La réalité ne tient jamais le coup face aux souvenirs d’enfance.

Bienvenue dans la suite des épisodes de Moloch, un thriller de Laurent Queyssi où complot, jeu vidéo et musique s’entrechoquent.  Play

10 novembre 1989

L
eïla était installée dans un café de la rue du Vingt-Deux Novembre, à Strasbourg. Assise près d’une fenêtre qui donnait sur la rue, elle parcourait un article récent sur la physique des particules publié dans une revue empruntée à la fac. Annabelle lui avait plusieurs fois fait remarquer qu’avec tout ce qu’elle lisait, il lui aurait fallu posséder au moins deux cartes de bibliothèque. Leur appartement, et la chambre de Leïla/Agnès en particulier, était toujours rempli de piles de livres que la jeune femme avalait à un rythme soutenu. Elle faisait même venir des ouvrages de l’étranger par l’intermédiaire du prêt inter-bibliothèques. Annabelle, qui préférait se plonger dans des revues de potins et qui profitait toujours des largesses de ses parents pour négliger ses études, semblait émerveillée par la soif d’apprendre et par la force de travail de son amie.

Leïla termina le thé qu’elle avait commandé puis regarda sa montre. 10h40. Caroline avait dix minutes de retard. Elle leva les yeux et observa les passants à travers la fenêtre. Deux femmes en pleine discussion autour d’une poussette, des hommes en costume cravate, des touristes et leurs appareils photo en bandoulière. Agnès commençait sa journée de travail au fast-food à treize heures, mais elle avait promis à Caroline de l’accompagner. Annabelle avait un TD qu’elle ne devait pas manquer si elle voulait enfin avoir une chance de valider une année d’études, mais elle serait libre pour rejoindre Caroline à la clinique et la raccompagner dans l’après-midi. Les deux colocataires s’étaient ainsi arrangées pour ne pas laisser leur amie seule aujourd’hui. Celle-ci leur avait expliqué que Benjamin s’était proposé de venir avec elle et qu’elle avait refusé sous le prétexte qu’ils n’étaient plus ensemble. Elle n’avait plus besoin de lui. Elle pouvait se débrouiller seule. Agnès et Annabelle ne l’avaient crue qu’à moitié. Et lorsqu’elles avaient suggéré qu’elles pourraient l’accompagner, Caroline n’avait pas hésité à leur répondre oui.
Un accident, leur avait-elle expliqué. Un simple accident. Banal. Cela arrivait tous les jours à des tas de femmes. Et heureusement que nous étions dans un pays civilisé dans lequel, à défaut de remonter dans le temps, on pouvait faire un choix. Caroline avait beaucoup pleuré le soir où elle avait débarqué chez Agnès et Annabelle après avoir découvert le résultat de son test de grossesse. Elle n’était déjà plus avec Benjamin depuis plusieurs semaines et n’avait pas d’argent, pas de parents pour l’aider. Sa décision était déjà sans doute prise lorsqu’elle avait sonné chez ses deux amies. Nul besoin d’expliquer ou de se justifier, avec elles. Annabelle lui avait tendu un mouchoir en papier, lui avait dit doucement qu’elle avait parfaitement le droit de pleurer, mais qu’elles étaient là, toutes les deux, et qu’elles ne l’abandonneraient pas. Puis elle l’avait prise dans ses bras.
Leïla l’avait regardée réconforter Caroline avec une certaine admiration. Elle ressentait elle aussi beaucoup d’empathie pour la jeune femme en détresse, mais elle aurait été incapable d’agir comme Annabelle. Elle n’aurait jamais su comment s’y prendre pour la rassurer, quoi dire pour lui faire savoir qu’elle la soutenait. Ce n’était tout simplement pas dans sa nature.
« Salut », dit Caroline en la tirant de sa rêverie.
Agnès sursauta et se tourna vers son amie qui paraissait épuisée. Les yeux cernés, pâle, elle n’avait pas dû beaucoup dormir la nuit dernière.
« Salut. Je suis prête. »
Leïla rangea la revue qu’elle lisait dans son sac à dos et entraîna son amie à l’extérieur du café. Elle avait repéré l’itinéraire jusqu’à la clinique et elle se dirigea sans hésiter jusqu’à un arrêt de bus proche. Aucune des deux jeunes femmes ne prononça un mot. Ce n’est qu’une fois installées, côte à côte sur deux sièges miteux dans le transport en commun, que Caroline lui dit : « Merci… Merci de faire ça. Tu n’imagines pas à quel point ça compte pour moi. »
Leïla fut à deux doigts de lui répondre « de rien » ou « c’est normal », mais elle se reprit au dernier moment. Ces formules de politesse creuses ne correspondaient pas aux circonstances. À la place, elle lui adressa un sourire ému et Caroline lui prit une main qu’elle serra fort. Ce simple contact fit aussitôt remonter tout un tas de sentiments à Leïla/Agnès, et notamment, au milieu de ce maelström, cette solitude qu’elle essayait tant bien que mal d’étouffer ou de se cacher.
À la clinique, elle resta dans la salle d’attente avec son amie, lui demandant peut-être un peu trop souvent comment elle allait. Elle inscrivit le numéro de téléphone de son travail sur un bout de papier qu’elle donna à Caroline en insistant bien sur le fait qu’elle pouvait l’appeler en cas d’urgence ou si Annabelle était en retard.
« Tu crois qu’elle sera en retard ? lui demanda Caroline.
— Ça m’étonnerait, répondit Leïla. C’est juste au cas ou. »
On pouvait compter sur Annabelle.
Lorsqu’on vint chercher Caroline, celle-ci serra brièvement Leïla dans ses bras avant de partir avec une dame d’âge mûr en blouse blanche et de disparaître derrière une porte beige, anonyme et triste.
Leïla quitta la clinique et c’est en traversant la rue qu’elle remarqua l’homme. Blouson en cuir marron, cheveux très courts, la quarantaine. Il marchait sur le trottoir d’en face. Elle l’avait déjà vu. Elle en était sûre. Elle n’était pas simplement douée pour retenir les familles de constituants de la matière, mais elle avait aussi une excellente mémoire des visages. Et elle avait déjà vu cet homme. Tout récemment, il y avait une heure et demie, lorsqu’elle attendait Caroline dans le café. Elle s’en souvenait, car il s’était arrêté pour regarder dans la vitrine d’une pharmacie.

