La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent. Play

24 septembre 1991

 

L
eïla tomba sur le livre un peu par hasard. Elle était entrée chez Moe’s Books pour acheter une récente biographie de Niels Bohr qu’elle avait trouvée assez rapidement puis elle avait erré un peu dans les rayons. Thrillers, science-fiction, histoire : des tas de volumes lui faisaient envie. Elle en sortit certains des rayonnages, regarda leurs couvertures, lu leurs résumés et les reposa. Elle aurait adoré pouvoir retourner chez elle avec ce recueil de nouvelles de Harlan Ellison qui contenait apparemment plusieurs classiques ou Vineland, le dernier roman de Thomas Pynchon qui se déroulait en Californie et était rempli de références au cinéma et à Star Trek. L’article qu’elle avait lu à propos de ce livre expliquait qu’on ne savait presque rien de l’auteur. Il ne répondait à aucune interview et il n’existait que quelques rares photos de lui, datant de son adolescence et de ses années à l’université.

En un sens, elle était un peu comme lui. Elle aussi avait disparu. Deux fois. Agnès Bois, la jeune fille qui vivait à Strasbourg s’était effacée plus d’un an auparavant et c’était avec un nouveau passeport, portant le nom d’Hélène Desportes, qu’elle était arrivée aux États-Unis.

Pynchon était un écrivain effacé, à l’identité floue et que l’on connaissait uniquement par son œuvre. C’était exactement ce que visait Leïla. Elle se consacrait entièrement à ses études et sentait qu’elle pouvait suivre les traces des grands scientifiques dont elle dévorait les biographies comme on lirait des modes d’emploi pour réussir. Elle voulait devenir comme eux, à une différence près : personne ne pourrait jamais écrire l’histoire de sa vie. Elle avait décidé, un jour froid de décembre 1987 de disparaître, de se fondre dans le mystère.

Leïla avait reposé successivement le recueil d’Ellison et le roman de Pynchon. Elle n’aurait pas de temps à leur consacrer. Entre les cours à l’université et ses propres travaux de recherche, ses loisirs étaient réduits à la portion congrue. Pour le dire autrement, elle n’en avait pas. Elle assistait aux leçons des professeurs réputés de UCB et passait le reste du temps à la bibliothèque, dans sa chambre de l’International House à étudier ou sur son lieu de travail, une boutique de vêtements à la mode où elle avait séduit, grâce à son accent français, la patronne qui l’avait embauchée comme vendeuse sur-le-champ. Elle n’appréciait pas vraiment de mentir à des étudiantes et à des mères de famille dont le point commun principal semblait être le mauvais goût en leur disant que telle ou telle tenue leur « allait à merveille », mais où, au moins, elle ne baignait pas dans l’odeur de friture et elle pouvait écouter de la bonne musique.

Leïla n’avait certes pas le temps de lire les livres qu’elle venait de reposer, mais elle manquait surtout d’argent pour pouvoir les acheter. Lorsqu’elle tomba, au rayon ésotérique, sur l’essai de Sacheverell Sitwell, dont elle avait connaissance, mais qu’elle n’avait jamais vu, son dilemme s’intensifia. Elle aurait tellement aimé lire son Poltergeists : an introduction and examination followed by chosen instances, qu’elle envisagea de reposer la biographie de Niels Bohr. Elle ne pouvait se payer les deux.

« Tu t’intéresses aux poltergeists ? »

*

L’homme qui venait de lui parler, châtain, la vingtaine, visage carré et sourire amical, avait penché la tête pour lire le titre du volume qu’elle tenait entre les mains.

« Euh, oui, répondit Leïla.

— C’est vraiment fascinant, hein ? J’ai vu le film ado et il m’a complètement traumatisé. J’ai lu quelques bouquins depuis. On en revient toujours à l’hypothèse de la vilaine petite fille, pas vrai ? »

Leïla l’observa un instant. Il arborait toujours un rictus amical et sûr de lui. Elle eut envie de répondre de façon cinglante, mais n’en fit rien. Quelque chose chez lui, dans la façon qu’il avait de s’exprimer et de la regarder, l’en empêchait. Quelque chose de désarmant.

« C’est plus compliqué que ça, dit-elle. Pas mal de cas peuvent s’expliquer, ainsi, oui. Notamment celui d’Enfield. Mais d’autres restent mystérieux et fascinants. Je crois que nous sommes encore loin de trouver une véritable réponse à certaines manifestations… »

Elle se tut avant d’aller trop loin. Elle n’avait jamais parlé à personne de ce qui s’était produit dans la chambre d’Annabelle.

