La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

20 décembre 2012

 

V
ikram Lahiri attendait Leïla/Hélène à l’accueil. Appuyé contre le bureau en bois de la standardiste, en costume cravate impeccable, il revêtit un sourire, comme l’on enfile un tee-shirt, en la voyant passer les portes d’entrée en verre. 

« Mme Desportes, vous avez fait bon voyage ? demanda-t-il en s’approchant pour lui serrer la main.  

— C’était long, mais sans inconvénient majeur. J’étais en Allemagne pendant deux jours et le décalage horaire me tue. Ce n’est pas aujourd’hui que vous allez pouvoir m’emmener dans ce super restaurant de Calcutta dont vous me parlez depuis des lustres. » 

Elle avait désormais plus de quarante ans et des mèches blanches, qu’elle ne prenait pas la peine de teindre, parsemaient sa chevelure brune. Cela faisait déjà plusieurs années que des cernes s’étaient installés sous ses yeux. Elle salua la standardiste d’un signe de la tête. 

Lahiri grimaça. 

« Vous voulez vous reposer avant d’aller rendre visite à l’équipe ? 

— Non, répondit Leïla. Je ne veux voir personne d’autre que vous. J’ai joué à la dernière version et j’ai quelques documents à vous transmettre, des changements à implémenter. Mais ce que j’ai à dire ne concerne que vous. 

— Ah mince, ils se faisaient une joie de vous revoir. Ils ont adoré votre dernière visite et la discussion que certains ont eue avec vous a changé leur vie. » 

D’un geste, il lui indiqua de le suivre et reprit. 

« Je me rappelle encore d’Arijit me disant, les yeux écarquillés, qu’il n’avait jamais rencontré personne d’aussi intéressant que vous. 

— Oh, ils exagèrent. C’est parce qu’ils n’ont pas rencontré grand monde. Vos employés ne sortent pas assez, Vikram. Vous devriez les connecter à Internet, au moins. » 

Le jeune Indien, vingt-neuf ans, partit d’un rire discret. Ils longèrent un couloir silencieux aux murs blancs. L’endroit paraissait vide, mais derrière les portes en bois, des employés, programmeurs et artistes s’affairaient, dissimulés au monde extérieur. L’envers du décor. 

« Même avec le web, les chances de croiser des gens qui ont un tel parcours sont minces. D’ailleurs, vous êtes un bon exemple. J’ai longtemps cherché, mais aucune interview de vous n’est disponible sur le réseau. Pas même une photo. Vous êtes plus discrète que Brahmâ. 

— Une vieille habitude », se contenta-t-elle de répondre. 

Il la fit entrer dans son bureau. 

« Asseyez-vous, je vous en prie ». 

Leïla se laissa tomber dans le petit canapé bleu collé contre un mur recouvert d’affiches de jeux produits par le studio : Bulleteer, From the Darkness ou Neurotwist. Il tira un fauteuil pour se placer face à elle. 

« Vous voulez un café, un thé ? 

— Non, merci, ça ira. Je suis désolée de débarquer comme ça, un peu à l’improviste, mais je ne voulais pas évoquer la situation au téléphone. Vous dirigez un des studios les plus compétents de Vinysoft et je n’ai vraiment rien à dire à propos de votre travail. La partie du jeu que vous produisez est très aboutie. Je n’ai que quelques remarques à vous faire, mais trois fois rien. » 

Vikram Lahiri s’adossa à son fauteuil avec un petit sourire. 

« Malheureusement, à moyen terme, reprit Leïla, nous allons devoir changer notre fusil d’épaule. » 

Devant son regard surpris, elle poursuivit.  

« Ééa ne fonctionne pas assez, expliqua-t-elle. C’est aussi simple que ça. 

— Je croyais que les ventes étaient très bonnes. Sans parler des critiques. L’utilisation de la réalité virtuelle a été saluée comme une véritable révolution et le game design est absolument novateur. 

