La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

14 mai 2016

 

«
C’est bon, vous pouvez y aller. »

L’infirmière du Bakar Center Hospital de San Francisco sortit de la chambre et tint la porte à Leïla et Tanit. Elles entrèrent. 

Quelqu’un qui ressemblait à Scott Mosier était allongé sur le lit

Leïla s’approcha de lui.  

« Salut », dit-il. 

Les joues creusées, le PDG de Vinysoft n’avait plus que quelques rares touffes de cheveux blancs sur le crâne. Il s’efforça de sourire. 

« Depuis quand es-tu ici ? demanda-t-elle 

— Deux ou trois jours. » 

Voix froide et faible. Absente. Pâle imitation de celle de l’homme qui, quelques années plus tôt, haranguait ses employés au Pico Naiguata. 

« Tu aurais pu prévenir, tout de même, dit Tanit en s’avançant à son tour près du lit. 

— Je vous ai prévenues. Et puis je vais sortir bientôt. Mon assistant est en train d’organiser l’installation d’un lit médicalisé dans ma maison de Pacific Heights. » 

La jeune fille détourna le regard, les yeux humides. À quinze ans, elle ressemblait moins à sa mère qu’auparavant : la peau moins hâlée, le visage plus allongé, les cheveux coupés courts. Une Keira Knightley version Afrique du Nord. Et toujours ce regard qui perçait tout, à la fois microscope et laser humain, interface avec une intelligence hors du commun. 

« Je n’en ai plus pour très longtemps, reprend-il. Et je ne voulais pas mourir à l’hôpital. Je préfère être chez moi. 

— Ne dis pas ça », souffla Tanit, des larmes sur les joues. 

« Je sais que c’est difficile à entendre, ma chérie. Et crois-moi, c’est difficile à avaler. Mais cette fois, je n’en reviendrai pas. Enfin… on verra. 

— Et voilà, il repart avec ses délires christiques…, dit Leïla. 

— Non, pas exactement. Mais j’ai déjà prévu la suite. Ma cryogénisation », expliqua Mosier. 

Un sourire triste se dessina sur le visage de celle qu’il connaissait sous le nom d’Hélène Desportes. 

« Ça ne m’étonne pas de toi. 

— Une entreprise spécialisée, Alcor, va venir plonger mon corps dans de l’azote liquide pour le conserver. Ou uniquement mon cerveau, je n’ai pas encore décidé si je gardais ou pas cette vieille enveloppe mortelle. Et qui sait, peut-être qu’en 2200, on parviendra à me réveiller et que nous nous reverrons. » 

Le simple fait d’évoquer cette possibilité lui avait redonné un certain enthousiaste et, pendant quelques secondes, il était redevenu lui-même, l’homme vif et exalté qu’elles avaient toujours connu. Il conclut : 

« Le seul truc qui m’emmerde, c’est que je vais devoir passer plusieurs siècles, congelé, en Arizona. » 

Tanit plissa les yeux, mais retint, effort surhumain, un sourire. Elle essuya ses larmes et lui prit la main. 

« Je suis désolée, dit-elle en se tournant vers sa mère. Je ne peux vraiment rien faire. J’ai essayé, hein, mais je ne sais pas comment m’y prendre. » 

Leïla lui posa une main sur l’épaule. Scott Mosier regarda la quadragénaire sans comprendre, mais ne posa de question. 

« Et c’est la même chose pour Croatoan, déclara-t-il comme s’il reprenait le fil d’une conversation qu’il avait eu seul dans sa tête. 

— Que veux-tu dire ? 

— Le projet est resté en hibernation pendant trop longtemps, Hélène. Il faut le faire sortir de l’azote liquide et le réactiver. 

— J’aimerais, mais la situation n’est pas favorable. 

— La boîte est à vous, maintenant. Il y a bien d’autres actionnaires, mais avec mes parts jusqu’à la majorité de Tanit, tu es largement majoritaire. Tu as tous les pouvoirs. Et une grande liberté d’action. 

— Nos tentatives ont échoué, Scott. Le lanceur ne sert plus qu’à mettre des satellites en orbite et il n’a jamais été en mesure d’envoyer le moindre humain dans l’espace. Et Ééa n’a pas fonctionné comme je l’entendais. 

— C’était pourtant excellent, Hélène. Je ne sais toujours pas ce que tu cherchais en te plongeant ainsi dans sa création, mais tu as réussi à créer un des meilleurs jeux vidéo de l’histoire. C’est tout de même quelque chose. 

