et avait sympathisé avec quelques camarades de cours. C’est à cette occasion qu’elle avait rencontré Annabelle, une petite brune aux cheveux courts, survoltée et pleine de vie, toujours souriante, qui l’avait, en quelque sorte, prise sous son aile. Cette nouvelle amie avait d’abord cherché à dérider la fille seule et taciturne qu’elle croisait souvent dans plusieurs TD, mais sans succès. Au départ, Leïla ne riait pas à ses commentaires sur les pellicules échouées à même la veste du prof de chimie et refusait ses invitations à aller boire un verre après les cours. Puis, peu à peu, au moment où Annabelle semblait renoncer à la faire sortir de sa coquille, Leïla s’était finalement ouverte à sa camarade. Un mois plus tard, elle emménageait dans l’appartement de sa nouvelle amie. 

Annabelle redoublait sa première année. Ses résultats ne s’amélioraient pas, mais elle n’en avait cure. Elle profitait de la vie, de son grand appartement et enchaînait les fêtes, les expériences avec la drogue et les garçons. Quand elle avait appris que son amie Agnès vivait dans une minuscule chambre universitaire, elle lui avait proposé de venir s’installer dans le trois-pièces que ses parents, avocats à Colmar, avaient acheté dix ans plus tôt. Ce sera super, tu verras, lui avait-elle dit. Tu pourras rester le nez collé à tes livres pendant que je ferai à bouffer.  

Leïla n’avait pas hésité longtemps. Le logement la rapprochait de son travail au MacDo et lui évitait de payer un loyer qui, bien que modeste, grevait chaque mois son maigre budget. D’autre part, vivre avec Annabelle lui avait également insufflé un nouvel enthousiasme, un souffle frais, exaltant, à l’opposé de ce qu’elle avait fui. Sa colocataire ne manquait pas de côtés agaçants –  bruyante, trop curieuse et bordélique, entre autres – mais largement compensés par sa perpétuelle bonne humeur et l’amitié sincère qu’elle semblait porter à Agnès. 

Vingt minutes après avoir quitté le fast-food, Leïla arriva devant le petit immeuble où elle habitait. Une fenêtre du deuxième étage, celle du salon de leur appartement, était ouverte et un jeune homme qu’elle ne connaissait pas, fumait une cigarette, appuyé contre l’allège. De la musique forte – un titre du récent album des Happy Mondays qu’Annabelle écoutait du matin au soir en remuant la tête – s’échappait de l’ouverture. 

Leïla monta l’escalier jusqu’à l’appartement et découvrit qu’il était rempli de garçons et de filles qui dansaient, un verre à la main, ou discutaient en riant, par petites grappes. Tout lui revint alors. Quelques jours plus tôt, Annabelle lui avait parlé d’organiser une fête avec ses anciens amis du lycée et de première année. Leïla lui avait répondu qu’elle n’y voyait pas d’inconvénients puisque cela tombait un soir où elle travaillait puis, l’esprit occupé par d’autres problèmes plus pressants, avait aussitôt oublié la date prévue. Ce soir, donc. 

Elle poussa un soupir inaudible par-dessus la musique puis se fraya un chemin parmi les fêtards. Elle reconnut quelques personnes avec qui elle avait déjà vu Annabelle discuter sur le campus, mais les trouva bien différentes dans ce nouveau contexte. Certains parlaient fort pour essayer d’amuser leurs interlocuteurs, d’autres s’agitaient, abandonnés au rythme de la musique et d’autres encore étaient avachis par terre ou sur le canapé, tirant sur des joints aussi épais que deux doigts. Ils ne se ressemblaient plus, paraissaient s’être oubliés. Comme s’ils cherchaient à fuir, pour quelques heures, leur existence quotidienne. Un jeune homme aux cheveux longs, le visage d’une extrême pâleur, s’était assoupi sur le fauteuil où elle passait tout son temps lorsqu’elle était à la maison. 

La musique devint brusquement plus calme ; Leïla ignorait le titre de ce nouveau morceau. Connaissant sa colocataire, elle imaginait qu’Annabelle avait passé du temps à dupliquer des titres tirés de CD sur des cassettes pour soigner sa playlist. 

« Hé, salut, lui lança brusquement une fille blonde avec qui elle avait déjà échangé quelques mots sur une pelouse de la fac. T’es bien la coloc d’Anna, hein ? » 

Hochement de tête. 

« Sers-toi un verre, dit la blonde en désignant une table recouverte de bouteilles d’alcool. 

— Non, merci, ça va, répondit Leïla. Je suis crevée, je vais aller me pieuter, je pense. 

— Euh, bon courage pour dormir, alors, lui dit la fille en levant un doigt pour évoquer le bruit ambiant. 

— Tu sais où est Annabelle ? 