« Tu as l’air vraiment à fond là-dessus, dit l’homme. Nous devons être les deux seuls étudiants en physique à nous intéresser à ces phénomènes…

— Comment sais-tu que je suis en physique ? s’étonna Leïla avant de comprendre. Ah, c’est à cause du bouquin sur Bohr…

— Oui… Enfin, non. Je t’ai déjà vue en cours. C’est pour ça. »

Leïla fronça les sourcils. Elle se demanda un instant si son interlocuteur ne lui mentait pas. Mais l’idée qu’il soit vraiment dans certains cours avec elle et qu’elle ne l’ait jamais remarqué n’avait rien d’improbable.

« Paul », dit-il en lui tendant une main qu’elle serra en répondant : « Enchantée, moi c’est Hélène. »

Elle reposa le livre de Sitwell sur l’étagère ou elle l’avait trouvé.

« Tu ne le prends pas ? s’étonna Paul. Tu as l’air pourtant super intéressée et ce bouquin paraît vachement bien.

— Je l’achèterai plus tard, dit Leïla. Quand j’aurais touché ma paye. »

Il la regarda avec un sourire malicieux puis tourna la tête de tous les côtés. Ils étaient seuls dans le recoin consacré au rayon ésotérique. Il prit le livre, le cala dans son pantalon, sous sa chemise à carreaux et lança à Leïla.

« Va payer ta bio de Niels Bohr. On se rejoint dehors.

— Mais… »

Il était déjà parti.

Lorsque Leïla sortit sur Telegraph Avenue, Berkeley ne semblait pas avoir quitté l’été. La jeune femme plissa les yeux, éblouie par la luminosité, et le vit, appuyé contre le mur, le livre qu’il avait volé à la main.

« Tiens, lui dit-il en le lui tendant.

— C’est gentil, mais ce n’est pas très honnête. » Elle ignorait pourquoi, mais elle avait envie de rire. Elle repensa soudain à son frère, Johnny, qui lui avait un jour offert Le Maître et Marguerite, sans doute après l’avoir subtilisé. Une vision d’une autre vie, si lointaine qu’elle semblait se rapporter, littéralement, à quelqu’un d’autre.

Elle prit le livre en secouant la tête, comme si elle tenait de montrer, sans succès, qu’elle l’acceptait à contrecœur.

« Je dois aller chez Rasputin, dit-il. Un disque que j’attends sort aujourd’hui. Tu m’accompagnes ? »

Elle lui lança un regard en coin.

« Je te jure que je vais le payer, assura-t-il. Et puis c’est plus compliqué là-bas, de toute façon. Il y a des antivols sur les CD. »

Elle haussa les épaules et lui emboîta le pas. Ils traversèrent la rue, passèrent devant Amoeba Music, le nouveau magasin de disques que Paul dédaigna comme s’il n’existait pas, avant d’arriver devant l’enseigne étrange de Rasputin Music, un néon au-dessus duquel trônait une représentation du moine fou en train de jouer d’une sorte de sitar. Ils entrèrent.

« Je t’ai déjà vue aussi à la bibliothèque, avoua tout à coup Paul, les rares fois où j’y suis allé pour travailler sur le projet Eden. Tu y passes ta vie, non ?

— J’y suis assez souvent, oui.

— Et tu bosses sur quoi ?

— Oh, je m’intéresse à plusieurs domaines. Je ne sais pas encore sur quoi mes recherches vont porter. Le condensat de Bose-Einstein. Les bosons de Higgs

— Ouah, dit Paul. Tu ne fais pas semblant. »

Elle sourit. Elle avait davantage souri depuis qu’elle avait rencontré le jeune homme qu’au cours des deux mois précédents. Elle suivit Paul entre les rayonnages de CD. Il semblait savoir où aller et se mit à fouiller dans un bac.

« Mais, c’est quoi, ce truc dont tu as parlé, le projet Eden ?

— Oh, c’est un groupe d’étude dirigé par le professeur Franklin. Tu connais ?

— Non.

— Un biologiste. Mais il cherche à réunir autour de lui des étudiants de toutes les disciplines pour lever des fonds. L’idée étant de trouver des moyens de lutter contre l’accumulation des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique.

— Hum, intéressant.

— Franklin est attaché à l’hypothèse Gaïa. La Terre est vivante, tous les êtres qui y vivent, qui la composent sont liés et nous allons sans doute devoir la sauver. Je pourrais te prêter des livres là-dessus, si tu veux.