Qui regarde dans les vitrines des pharmacies ?


*


Leïla remonta l’allée de la Robertsau pour prendre l’avenue de la Liberté et se diriger vers le restaurant où elle travaillait. Elle avait décidé de marcher. Son service ne commençait que dans une demi-heure et elle avait besoin de prendre un peu l’air, de profiter de ces rues calmes, légèrement à l’écart du centre animé de la ville.
Elle repensa à l’homme au blouson de cuir. Quelles étaient les probabilités pour qu’elle croise deux fois le même inconnu dans deux quartiers différents à deux heures d’intervalle ? Minces, probablement. Mais cela restait dans le domaine du possible.
Elle prit à gauche pour contourner la place de la République et emprunter le pont du théâtre au-dessus du canal, un des endroits calmes qu’elle appréciait beaucoup à Strasbourg. Elle se retourna. Rien que pour vérifier. Une vieille dame marchait avec une canne. Mais à part elle, il n’y avait personne.
Puis Leïla se surprit à regarder les conducteurs et les passagers des rares voitures qu’elle voyait. S’il l’avait suivie, l’homme, qui n’était pas avec elles dans le bus, devait posséder un véhicule. Automobile, moto, il pouvait être partout.
Arrête un peu ta parano. Leïla prit une profonde inspiration et essaya de chasser de son esprit ce type au blouson de cuir marron. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’imaginait des choses. Elle avait sciemment décidé de ne lire aucun article concernant sa disparition. Elle savait que cette affaire n’avait eu que peu de retentissement au niveau national et, loin du sud-est, elle n’avait pas accès aux journaux régionaux qui auraient pu la traiter. Mais elle imaginait bien qu’elle était recherchée. Pour autant, certains avaient peut-être abandonné tout espoir et la croyaient morte. S’était-elle toutefois suffisamment dissimulée ? N’était-il pas possible, pour quelqu’un qui le voulait vraiment, de la retrouver ? Et ce Moloch qu’elle avait croisé le jour de sa disparition… comment pouvait-elle être certaine qu’il ne l’avait pas suivie tout du long ?
Elle ressassa ces questions quelques minutes puis, peu à peu, finit par penser à autre chose. À ce devoir qu’elle devait rendre bientôt. Et à cet article sur les quarks qu’elle venait de lire.

Lorsqu’elle arriva devant le McDonald’s où elle travaillait, elle avait cinq minutes d’avance. Au lieu d’entrer directement dans le restaurant – pas question d’arriver trop tôt – elle continua son chemin et s’approcha de la papeterie adjacente. Elle avait besoin d’un nouveau carnet pour prendre des notes. C’était peut-être l’occasion…
Puis elle le vit. Dans le reflet de la vitrine. Il marchait sur le trottoir d’en face, l’air pressé, le col de son blouson marron relevé. Par réflexe, elle se retourna aussitôt.
Son mouvement brusque attira l’attention de l’homme dont la tête pivota légèrement.


Merde, se dit-elle.