— Ça fait un moment que je ne l’ai pas vue. Mais elle ne doit pas être loin. Apparemment, expliqua la fille avec un sourire entendu, ça fricote, là-dedans ». Elle désigna les deux portes qui donnaient dans les chambres : fermées. 

Leïla se dirigea vers la sienne et y entra machinalement. 

Le battant se referma dans son dos le temps qu’elle fasse le point dans la demi-pénombre ; seule sa lampe de chevet était allumée. 

La première chose qu’elle vit, ce furent les fesses blanches d’un type couché sur son lit, son jean sur les chevilles. Il lui fallut un instant supplémentaire pour distinguer la silhouette qui se trouvait sous lui. Annabelle, les yeux presque fermés, la tête déjetée sur un côté, était allongée sur le dos, son t-shirt remonté sur les épaules, les seins à l’air et la culotte accrochée comme un drapeau en berne à l’un de ses orteils. 

Leïla eut d’abord le réflexe de faire demi-tour. Elle avait surpris son amie dans une position inconfortable avec un garçon. Elles en riraient sans doute demain.  

Puis elle entendit Annabelle gémir. 

« Nnnn. »
Leïla se figea. 

« Nnnnonn, arrête, je te dis. » 

Annabelle bougeait faiblement la tête, d’un côté puis de l’autre. 

Leïla fit un pas dans la chambre. Le jeune homme l’entendit. Il se retourna. 

« Hé ! Ça va ? On te dérange ? » lança-t-il à la nouvelle venue. 

Elle ne répondit pas. 

« Putain, mais dégage ! dit le type, cheveux en brosse et polo de marque. Tu vois pas qu’on est occupés ?! » 

Il articulait mal. L’alcool. 

Leïla avança encore. 

« Annabelle, ça va ? » demanda-t-elle, inquiète. 

Son amie tourna la tête vers la voix, mais le regard vide, sans parvenir à déterminer d’où elle provenait précisément. 

« Oh, mais c’est pas possible ! Tire-toi ! » lança l’homme, plus menaçant, cette fois. 

Leïla le regarda, les yeux noirs de colère. 

« C’est toi qui dégage ! dit-elle lentement. 

— Putain, mais tu te prends pour qui ? La vie privée, tu connais ? 

— Tu es sourd ? Elle t’a dit non. Tu vois bien qu’elle n’est pas en état. » 

Il observa Annabelle qui avait du mal à garder les yeux ouverts. 

« Mais non, ça va, elle est juste un peu bourrée. On s’amuse…  

— Sors de cette chambre toute de suite ! » 

Leïla était furieuse. Passé la surprise et le choc, elle avait analysé la situation en une seconde. Annabelle était presque dans les vapes et elle n’avait vraiment pas l’air de s’amuser. Son agresseur la dégoûtait. 

« Non », dit-il en se redressant vers elle, à genoux sur le lit, la queue à moitié flasque, mais l’air sûr de lui. « C’est toi qui vas sortir d’ici le temps qu’on finisse ce qu’on a commencé ! » 

La colère qui submergea Leïla dépassa son être. Elle sentit comme une puissance ancestrale et tellurique qui remontait du sol et se transmettait à elle par ses pieds avant de remonter dans tout son corps. Elle fit un pas de plus vers l’être pathétique face à elle et eut l’impression de se voir de l’extérieur, debout dans cette chambre, possédée par une force invisible, telle une déesse mythique aux allures d’héroïne d’une adaptation télé de Stephen King, éclairée en contre-plongée et les cheveux agités par un souffle furieux. 

Le lit se mit à trembler et l’agresseur perdit l’équilibre. Il se retint d’une main sur le matelas. Leïla lut de la surprise dans ses yeux. 

Autour d’elle, un martèlement bas s’éleva peu à peu par-dessus le bruit étouffé de la musique provenant du salon. Les tiroirs de sa commode bon marché remuaient, frappant contre le cadre du meuble. 

Cette fois, le regard de l’homme passa de l’incompréhension à la terreur. Il descendit du lit juste au moment où des livres posés sur une étagère décollaient pour traverser la pièce en volant. 

Il se protégea le visage des avant-bras, comme sous l’assaut d’une nuée d’oiseaux, puis remonta son pantalon et sortit de la pièce. En un éclair, comme pourchassé par le diable. 

La fureur de Leïla s’évanouit, effacée, remplacée par une sensation d’épuisement colossale. Les volumes qui n’avaient pas encore heurté un mur retombèrent par terre, abattus par un chasseur inexistant. 

Leïla se précipita vers Annabelle. 

« Hé, ça va ? dit-elle en lui prenant la tête entre les mains. 