— Tu sais, je n’ai pas trop le te…

— Ou tu pourrais même venir participer à une réunion. Tu verras, c’est super intéressant. On y apprend plein de choses et ça ouvre même des perspectives sur notre vision de la physique. Ça pourrait peut-être t’apporter un point de vue inattendu sur tes recherches. »

Leïla le regarda et pensa à ce qu’il venait de dire : « un point de vue inattendu sur tes recherches. »

« Je ne sais pas. Je ne suis pas très à l’aise, en général, dans les groupes.

— Bah, tout le monde y est aussi sympa que moi, tu verras. Tu seras comme un poisson dans l’eau », dit-il en montrant la pochette du disque qu’il venait de prendre.

Elle lâcha un petit rire et annonça :

« J’essaierai de venir, peut-être, oui. »

Sur la pochette du CD que Paul venait de sortir, un bébé nu essayait, sous l’eau, d’attraper un billet accroché à un hameçon.

« C’est quoi ? demanda Leïla.

— Un groupe de Seattle dont j’avais adoré le premier album. Plutôt punk, pas très grand public, mais pile ce que j’aime. »

Elle hocha la tête. Elle ne connaissait pas ce groupe. Nirvana. Trop obscur pour elle qui écoutait plutôt la pop que diffusait la radio. D’après la description que Paul lui en avait faite, elle n’était vraisemblablement pas prête d’entendre ce disque sur les ondes.

Une fois qu’il eut payé son disque, elle le suivit dehors en se disant qu’elle aimerait tout de même savoir à quoi ressemblait la musique de Nirvana.

En remontant Telegraph avenue vers la fac, à côté de Paul, elle se demanda si elle aurait le courage de lui demander qu’il lui prête son disque ou, mieux, qu’il lui fasse lui-même écouter.

 

 

2014

 

« J’ai vraiment cru l’avoir retrouvée, dit Samuel à Frédéric. D’ailleurs, c’est peut-être le cas, mais elle a disparu de nouveau. Comme quand tu crois avoir attrapé quelque chose, mais qu’il te glisse entre les doigts.

— Où était-elle, alors ? demande Fred.

— Doucement, doucement, je vais y aller dans l’ordre, si tu veux bien. »

Samuel se cale dans le fauteuil ergonomique placé face à son ordinateur et prend son paquet de cigarettes sur le bureau. Il en allume une et souffle la fumée vers le plafond contre lequel elle stagne un instant, comme un nuage de chaleur.

« Je suis d’abord parti à Toulouse avec les infos que m’avait données le privé. Sur la piste d’une certaine Isabelle Merlan. J’avais une adresse où elle n’habitait plus. J’ai frappé aux portes de ses voisins…

— Putain, comme un vrai détective, quoi, s’exclame Frédéric, admiratif. Je n’aurais jamais osé.

— Bah, c’était marrant et c’était le seul moyen pour obtenir des infos. Et donc un de ses voisins m’a dit qu’elle connaissait Isabelle et qu’elle travaillait comme secrétaire dans un cabinet d’avocat. Je lui ai montré la photo de Leïla que j’avais, et elle n’était pas sûre. La gamine sur la photo aurait pu être Isabelle. Elle ne lui ressemblait pas vraiment, mais elle aurait pu changer. Je suis donc allé au cabinet d’avocat, pour vérifier, et un de ses patrons m’a dit qu’elle était partie du jour au lendemain avec son nouveau petit ami, sans laisser d’adresse, rien du tout. Heureusement pour moi, il se rappelait du nom du gars en question, faut dire qu’un blase comme ça, c’est pas banal : Balthazar Hernandez, ou Fernandez, il savait plus. Moi, je me suis contenté de chercher dans l’annuaire de la Haute-Garonne, puis des départements proches et je suis tombé sur l’ami Balthazar. »

Samuel s’interrompt pour tirer une bouffée sur sa cigarette et reprend :

« Il était dans le Gers. Dans un bled près d’Auch. J’ai pris une bagnole de location et j’y suis allé. J’ai sonné dans la vieille baraque où il habitait et c’est une nana qui m’a ouvert.

— Non !? souffle Fred.

— Non, réplique Samuel. Ce n’était pas Leïla, mais c’était bien Isabelle Merlan, elle me l’a confirmé. Elle était plutôt furax que quelqu’un la cherche et la trouve. J’ai eu beau lui expliquer que ce n’était pas elle que je voulais voir, c’était chaud. Mais bon, j’ai réussi à me tirer avant de me recevoir un coup de poêle.

— Dangereuse, la vie de détective…, fait remarquer Frédéric.

— Surtout quand ceux que l’on cherche ne veulent pas être retrouvés.

— Et après ça, tu ne t’es pas posé de questions sur Leïla ? Elle a peut-être envie d’être tranquille… »

Samuel regarde son ami, surpris par sa remarque et dit :

« Peut-être, mais moi aussi, j’ai envie d’être tranquille. Je ne veux pas la faire chier. Juste qu’elle m’explique pourquoi.