En s’apercevant qu’elle l’avait vu, il s’arrêta et n’hésita plus à la regarder franchement. Ils se trouvèrent là, séparés par une rue passante, face à face comme dans un duel de cow-boys réalisé par un Sergio Leone échoué en Alsace.
Ils restèrent ainsi, à se regarder, pendant une dizaine de secondes. Leïla, paralysée, n’arrivait pas à lire l’expression de son visage. Était-il surpris ou soulagé d’avoir été repéré ? Ou bien avait-il décidé de se montrer ? Il traversa la route vers elle.
Elle le suivit des yeux en se demandant ce qui allait lui arriver à présent. S’agissait-il d’un policier qui avait retrouvé sa trace ? D’un détective privé ? Mais dans ce cas, engagé par qui ? Si c’était bien quelqu’un qui voulait la ramener dans son ancienne vie, elle devait s’enfuir…
Elle tourna la tête de tous les côtés. Et avant même de tenter quoi que ce soit, elle comprit qu’elle n’en ferait rien. Elle pourrait sans doute lui échapper si elle courait tout de suite, mais il restait un facteur non-négligeable : elle avait envie de savoir.

*

« Mlle Bois ? » dit l’homme.
Elle hocha doucement la tête, mâchoires serrées. Il ne l’avait pas appelée Leïla ; déjà pas mal.
« J’aimerais vous parler, si vous le permettez.
— J’embauche dans cinq minutes. Je n’ai pas le temps.
— Je pourrai alors peut-être vous retrouver après votre travail. J’ai une proposition à vous faire. »
Leïla le dévisagea. La curiosité avait désormais bien pris le pas sur la peur.
« C’est un de vos professeurs qui m’a conseillé de venir vous voir, reprit l’homme.
— Quel professeur ?
— Je ne peux malheureusement pas vous le dire. Son nom doit rester confidentiel.
— C’est quoi ce délire ? s’étonna Leïla. Vous bossez pour la fac ? Et vous trouvez que suivre quelqu’un aux quatre coins de Strasbourg est un comportement correct ?
— Je ne travaille pas du tout pour l’université, expliqua l’homme calmement. Mais je suis au service de l’État. »
La jeune femme le regarda avec une expression d’intense perplexité ; ou de lassitude extrême. Il désigna la vitrine du magasin adjacent à la papeterie, une boutique qui vendait de la hi-fi, des téléviseurs et des magnétoscopes. Sur les écrans allumés en devanture, le journal télévisé d’Antenne 2 ouvrait sur la chute du mur de Berlin.
« Le monde est en train de changer, dit l’homme. Et nous allons bientôt avoir besoin de personnes capables de naviguer dans les méandres de ce nouvel ordre mondial. »
Cette fois l’expression de Leïla était sans équivoque ; elle le prenait pour un dingue. Mais elle le laissa continuer.
« Notre service possède des relais dans plusieurs grandes universités et écoles qui nous aident à recruter des agents qui semblent posséder les qualités requises pour nos missions. Des hommes ou des femmes qui, de par leur métier, pourront voyager dans le monde et nous rendre des services, nous rapporter des informations.
— Attendez, attendez, dit Leïla. Vous parlez comme un espion. »
Il eut un petit sourire triste. Comme s’il n’aimait pas ce mot.
« Je voulais prendre le temps de vous expliquer cela plus en détail, mais je travaille pour le renseignement, en effet. Et votre profil nous intéresse. J’aimerais vous faire une proposition susceptible de vous intéresser. Nous serions tous les deux gagnants. Et vous seriez bien payée. Nos salaires n’ont rien à voir avec ceux d’une chaîne de fast-food. »
Leïla regarda sa montre. 13h02.
« Je suis en retard, dit-elle. Je dois y aller.
— Pouvons-nous nous retrouver plus tard ?
— Non, merci. Votre proposition ne m’intéresse pas. Même si je suis… » Elle se demanda un instant si elle devait lui avouer. « … un peu flattée », conclut-elle.
Elle se dirigea vers l’entrée du restaurant où elle travaillait et lorsqu’elle posa la main sur la poignée de la porte, il lança :
« Attendez… »
Elle se retourna.
« Je sais qui vous êtes, vous savez », dit-il d’une voix monocorde et dénuée de menace.
Leïla écarquilla les yeux une seconde et se reprit aussitôt pour tenter de ne rien laisser paraître. Puis elle se retourna et pénétra dans le McDonald’s, le laissant seul sur le trottoir.