« Oooh, Agnès… » Bouche pâteuse, voix blanche. « Ça va. Fatiguée. Envie de dormir. » 

Leïla baissa le t-shirt de son ami pour qu’il la recouvre jusqu’aux hanches et la fit passer, tant bien que mal, sous la couette. Le sommeil avait déjà emporté Annabelle. 

Puis elle s’allongea à son tour et regarda les livres éparpillés par terre dans la chambre. 

Que s’était-il passé ?

 

2014

Samuel conduit Frédéric à l’arrière de sa maison. Dans le salon, Romain vient de lancer, à fond, un vieux CD de Curve.

A gift from God, a small creation. 

L’habitant des lieux entraîne son ami dans un escalier puis, à l’étage, le long d’un couloir dont le vieux parquet grince à chaque pas. Au fond, une porte ouverte donne sur une petite pièce encombrée. Frédéric entre dans cette chambre reconvertie en bureau et en salle de musique. En face d’un vieux canapé au cuir râpé se trouve un bureau massif recouvert de plusieurs piles de livres et d’un Mac récent. Dans un coin, une guitare électrique au look sixties est posée contre un petit ampli Fender. Les volets en espagnolette laissent passer deux rayons de soleil brûlants.

« On sera plus tranquille pour discuter, ici, explique Samuel en désignant le sofa à son ami. Mon frère ne veut plus entendre parler de ça.

— Il a toujours cette histoire en travers de la gorge, on dirait, dit Frédéric en s’asseyant.

— Oh non, détrompe-toi. Il est passé à autre chose. Il s’est estimé trahi par Leïla et a décidé qu’elle ne valait pas la peine de gaspiller une minute de plus à penser à elle. Il est comme ça, Romain, il arrive à laisser des choses, bonnes ou mauvaises, derrière lui. »

Samuel s’installe derrière son bureau et ajoute :

« Parfois, j’aimerais être comme lui. »

Fred s’assoit sur le rebord du canapé.

« Bon, alors, pourquoi ces cachotteries ? Qu’est-ce que t’as foutu ? T’as retrouvé Leïla ou quoi ?

— J’ai essayé, oui.

— Tu as vraiment passé beaucoup de temps là-dessus ?

— Plutôt. Contrairement à Romain, je n’ai pas pu tout laisser tomber, faire comme si ça n’existait pas. Tu te rappelles quand tu as découvert la photo de Leïla diplômée chez les Mounier ? »

Fred hoche la tête.

« Je n’ai pas digéré qu’ils se taisent, ces vieux cons, et qu’ils nous foutent dehors, poursuit Samuel. Nous étions à deux doigts d’apprendre ce qu’elle était vraiment devenue et ils se sont refermés comme des huîtres en disant qu’ils n’en savaient rien, qu’ils recevaient simplement des cartes postales, de temps en temps, qui leur indiquait que tout allait bien.

— Ouais, je me souviens aussi que pour Romain, c’était comme si, quelque part, elle nous narguait.

— C’est possible, mais dans ce cas, ce n’est pas nous qu’elle narguait.

— Comment ça ?

— Moi aussi, j’ai trouvé bizarre qu’elle continue à donner des signes de vie à des inconnus qu’elle n’avait vus qu’à une ou deux reprises, soi-disant. Que cherchait-elle en faisant ça ?

— Je sais pas, moi, leur montrer que ce qu’ils avaient fait pour elle valait le coup, peut-être ? Que ce n’était pas pour rien. Les remercier… »

Samuel secoue la tête.

« Non. Je ne crois pas. C’est plus compliqué que ça, à mon avis. Comme toute cette histoire. Et les questions que je me suis posées ce jour-là n’ont pas cessé de me hanter.

— Ouais, je me rappelle que tu n’as pas dit un mot durant tout le retour en voiture.

— Je voulais savoir. On avait reconstitué une grosse partie du puzzle : Leïla était encore en vie. Mais il me manquait le plus important. Pourquoi ? Nous savions qu’elle s’était enfuie en ne disant rien à personne, pas même à sa meilleure amie, mais elle n’avait pas laissé d’explication.

— Et tu ne pouvais pas te contenter de ça ? De savoir qu’elle n’a pas été enlevée ou assassinée ? Au-delà de la vexation, je crois que j’ai été soulagé, moi, ce jour-là.

— Oui. Je vois ce que tu veux dire. Un des tunnels les plus sombres de notre existence venait subitement d’être éclairé. Mais le problème, c’est que nous n’étions pas arrivés au bout de ce tunnel. J’avais l’impression que Leïla me devait – qu’elle nous devait – des explications. »

Samuel se tait un instant et détourne les yeux de l’écran de son ordinateur pour les poser sur son ami. Puis il lâche :

« Alors, j’ai continué. Seul. »

Fin de l’épisode 2. À suivre.

Lire l’épisode suivant.

Donec id Aliquam ut dapibus consequat. Sed felis sem, leo