— Mais on était loin de ce que je voulais. » 

Tanit regardait alternativement les deux adultes. Ils ne s’étaient que rarement retrouvés dans une telle situation, aussi intime, tous les trois. 

« Il faudrait peut-être tout reprendre à zéro, dit-elle. 

— Exactement, lança Mosier avec un regain d’entrain dans la voix. 

— Peut-être, mais je n’en ai pas le courage. Je n’en ai plus le courage. 

— Mais je suis là, moi, maintenant, dit Tanit. 

— Et il te reste le réseau de satellites, ajouta Mosier. Tu pourrais recréer quelque chose qui mettrait sa structure à profit. C’est un gros avantage, déjà. Il faut retrouver l’enthousiasme des débuts, Hélène, et repartir avec un nouvel état d’esprit. » 

Leïla resta silencieuse quelques secondes, pensive. 

« Seule, je n’y arriverai pas. Il me faudrait quelqu’un qui comprenne ce que je veux, ce que je cherche. » 

Elle plissa brusquement les yeux. 

« La seule personne qui en est capable… » 

Elle ne termina jamais sa phrase. 

Leïla et Tanit restèrent quelques heures de plus avec Scott Mosier, dans cette chambre d’hôpital blanche et stérile. 

Il mourut quatre jours plus tard, chez lui. 

 

 

Juin 2016

 

« Ouvre, putain ! »

Samuel cogne de nouveau contre la lourde porte de la grosse bâtisse, maison à un étage, donnant sur une petite rue du village de Lasserre, dans l’Ariège.

« Je te l’ai déjà dit au téléphone, je ne viendrai pas, lui répond une voix à l’intérieur.

— Arrête, c’est ce que tu voulais depuis le début. Ce que tu as toujours cherché. »

Le battant s’entrouvre. Un visage hirsute apparaît.

« Pas comme ça. Je n’ai jamais voulu que ça se passe ainsi. Dégage, Samuel.

— Peu importe la façon dont tu avais imaginé les choses. Tu n’auras pas d’autres occasions, tu sais. C’est maintenant ou jamais. Et elle a bien spécifié que je devais t’emmener.

— Tu es bien sûr que c’est elle, au moins ?

— J’en suis persuadé. Mais pour en avoir le cœur net, il n’y a qu’une seule solution. »

La porte se referme.

« Allez, merde, Philippe. Je ne vais pas rester là au soleil tout l’après-midi. »

Samuel recommence à frapper le bois de la paume. Coups assourdissants.

« Arrête, dit la voix à l’intérieur. Tu vas rameuter tous les voisins. Je ne veux pas d’emmerdes.

— Alors, t’as qu’à m’ouvrir ! »

Samuel continue de cogner.

La porte finit par s’entrebâiller puis Philippe Mounier s’écarte pour le laisser entrer. Les cheveux longs et gras, attachés en une queue de cheval, il a encore grossi depuis la dernière visite de Samuel. Il arbore une barbe poivre et sel touffue et des lunettes épaisses. Teint cireux, mauvaise santé.

Samuel entre dans le couloir aux murs cachés par des empilements de classeurs en carton. Dans le salon enténébré où il débouche ses yeux mettent un instant à s’habituer à l’absence de lumière puis il découvre l’état d’envahissement de la pièce : des piles de livres posées sur les rares meubles – une table, deux chaises, un petit canapé – et par terre, des emballages Amazon dans tous les coins, comme abandonnés par un prédateur trop pressé, des restes de nourritures dans des assiettes éparpillées, des emballages vides. Un petit chemin, au milieu des strates d’objets, serpente jusqu’au bureau installé près de la porte-fenêtre du fond et donnant sur la cour arrière. Un antique mac y surnage, cerné de feuilles volantes en tas et de tours de magazines menaçant de s’effondrer.

L’odeur est immonde. Mélange de vieux papier et de transpiration, rehaussée par un léger fumet de moisissure.

« Tu ne connais personne qui fait des ménages ? » demande Samuel.

Philippe Mounier ne prend même pas la peine de répondre. Il part s’installer sur le fauteuil derrière son bureau.

« Je ne viendrai pas. Tu crois vraiment qu’elle a découvert ton article deux ans après sa publication ?

— Non. Elle a dit qu’elle avait besoin de nous parler. Et je pense aussi qu’elle n’a rien à foutre de moi et que c’est toi qu’elle veut. Si je me pointe seul, elle sera déçue. »

Samuel n’a même pas cherché à s’asseoir. Il n’y a pas un endroit libre où poser une fesse.