— C’est juste, mais les ventes, aussi faramineuses soient-elles, ne suffisent pas. Pour un autre jeu, elles seraient formidables, mais nous avons tellement investi que nous sommes loin de rembourser tout l’argent injecté. Nous y croyions dur comme fer, mais nous savions que ce serait dur. » 

Lahiri baissa un instant la tête, abattu. 

« Et le véritable problème est que nous continuons à améliorer le jeu, de build en build. Le réseau de satellites qui relie les joueurs est en place, mais nous travaillons encore, comme ici, pour peaufiner les détails selon les spécifications annoncées au tout début de l’aventure. Et cela coûte cher.  

— Vous essayez de me dire que nous allons devoir arrêter de bosser sur Ééa ? 

— Oui. Mais ne vous inquiétez pas, Vikram. Vous ne serez pas au chômage pour autant. Vinysoft va devoir recentrer un peu ses activités. Nous envisageons un Bulleteer 2. Le studio de Montréal planche déjà dessus et vous y participerez sans doute, d’une façon ou d’une autre. 

— Bien, souffle Lahiri, la gorge serrée. 

— Pour renflouer un peu les caisses, nous envoyons même des satellites de télécommunications de firmes concurrentes avec notre lanceur privé. Ce que Scott s’était jusqu’ici toujours refusé à faire. Nous en sommes là. » 

Leïla leva un instant les yeux au ciel puis poussa un long soupir. 

« Oh, et puis merde, je vous dois la vérité, Vikram. Vous m’avez toujours soutenu depuis mon arrivée dans la boîte. Et maintenant que Scott est en rémission et qu’il va sans doute pouvoir reprendre la main, je compte bien prendre du recul. Je crois que nous allons moins nous voir, vous et moi. Mais je ne peux pas faire comme si tout n’était une question d’argent. » 

Lahiri la regarda, intrigué. Elle ne lui avait jamais semblé du genre à se confier. 

« Vous savez sans doute que c’est moi qui ai eu l’idée d’Ééa… Je cherchais à retrouver la sensation que j’ai eue, gamine, en jouant sur une borne d’arcade qui s’appelait Scipio. Vous avez déjà entendu parler de ce jeu ? 

— Non, avoua Vikram. 

— Et c’est normal. Nous sommes très peu à y avoir joué. À l’époque, ça a été une véritable révélation pour moi. La première étape du parcours qui m’a conduit jusqu’ici. Il m’a laissé entrevoir tout un monde de possibles. C’est difficile à expliquer, mais il a changé ma vie. Vraiment. » 

Elle laissa un temps de silence avant de reprendre : 

« Le gameplay, le graphisme, le son, tout était révolutionnaire, pour l’époque, dans Scipio. Et j’ai voulu accomplir la même chose avec Ééa. Profiter des dernières technologies actuelles – les réseaux, la VR – pour offrir un jeu multi-facettes, le jeu global, le méta-jeu qui pourrait changer des vies comme Scipio a changé la mienne. 

— Et vous avez réussi, s’exclama Lahiri. Ééa est formidable. C’est un vrai chef d’œuvre. » 

Leïla secoua la tête. 

« J’y ai joué des milliers d’heures sans jamais perdre espoir. Avec des milliers d’autres personnes sur toute la planète. J’ai testé toutes les configurations, tous les mini-jeux, exploré l’univers du jeu… Et je n’ai jamais retrouvé ce que j’avais ressenti en jouant à Scipio

— Personne ne peut explorer tout l’univers d’Ééa, c’est justement ce qui en fait le charme… 

— C’est un échec », l’interrompit Leïla, fataliste. 

 

 

Leïla accepta finalement d’aller dîner avec Vikram Lahiri. Elle était tellement épuisée qu’elle n’arriverait sans doute pas à dormir. Et elle mourait de faim. Le restaurant dans lequel il voulait l’emmener était complet ce soir-là. Ils prirent un taxi pour aller dans un autre établissement, le Peter Cat, sur Park Street, qu’un des employés du studio leur avait conseillé et où Leïla commanda un excellent Chelo Kebab. Elle ne parla guère durant le repas et le laissa raconter avec fierté les derniers progrès de son équipe sur la partie d’Ééa dont ils avaient la responsabilité. Il entama même une énumération des améliorations qu’ils pourraient apporter avant de se rappeler ce qu’elle était venue lui annoncer : ils ne travailleraient désormais plus sur le jeu. 

