Ils étaient persuadés de l’avoir rêvé. Ils ont tout fait pour l’oublier. Mais cette borne d’arcade surgie du passé ramène avec elle le souvenir de leur amie. Vingt ans plus tard, il est enfin temps de résoudre le mystère de la disparition de Leïla.

Bienvenue dans Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent tous les jeudis. Play

1988

« Qu’est-ce vous foutez là ? demanda Frédéric à Samuel et Delphine. Je croyais que vous ne veniez pas en cours pour le dernier jour de l’année. »
Ils l’attendaient devant la sortie du collège, sous le soleil impitoyable de la fin juin. Delphine portait des lunettes de soleil roses, un haut sans manches et un mini-short qui allongeait ses jambes et la faisait paraître plus grande qu’elle ne l’était. Samuel, malgré sa casquette kaki, était obligé de plisser les yeux. Ces temps-ci, il ne quittait plus le tee-shirt du groupe qu’il avait découvert l’hiver précédent et qui l’obsédait : les Ramones.
« T’inquiète, dit-il, on a séché aujourd’hui, pendant que tu t’emmerdais en classe. Tu devais être tout seul avec les profs, non ? Remarque, seul avec madame Martin, je dis pas non…
— Nous étions trois, déclara Fred avec une grimace. Courand, cette bique de Blanqui et moi.
— Arrêtez un peu avec Blanqui, dit Delphine. Elle a du mal à s’exprimer, mais je suis persuadée qu’elle est sympa.
— T’es obligée de trouver tout le monde agréable ? demanda Samuel. Y’a bien des gens que tu ne peux pas encadrer, non ? Blanqui est affreuse. Elle a fait chier tout le monde cette année. Elle a dénoncé Marina au prof de maths le jour où elle a triché à un contrôle. Comme ça, pour rien. C’est une vraie plaie, cette nana.
— D’accord, d’accord, dit Delphine en levant les mains. Blanqui est une salope. Là. T’es content ? »
Samuel sourit de toutes ses dents.
« Tout ça ne me dit pas ce que vous foutez là », dit Frédéric. 
Avec son short de sport et l’immense logo Adidas sur son tee-shirt, il ressemblait à un athlète prêt pour une compétition. Seule fausse note : ses lunettes, qui lui donnaient une allure d’intellectuel renfermé, contrastant avec ses vêtements.
« Nous avons eu pitié. Nous sommes venus te chercher pour te raccompagner chez toi, expliqua Delphine.
— Nous n’allons pas te laisser seul pour ton dernier jour ici », ajouta Samuel en passant un bras autour de l’épaule de son ami.