— Peut-être que ça la ferait chier, ça.

— Elle nous doit bien ça, merde. »

Samuel écrase sa cigarette dans le cendrier avec un peu trop de vigueur.

« Bon, et les autres ? demande Frédéric comme pour changer de sujet.

— Je suis allé à Marseille, ensuite. En bagnole. Un road-trip sudiste qui m’a bien plu, d’ailleurs. Contrairement à l’époque où je faisais des tournées avec le groupe, j’ai pris le temps d’apprécier le paysage. Je n’étais pas pressé. Marseille, donc. Layla Giffard. Quand je suis arrivé dans la ville, le travail était déjà fait. Il y avait sa tête sur tous les journaux locaux, avec ses différents noms d’emprunt. Elle venait de se faire arrêter pour des malversations financières en rapport avec un député du coin, un certain Cazalis. J’ai vu qu’il s’est fait pincer récemment, d’ailleurs. Bref, la nana était en taule et elle ne ressemblait pas du tout à Leïla.

— Tu as pensé à la chirurgie esthétique ? Leïla aurait pu se refaire faire la gueule ?

— Ouais, mais là, c’est à un magicien qu’elle aurait dû faire appel, pas à un chirurgien. En plus, je ne pensais pas vraiment la retrouver, elle. Sur la photo qu’on a vue chez les Mounier, elle était aux États-Unis. Pour ce qu’on en sait, elle y est peut-être toujours. Je voulais juste me rapprocher d’une piste, savoir si elle avait utilisé un des noms d’emprunt que m’avait filé le privé. »

Frédéric hoche la tête : tout ceci lui paraît logique.

« J’ai fini mon enquête à Strasbourg, dit Samuel, énigmatique. Agnès Bois y avait été à la fac en 1988 et 1989, avant de disparaître complètement en 1990, sans laisser de trace. Il s’était écoulé trop de temps et je n’ai retrouvé personne qui l’avait connue à l’adresse où elle habitait à l’époque. Je suis allé à la fac, mais on ne m’a pas laissé accéder aux archives. C’est là qu’on voit que je ne suis pas un vrai détective.

— Il fallait soudoyer une secrétaire, comme dans les films.

— J’ai essayé. La nana avait un balai dans le cul. Elle a failli appeler les flics.

— Alors, comment tu as fait ?

— Je suis allé frapper aux portes des bureaux des profs du département de physique. La plupart n’y étaient pas en 1989, mais je suis tombé sur un mec qui se souvenait d’Agnès Bois. Une élève très brillante, d’après lui. Une des meilleures qu’il ait jamais croisées. Alors, je lui ai montré la photo de Leïla.

— Et je parie que c’était pas elle.

— Perdu. »

Samuel hoche lentement la tête pour assurer à son ami, interloqué, qu’il ne lui ment pas.

« Le type était affirmatif, c’était bien Agnès Bois.

— Donc, tu as retrouvé Leïla. C’est dingue.

— Oui et non. J’ai retrouvé Agnès Bois, mais elle a disparu elle aussi. C’était comme si je retournais au point de départ. Elle avait refait le même coup, putain. Je suis resté un mois à Strasbourg à interroger des gens, à chercher des pistes. J’ai fini par parler avec l’ancienne coloc d’Agnès Bois, qui m’a confirmé elle aussi qu’il s’agissait bien de Leïla, en voyant la photo. Quand je lui ai raconté toute l’histoire, elle a fondu en larmes. Elle n’en revenait pas. Agnès avait disparu du jour au lendemain en abandonnant tout chez elles, toutes ses affaires, presque tous ses habits etc. Exactement le même coup qu’elle nous a fait à nous.

— Je n’en reviens pas, dit Frédéric en articulant exagérément et en détachant les mots les uns des autres.

— J’étais pareil, sur le coup, moi. Et le pire, c’est ce qu’il s’est passé une fois rentré chez moi, après mon séjour à Strasbourg.

— Quoi ? demande Frédéric avec la tête d’un camé qui supplie son dealer de lui faire une ristourne sur sa prochaine dose.

— J’ai reçu un mail d’une adresse que je ne connaissais pas et qui me disait d’arrêter de rechercher Leïla. Attends, je vais te le lire. »

Samuel cherche un instant sur sa messagerie puis dit :
« Je cite :

“À quoi joues-tu ? Tu ne la retrouveras jamais. Arrête de la chercher.ˮ

— Et ça provenait de qui, tu crois ?

 

— À ton avis ? »

 

Fin de l’épisode 4. À suivre.

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