Après le repas, elle lui demanda à aller voir le fleuve. Ils plongèrent dans le tourbillon de Calcutta et remontèrent la rue jusqu’au Maïdan, l’immense parc de la ville, dans lequel ils s’engagèrent. L’endroit laissait entrevoir plusieurs facettes du pays avec ses grands espaces jonchés d’hommes épuisés et de détritus, ses terrains de sports et son Victoria Memorial, verrue du passé colonial dont le poumon de Calcutta ne se débarrasserait sans doute jamais. Quelques jeunes avec des téléphones ou des MacBooks, assis près d’une étendue d’eau apportaient une touche de modernité. 

Lorsqu’ils sortirent du Maïdan après une longue marche et atteignirent enfin le bord du Hoogly, le défluent du Gange qui se jetait dans le Golfe du Bengale, le portable de Leïla sonna. C’était sa fille. 

« Tanit. Tu ne devineras jamais où je suis ? 

— Je refuse de jouer à ce jeu avec toi. C’est impossible de trouver. » 

Il y avait une légère trace d’énervement dans sa voix. 

« Je suis à Calcutta. 

— Oh non. 

— Quoi ? 

— Ben tu es loin. J’espérais que tu serais là ce soir. Tu me manques… Enfin, j’espère que tu rentres bientôt. Je n’ai aucune envie de passer Noël seule avec papa. 

— J’imagine bien le cauchemar : maison gigantesque et traiteur à domicile. Je te plains sincèrement, ma fille. » 

Une légère pause. Leïla inspira profondément par le nez, comme si elle pouvait humer l’odeur du fleuve. Le Hoogly était si large qu’on ne distinguait que quelques immeubles qui dépassaient de la verdure sur la rive opposée. Décor lointain et monotone. 

« Je rentre demain. Tu m’auras pour toi toute seule pendant deux ou trois jours… Si la fin du monde n’a pas eu lieu d’ici là. 

— Oh, arrête avec tes prophéties mayas. Tu sais bien que leur calendrier… 

— Je plaisantais, Tanit, ça va. » 

Leïla se tourne vers Vikram Lahiri qui a descendu quelques marches vers la rive pour la laisser discuter en paix. Un peu plus loin, quelques personnes trempent leurs pieds dans l’eau marron du Hoogly. L’endroit est calme. 

« Tu reviens demain, c’est promis ? 

— Je te jure. » 

Leïla ne devrait pas trouver ce spectacle aussi beau. On jette, tous les jours, des centaines de cadavres dans ce fleuve, et les dauphins qui y vivent sont tous devenus aveugles à cause de la pollution. Mais c’est ainsi, elle sent un profond attachement à ce cours d’eau qui, au bout du compte, nourrit plus qu’il ne tue. Un lien avec tout ce qu’elle embrasse du regard à cet instant, quelques minutes avant la fin du monde. Comme si abandonner était dans la nature de l’homme. Comme s’il n’y avait rien à craindre de la perte et la mort. 

« Je t’aime, Tanit », dit-elle avant de raccrocher d’un geste las. 

 

 

 

Juin 2016

 

Quand la sonnerie retentit, Samuel, surpris, demande :

« Il manque quelqu’un ? »

Romain ne répond pas et contourne la maison pour voir qui est à la porte. Samuel se reporte vers Virginie, sa belle-sœur, qui se contente de hausser les épaules sans répondre.

Puis Romain revient avec Frédéric.

« Ah le salaud ! lance Samuel. Il m’avait dit qu’il n’était pas là ce week-end.

— C’est toujours mieux quand c’est une surprise, dit Fred en tombant dans les bras de son vieil ami. Ça fait des semaines que ton frère m’a prévenu que tu viendrais. Je ne pouvais pas manquer ça ! »

Romain prend sa femme par l’épaule, l’air fier de lui.