Ils parcoururent le trajet qui séparait le collège de la maison de Frédéric en échangeant des souvenirs, des anecdotes, des blagues. Il ne croisèrent que de rares piétons sur les trottoirs des quartiers résidentiels qu’ils empruntèrent. Personne ou presque n’était allé en classe pour ce dernier jour de l’année et les adultes qui vivaient dans les parages se déplaçaient tous en voiture. Frédéric avait passé quatre ans ici. Un record pour son père qui faisait généralement déménager sa famille toutes les deux ou trois années, au gré de ses mutations et de ses montées hiérarchiques. Pourtant, ce n’était pas la ville, semblable à une autre, qu’il regretterait. Mais ses amis. Il ne s’en était jamais fait de meilleurs, de plus proches. Ils allaient lui manquer. À échanger ainsi, en marchant, des moments forts du temps passé ensemble, il se dit qu’ils lui manquaient en quelque sorte déjà.
Lorsqu’ils arrivèrent devant chez lui, ils découvrirent sa mère qui, la porte ouverte, apportait quelques cartons fermés sur le perron devant l’entrée.
« Salut les jeunes, leur lança-t-elle. Vous allez bien ? »
La quarantaine, elle portait un foulard dans les cheveux et la sueur faisait briller son visage doux. Elle semblait fatiguée.
Samuel et Delphine s’approchèrent pour l’embrasser. Elle les prit dans ses bras à tour de rôle et les serra un peu plus longtemps que d’habitude.
« C’est gentil d’être venus me dire au revoir, leur dit-elle. En revanche, vous n’étiez pas obligés de me ramener celui-ci, ajouta-t-elle en désignant son fils. Je lui en veux terriblement aujourd’hui. »
Fred la regarda en écarquillant les yeux.
« Oh, ne fais pas l’innocent, dit-elle. Tu n’as pas fini de débarrasser ta chambre. Il te reste encore plein de cartons à faire.
— Eh, se défendit-il. C’est toi qui m’as obligé à aller à l’école…
— Non, moi j’aurais préféré que tu restes m’aider. Mais tu sais comment est ton père. Le respect des règles passe avant tout », dit-elle sur un ton amusé, voire aimant, avant de disparaître à l’intérieur de la maison.
« Bon, ben si tu as du boulot, on va y aller, dit Delphine.
— Romain bosse avec mon père, mais il a prévu de passer te dire au revoir plus tard.
— Attends, j’ai des trucs à te rendre… Des BD, dit Fred à Samuel. Viens dans ma chambre vérifier ce qui est à toi.
— C’est le moment où je m’éclipse, déclara alors Delphine. Un truc de mec, ça, les BD, trop sérieux pour moi. »
Elle s’avança vers Frédéric et le saisit au niveau des bras, juste sous les épaules.
« Bon, c’est le moment de se dire au revoir, petit. Tu m’écriras ?
— Je ne t’écrirai que si tu arrêtes de m’appeler petit. Je suis plus grand que toi, maintenant.
— Dans ma tête, tu resteras toujours ce gamin qui a débarqué, tout penaud, en sixième. »
Elle l’attira vers lui et le serra contre elle. Frédéric se retrouva le visage contre ses cheveux et essaya d’inspirer discrètement, de s’imprégner une dernière fois de l’odeur fruitée de son shampoing, cette fragrance qui émanait d’elle chaque fois qu’elle secouait la tête pour renvoyer quelques mèches en arrière.
« Au revoir, Delphine », chuchota-t-il.

« Il y a tous ces Strange, là, je crois, et ce truc, là, Camelot 3000. Il est pas à Romain, ce bouquin ? »
Samuel secoua la tête.
« Non, ils sont tous à moi. »
Ils étaient assis par terre dans la chambre de Frédéric, au milieu d’un fouillis de cartons, de vêtements en tas, de livres et de vieux magazines. Il n’y avait déjà plus aucun poster au mur, les étagères étaient vides et seul le lit semblait encore intact, comme avant. L’Amstrad CPC 6128, écran plus clavier posés par terre, ressemblait à un artefact abandonné, un déchet de l’avenir.
« Et tu sais quoi ? reprit Samuel. Tu peux les garder, je te les donne.
— Tu déconnes ? Ils sont super, ces Strange. Y’a toutes ces aventures où Tony Stark devient alcoolique…
— Tu les apprécies bien plus que moi. Et ça te fera un souvenir. Un truc pour ne pas oublier ton vieux pote Samuel.
— Ça va, aucun risque que je t’oublie. Et puis, je ne pars pas au pôle Nord. Besançon, c’est pas le bout du monde. Tu pourras venir me voir. Ou je reviendrai, moi.
— Ouais », murmura Samuel sans paraître convaincu.
Frédéric rassembla tous les Strange dans une pile de vingt centimètres de haut et demanda :
« Tu es sûr, hein ?
— Garde-les. Je ne les relirai jamais.
— Tu ne sais pas ce qui est bien. »
Fred regarda son ami dans les yeux et déclara :
« C’est vraiment gentil d’être venu me dire au revoir.
— Tu rigoles, mec. C’était la moindre des choses. On n’allait pas te laisser partir comme ça.
— Ça me fait plaisir, même si c’est dur de se dire que je ne vais pas vous revoir de sitôt. »
Les larmes montèrent brusquement aux yeux de Frédéric, dans un flot incontrôlable.
« On va rester en contact, tenta de le rassurer Samuel. C’est pas comme si… »
Il se tut subitement, avant de dire une connerie. Le silence s’étira quelques dizaines de secondes. Fred laissa ses pleurs couler doucement sur ses joues.
« J’aurais aimé pouvoir lui dire au revoir, à elle aussi », dit-il.
Samuel ne lui demanda pas de qui il parlait. C’était inutile. Ses yeux se troublèrent, mais il s’efforça de retenir ses larmes. Il ne reprit pas la parole et s’empara d’un tas de magazines qu’il rangea dans un carton en essayant de faire abstraction des sanglots de son ami.