« Rien à foutre, s’exclame Mounier. Je n’ai pas envie que ce soit elle qui dicte ses conditions. C’est sans doute un piège.

— Mais comment ça, un piège ? Tu crois qu’elle va nous tuer ? »

Mounier regarde Samuel droit dans les yeux et hoche la tête.

« Arrête tes conneries. Pourquoi elle ferait ça ?

— Je t’ai déjà parlé de CRTN. Il m’a dit qu’elle voulait détruire l’humanité. Ou l’abandonner, au moins.

— Putain, elle a quarante-cinq ans, elle a sans doute dû renoncer à tous ses rêves et a maintenant une vie de merde, comme nous tous. Enfin, regarde-toi. Comment veux-tu qu’elle détruise l’humanité ? Elle n’est pas présidente des États-Unis ni de la Corée du Nord, que je sache…

— Elle est sans doute bien plus puissante que tu le crois.

— Tu prends toujours tes cachets ? demande brusquement Samuel.

— Oui, répond Mounier avec hargne. Tout est sous contrôle. Ce n’est pas ma parano qui parle, là.

— Ouais, c’est ça. La nana que tu recherches depuis des dizaines d’années daigne enfin te parler et tu fais ta mijaurée.

— Si elle veut me parler, c’est qu’elle a besoin de moi. Et je n’ai pas envie de l’aider. Ni de la suivre dans ce qu’elle veut entreprendre.

— Et si tu te trompais, si c’était autre chose ? »

Philippe Mounier ne répond pas. Il regarde fixement l’écran de son ordinateur, la lueur qui s’en dégage donnant à son visage une teinte encore plus inhumaine.

« Je l’ai croisée, dit-il enfin. Juste avant qu’elle ne parte.

— Où ça ?

— Avant qu’elle prenne le train qui lui a fait quitter la ville. Enfin, si elle a bien pris le train. Je crois qu’elle s’est enfuie en partie à cause de moi.

— Surtout grâce à l’aide de tes parents.

— Tu ne sais pas tout, déclare Mounier. Je suis à l’origine de tout.

— Bon, admettons dit Samuel en levant les yeux au plafond. Tu n’as pas envie de savoir comment l’histoire va se conclure ? Je n’en peux plus d’attendre, moi. Tu as peur, c’est ça ?

— Oui, avoue Philippe.

— Je serai avec toi. Et franchement, que peut-il nous arriver ?

— Tout. Tout peut arriver. Et même le pire. »

 

Deux heures plus tard, dans la voiture de location de Samuel, Philippe Mounier, assis dans le siège passager, s’écrie brusquement :

« Arrête-toi. Je veux descendre. »

Samuel lui répond calmement :

« C’est trop tard, maintenant. Nous sommes partis.

— La curiosité a pris le dessus sur la prudence, mais c’est une erreur. J’ai toujours su que ma soif de savoir me perdrait et…

— Depuis quand tu n’es pas sorti de chez toi ? » l’interrompt Samuel.

Mounier le regarde, surpris par la question.

« Je ne sais pas… Je me fais livrer les courses depuis à peu près quatre ans et avant ça…

— Putain, quatre ans sans mettre le nez dehors. Moi aussi, je flipperais à ta place. Essaie de te détendre, ok ? »

Philippe Mounier ne répond pas. Il se penche vers le sac à dos qu’il a emporté et posé à ses pieds dans la voiture. Il l’entrouvre et y plonge une main.

« Elle viendra seule, hein ? demande-t-il.

— Oui, je te l’ai déjà expliqué plusieurs fois. Je lui ai bien fait comprendre que tu ne te pointerais sans doute pas, dans le cas contraire.

— Et tu lui fais confiance ?

— Plus que toi, oui. Mais surtout, je ne vois pas pourquoi elle nous tendrait un piège maintenant, après toutes ces années. Il ne s’est rien passé qui aie pu changer la donne de notre côté. »

Subitement, Samuel se tourne vers Mounier en quittant la route des yeux un instant.

« Tu n’as rien fait que j’ignore, hein ? Quelque chose qui aurait pu la mettre en rogne ? Tu ne m’as rien caché, pas vrai ?

 

 

— Non, je n’ai rien fait, », dit Philippe Mounier en caressant la crosse d’un revolver, invisible aux yeux de Samuel, dans son sac à dos.

Fin de l’épisode 11. À suivre.

sit ut elit. dictum sed in