 

2014

« Pour tout avouer, dit Samuel assis derrière son bureau, je n’ai pas vraiment continué seul. »
Face à lui, Frédéric est confortablement installé dans un vieux canapé entouré d’un fatras de livres et d’une guitare électrique, dans une pièce de la maison de son ami.
« Je n’avais aucune compétence en la matière, poursuit l’ancien bassiste de Douce Trance. Je ne savais pas par où commencer. Et retrouver quelqu’un, c’est un vrai métier. Le seul truc que j’avais, c’était quelques économies. Alors, j’ai fait appel à un professionnel.
— T’as engagé un privé ?
— Ouais. Bon, on était loin de Sam Spade, hein, plutôt dans le délire Nestor Burma version Guy Marchand.
— Destinéééé, se met alors à chanter Fred, tirant un sourire à son ami.
— En moins poilu, mais la cinquantaine, chauve. Un gars du nom de Frécinot. Gros CV. Il avait déjà retrouvé pas mal de personnes qui avaient cherché à disparaître. Il m’a prévenu d’entrée que même si j’avais raison, que Leïla était toujours vivante et qu’il parvenait à la retrouver, il ne pourrait l’obliger à me parler. Libre à elle ensuite de décider. Je comprenais parfaitement et je lui ai dit que j’étais OK. J’en ai parlé à Romain, à l’époque. Il s’en foutait déjà. Il ne t’en a jamais touché deux mots ?
— Non. Tu as bien compris qu’il veut oublier toute cette histoire. Il est passé à autre chose. Bon, et alors, le mec a obtenu des résultats ?
— Il m’a demandé une grosse avance et a bossé pendant un an. Il m’envoyait des rapports régulièrement. Il avait repris l’enquête policière de la disparition et a cru au début qu’il s’agissait d’un enlèvement et que les Mounier avaient quelque chose à cacher.
— Il est allé les voir ?
— Ouais. Et il n’a pas tiré d’eux beaucoup plus que nous, mais il a alors acquis la certitude qu’ils ne l’avaient pas enlevée. Que c’était plus compliqué que ça.
— Il en était au même point que toi. Que nous, quoi, dit Fred.
— Voilà. Sauf qu’à partir de là, il a continué d’avancer, là où moi, j’étais bloqué. Je n’ai pas tous les détails, mais avec son réseau d’informateurs, les fichiers auxquels il a accès et des profils probables il a réussi à faire des recoupements et à repérer plusieurs filles qui pourraient correspondre à Leïla.
— Comment ça ? Je ne comprends pas. »
Samuel bouge sa souris pour réactiver son écran d’ordinateur et répond :
« Apparemment, c’est pas un rigolo et il a des potes au Ministère de la Défense où je sais pas où et il a pu obtenir une liste de femmes dont l’âge et le profil correspondait à celui de Leïla et qui avaient des identités… disons troubles. Voire carrément fausses.
— Le Ministère de la Défense dispose de ce genre de fichiers ?
— J’imagine. Je ne sais pas trop. Tu sais, plus rien ne m’étonne, à ce stade, expliqua Samuel. Un jour, il est revenu avec un listing de quelques noms qui pourraient être Leïla. Il y en avait six dont le profil – âge et date d’apparition dans les fichiers – correspondait parfaitement, plus quelques autres. Et pour certaines il avait même des photos, mais il voulait que je les élimine moi-même, histoire d’être sûr. Et en effet, il ne s’agissait pas de Leïla.
— Et pour les autres ? Les filles restantes ?
— Elles étaient éparpillées un peu partout en France. Alors, il m’a proposé d’aller vérifier lui-même. Moyennant une rallonge, évidemment. »
Samuel ouvre un fichier sur son ordinateur et lit :
« Il y avait Isabelle Merlan à Toulouse, Agnès Bois à Strasbourg, Layla Giffard à Marseille, mais Layla avec une orthographe différente et Murielle Baptiste à Paris.
— Du coup, il est allé vérifier, je parie, dit Frédéric.
— Non, je l’ai remercié et je lui ai dit que j’allais m’en charger moi-même.
— Sérieux ?
— Oui. Il était un peu surpris lui aussi. Depuis le départ, il ne comprenait pas trop pourquoi je recherchais une fille qui n’avait jamais été ma petite amie, ou au moins une nana dont j’étais amoureux. Ça sortait des schémas dont il avait l’habitude. Mais bref, je lui ai rétorqué que j’avais du temps libre, que je n’avais que ça à faire.
— Et tu es donc allé vérifier toi-même ? Putain, t’es dingue, Sam…
— Tu ne l’aurais pas fait, à ma place ? »
Frédéric hésita un instant puis répondit :
« Dans les mêmes circonstances, avec de la thune et du temps devant moi, si, sans doute… »
Samuel sourit. Son ami demanda :

« Et alors, tu l’as retrouvée ? »

Fin de l’épisode 3. À suivre.

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