2010

« Où est Delphine ? » lance Romain sans obtenir d’autre réponse que des regards paniqués de Samuel et Frédéric, accroupis avec lui derrière la voiture.
Il tente de jeter un coup d’œil à travers les vitres du véhicule, mais ne voit pas grand-chose. Rien ne semble avoir bougé, la porte d’entrée ne s’est pas ouverte et Delphine n’est nulle part.
« C’était bien un coup de fusil, hein, j’ai pas rêvé ? demande Frédéric en haletant.
— On dirait, ouais, lui confirme Samuel. Faut appeler les flics. »
Il sort son téléphone portable de la poche de son jean, puis :
« Merde, ça capte pas.
— Delphine ! hurle alors Romain.
— Ouais ! répond leur amie d’une voix lointaine.
— T’es où ?
— Derrière la camionnette. C’était quoi ça ? Un coup de feu, hein ? Qui a tiré ?
— J’en sais rien.
— On fait quoi maintenant ? demande Fred.
— On se taille, répond Romain. Il faut remonter en bagnole et aller chercher Delphine.
— Attends, dit Samuel. Écoute. »
Un bruit de moteur, d’abord faible et lointain, mais qui approche. Une voiture remonte le sentier.
« Quelqu’un arrive, dit Fred. Peut-être que des voisins ont entendu le coup de feu et ont appelé les flics…
— T’as vu où on est ? rétorque Samuel. Personne n’a rien entendu. Et puis, il leur aurait fallu le temps d’arriver. »
Le véhicule approche.
« On fait quoi, alors ? demande Fred, paniqué.
— On attend de voir qui c’est », répond Romain avec un calme étonnant.
Un vieux 4 × 4 Range Rover vient se garer près de la voiture derrière laquelle les trois hommes s’abritent. La poussière soulevée par les grosses roues les empêche de voir qui conduit. Une portière s’ouvre, puis une autre, et deux silhouettes apparaissent, debout devant eux, tandis que les particules en suspension dans l’air se dispersent.
« Mais qu’est-ce que vous foutez là, bordel de Dieu ? »
L’homme qui a parlé porte un jean qui a peut-être été bleu au siècle dernier, la dernière fois qu’on l’a lavé, mais dont la teinte s’accorde désormais parfaitement à la poussière environnante. Sa chemise beige est légèrement plus propre et son visage marqué, buriné et surmonté d’un crâne rasé et bronzé. Il doit avoir plus de soixante ans, mais se tient bien droit, fermement campé sur ses pieds et regarde les trois amis avec autant de surprise que de colère.
Près de lui, une femme du même âge, en salopette verte et les cheveux gris relevés en un chignon, paraît plus amusée par leur présence.
« Il y a eu un coup de feu, expliqua Romain. Nous ne savons pas d’où ça vient. Vous feriez peut-être mieux de vous cacher.
— Philippe », marmonne l’homme en s’élançant vers la maison. Puis, à l’adresse de sa femme : « Je m’en occupe.
— Vous pouvez vous lever maintenant, dit-elle. Il n’y a aucun danger. »
Romain saisit la main qu’elle lui tend. Il tremble encore un peu.
« Vous êtes sûre ?
— Oui, dit-elle. C’est notre fils, Philippe. Il a quelques problèmes…
— Vous êtes Mylène Mounier ? » demande Samuel après s’être relevé.
Elle hoche la tête.
« Vous êtes des amis d’Internet de Philippe ?