« Oui, tu as réussi à garder le secret, dit-elle. C’est très bien, mon chéri. »

Frédéric embrasse Virginie puis demande :

« Les enfants ?

— Chez Bouchra, répond-elle. Un peu de tranquillité… »

Une belle brune aux yeux clairs, en chemisier beige et jean serré, se lève d’un fauteuil d’extérieur et s’approche de Fred.

« Bonjour, dit-elle. Je suis Émilie.

— Ah, la fameuse, répond-il avant de l’embrasser en souriant. Je ne vais pas mentir, Sam ne m’a pas beaucoup parlé de toi. Romain, en revanche, n’en revient toujours pas que son frère se soit trouvé une fille aussi bien. Chaque fois que je le croise, c’est le même refrain.

— Peut-être que c’est elle qui a de la chance », dit Samuel en s’approchant de sa petite amie.

Fred les regarde tous les deux et secoue la tête.

« Non, non, je confirme, ton frère avait raison. »

Le jardin de la maison de Romain et Virginie résonne des rires de la nuit tombée. Odeur de barbecue et verres qui s’entrechoquent.

« Tiens, dit Samuel en mettant un verre d’un liquide jaune dans la main de Fred. L’été, c’est pastis pour tout le monde.

— Bon, alors, ça a l’air de rouler avec Émilie, dit son ami en désignant la jeune femme en pleine discussion, un peu plus loin, avec Romain. Elle n’est pas seulement charmante, mais elle a l’air sympathique, en plus.

— Il ne faut surtout pas qu’elle l’entende, mais elle est formidable.

— Je crois que je ne t’avais jamais vu rester aussi longtemps avec une nana.

— Ouais, un an et demi, je crois que c’est un record. Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je me sens bien avec elle, explique Samuel. Je ne sais pas, elle m’apaise. Elle a presque le même âge que moi, rigole aux mêmes idioties et m’empêche de faire des conneries. Enfin, le plus souvent.

— Le plus souvent, hein ? C’est déjà pas mal. Je suis content pour toi. » Frédéric boit une gorgée de son pastis, puis enchaîne : « Tu as l’air vraiment épanoui. Beaucoup mieux qu’avant. J’imagine que tu as vraiment tout laissé tomber. Concernant Leïla. Tu n’es pas allé plus loin, hein ? »

Samuel baisse brièvement la tête puis répond :

« Un jour, j’ai brûlé tous les documents que j’avais sur l’affaire. Toutes les recherches du privé et les miennes. Putain, j’aurais pu faire un beau barbecue, ce jour-là. J’ai même formaté mon disque dur. Je crois que je ne serais pas mécontent de ne plus jamais entendre ce prénom. »

Frédéric le regarde, surpris.

« Ah ouais. À ce point ?

— Ouais. À ce point. »

Une petite sonnerie retentit alors et Samuel sort son téléphone de sa poche.

« Désolé. Un message. »

Il appuie sur une touche et regarde son écran.

Va chercher Philippe Mounier et rejoins-moi dans une semaine. L’adresse suivra. J’ai besoin de vous parler. 

Samuel pose son verre et s’assoit. À le regarder à cet instant, on pourrait croire que quelqu’un vient de mourir.

C’est qui ? écrit-il en réponse au message de ce numéro inconnu.

Quelques secondes plus tard.

Tu le sais bien. 

Sans déc, si c’est une blague, Philippe, elle est de très mauvais goût. 

Ce n’est pas une blague. Ne me fais pas perdre mon temps. 

 

C’est qui ? réécrit-il.

Une minute passe. Samuel reste le regard perdu dans le vide.

« Hé, ça va, grand ? demande Fred.

— Ça va », répond Sam d’une voix tremblante.

Puis le téléphone lance un petit bidip musical. La réponse.

Tu sais très bien qui je suis. 

Puis un autre message. Comme un post-scriptum attendu, mais néanmoins douloureux.

 

 

C’est Leïla. 

Fin de l’épisode 10. À suivre.

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