— Non, pas exactement, explique Romain. C’est vous que nous sommes venus voir. »
Frédéric sort de derrière la voiture, encore choqué, et se dirige vers le côté de la maison.
« C’est bon, Delphine, dit-il. Tu peux venir. »
Son amie apparaît alors, quitte l’abri de la camionnette bleue et le rejoint d’un pas méfiant, en regardant à droite et à gauche.
« Moi ? Mais pourquoi ? demande Mylène Mounier.
— Une vieille histoire.
— C’était quoi, ça ? dit Delphine en arrivant près d’eux. On s’est vraiment fait tirer dessus ? »
Mounier baisse les yeux un instant, puis explique :
« Philippe, mon fils. Il a été diagnostiqué schizophrène il y a plus de vingt ans. Et malgré ses médicaments, il lui arrive de paniquer. Mais il n’est pas dangereux. Il a dû vous entendre arriver et en voyant que ce n’était pas nous, il a pris peur.
— Et il nous a tiré dessus…, dit Samuel. Mais merde, c’est super dangereux, on aurait pu y passer…
— Non, il a tiré en l’air, lance l’homme au jean sale en sortant de la maison. Il y a un beau trou dans le plafond de la cuisine maintenant.
— Il va bien ? demande Mylène Mounier à celui qui semble être son mari.
— Je lui ai expliqué que nous étions là et que tout allait bien. Il s’est enfermé dans sa chambre. Il faut vraiment que je planque les cartouches…
— Bien. Ces jeunes gens sont venus pour nous voir, Charles, dit Mylène Mounier.
— Oui, c’est à quel sujet ?
— Nous avons des questions à vous poser, si c’est possible, dit timidement Frédéric.
— À propos de notre amie Leïla », ajoute Samuel.
Charles Mounier se fige, interloqué.
« Nous n’avons rien à dire. »
Sa femme pose une main sur son avant-bras, comme pour le calmer.
« Cette histoire remonte à longtemps. J’ai parlé aux gendarmes à l’époque.
— Nous avons retrouvé une borne de Scipio dans la maison qui vous appartenait autrefois, explique Romain. Ça nous a fait repenser à tout ça et nous sommes remontés jusqu’à vous. C’est bien vous qui distribuiez ce jeu, n’est-ce pas ? »
Charles Mounier lance un regard inquiet à sa femme. D’un petit sourire, une expression qu’elle a dû lui adresser des millions de fois au cours de leur vie commune, elle l’invite à ne pas réagir.
« C’est bien nous, oui… Vous semblez en savoir beaucoup.
— Pas assez, dit Samuel. Et je suis sûr que vous avez des choses à nous apprendre.
— Allez, c’est bon maintenant, répond Charles Mounier en ne parvenant plus à se contenir. Vous allez gentiment rentrer dans votre bagnole, repartir chez vous et nous laisser tranquilles. »
Sa femme pousse un soupir, une longue expiration qui semble la vider d’un poids.
« Excusez mon mari. Il a toujours été très à cheval sur le secret. »
Elle leur désigne la porte d’un geste, puis annonce :
« Venez, entrez. Nous allons nous asseoir, boire un verre, puis vous pourrez me poser vos questions. Il y a prescription maintenant. »
Samuel, Romain, Frédéric et Delphine échangent des regards incrédules.
« Allons, venez. Je vais vous dire ce que je sais.

Comment j’ai aidé votre amie. »

À suivre.

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