En 2007, Zodiac signait le grand retour de Fincher au cinéma, cinq ans après les échecs successifs de Fight Club et Panic Room. Plus qu’un thriller, le film déployait un jeu de pistes à l’échelle d’un territoire que les missives énigmatiques d’un tueur en série recouvraient progressivement d’une carte sanglante. En deux heures et trente six minutes, Zodiac dépliait ainsi le récit d’une longue chasse au trésor où le magot n’était rien d’autre que l’identité de l’assassin. 

Ce texte fait partie du contenu augmenté de la page 158 de Carbone #1, spécial « Cartes aux trésors », actuellement en librairie et disponible sur notre shop. 

Au moment de la sortie du film, Fincher, habituellement peu enclin aux confessions personnelles, racontait une anecdote sur son enfance. En 1969, quand le tueur qui terrifiait depuis des mois la région de San Francisco avait menacé dans une lettre de s’en prendre aux enfants dans les cars de ramassage scolaire, Fincher, alors âgé de sept ans, était l’un d’entre eux. Et, pendant des semaines, il ne vit des panoramas entourant la petite ville de San Anselmo, et des câbles du Golden Bridge qui menait aux paysages urbains de San Francisco, qu’un vaste décor abstrait défilant derrière une vitre, en dessous de laquelle filaient les voitures de police qui accompagnaient le bus.  La première rencontre du cinéaste avec le Zodiac prit donc les atours d’une initiation qui ne révélerait son sens que des décennies après : le monde que le jeune enfant avait sous les yeux se déréalisait derrière une vitre, sous la menace d’un psychotique qui avait décidé de faire de San Francisco et sa région le territoire d’un effroi collectif, en y punaisant les lieux de ses sanglantes exactions.

La férocité du monde

Quand en 1880, Stevenson écrit les premiers feuillets du roman qui le fera connaître, L’île au trésor, c’est le regard penché sur une carte, dessinée par un enfant.  Le jeune Lloyd Osbourne est le fils aîné de Fanny, une Américaine divorcée que Stevenson a séduite avant de l’épouser. Le garçon présente son dessin à son beau-père qui voit surgir le territoire d’une île où est enfoui un trésor. Le trésor est un appel : à l’aventure, au rêve des lointains, mais aussi au déchaînement de passions mauvaises et aux violences qu’elles entraînent. Emportant la carte dans son bureau, l’écrivain s’empresse alors d’en faire le récit, sans oublier ce qui l’a fait naître : l’imaginaire d’un jeune garçon, le doigt errant sur une carte.

L’île au trésor, dès lors, sera l’histoire d’une initiation à la férocité du monde, portée par le regard d’un enfant qui aura suivi des traits de crayon laissées sur un morceau de papier. A la fin, seule une partie du trésor finira dans les poches des derniers survivants, comme s’il fallait laisser un morceau du rêve enfoui dans la végétation de l’île. C’est que le trésor, en lui même, ne compte pas. Il n’est qu’un signe déposé sur la carte, qui, elle seule, est importante.  Elle envoûte les regards jusqu’à mener un enfant sur le chemin du monde adulte, qui se révèle, après tout, comme un autre bout d’enfance digéré par les épreuves du monde. La carte est un nœud et un passage, le lien entre le monde adulte et celui de l’enfance, par lequel s’échangent des destins : à elle Stevenson devra de devenir le romancier qu’il est, et, en retour, le jeune Lloyd Osbourne se fera écrivain. En traçant un imaginaire, elle leur permettait donc d’écrire le monde, pour enfin l’habiter.

Zodiac

La carte au trésor chez Stevenson

Avant Zodiac, le cinéma de Fincher n’habite aucun monde et flotte dans le vide noir de raisonnements sans fonds ni buts. Avec lui, le film, va lui offrir un territoire. Et Zodiac, le tueur, une carte.

Forêt de signes

Depuis Se7en qu’il tourne à l’âge de trente trois ans, le monde chez Fincher se présente lui-même comme un texte à déchiffrer. Une forêt de signes clignotant dans l’obscurité psychique de ses personnages, tels d’inquiétants appels à réordonner ce qui semble chez eux se défaire : leur croyance, leur mode d’existence, leur identité. Ils s’agitent, parcourent des espaces en vase clos, reconstituent des énigmes, tentent de regrouper les indices en un vaste réseau qui ferait sens, avant de comprendre qu’ils ont piraté leur propre cerveau pour y glisser le virus de leurs angoisses. Jusqu’en 2007, les films du wonderboy hollywoodien, obsessionnel et anarchisant, sont tous des thrillers mentaux, d’impeccables machines neuronales manufacturées malicieusement dans les boîtes crâniennes de leurs personnages. On y trouve des plans (la maison de Panic Room), des zones (l’espace désertique de Se7en, la maison de Fight Club) ou des décors (ceux que traverse le personnage de The Game), mais aucune carte pour s’y repérer. C’est qu’ils sont aussi sans territoire. Le cinéma de Fincher n’habite alors aucun monde et flotte dans le vide noir de raisonnements sans fonds ni buts. Zodiac, le film, va lui offrir un territoire. Et Zodiac, le tueur, une carte.

Zodiac

Zodiac (2007)

Recouvrir le territoire

Cette carte fut patiemment tracée par le psychopathe pendant dix ans sur le territoire de la région de San Francisco. Il y signalait ses crimes – certains vrais, d’autres fictionnels – et y glissait des indices pour mieux inquiéter les imaginaires. Dans les messages cryptés qu’il adressait à la presse, le tueur prétendait annoncer ses prochains faits d’arme et même dévoiler son identité. La région qu’il terrorisait devenait une réserve de traces, une grille de signes dont seul le déchiffrement pouvait apaiser l’angoisse. Zodiac fait donc le récit d’un lent travail de recouvrement d’un territoire par la carte qu’un assassin présente patiemment aux habitants. Fincher reconstitue ainsi méticuleusement les paysages de l’enquête et les lieux du crime, pour les entrecouper de manière répétée d’un ensemble de graphies, de signes et d’idéogrammes.  D’abord insérés dans le montage, puis filmés sur les murs, ils finissent par griffer la surface même de l’image dans un jeu étourdissant de surimpressions. A la fin du film, la Californie du Nord de ces années-là ne semble plus qu’une immense toile d’araignée tissée par la psyché du tueur. Epuisés dans ses rêts, les enquêteurs ont cessé de croire à une résolution possible de l’affaire. Tous sauf un. Il a le regard d’un enfant. Et c’est comme un enfant que Fincher le filme.

Le film de Fincher ne prétend pas résoudre l’affaire, mais il accompagne le personnage de Robert Graysmith au seuil d’une révélation.

  » This is the Zodiac speaking « 

Jeune père divorcé, Robert Graysmith – c’est son nom, il existe – est un dessinateur de presse, timide, maladroit et que les cadrages rejettent dans les coins de l’image. A l’écart dans les réunions de rédaction, il guette une information sur le Zodiac, avant de se faire rabrouer par les journalistes qui l’invitent à retourner crayonner des petits Mickey. C’est que les missives du Zodiac sont du ressort des grandes personnes. Mais le jeune Robert a des intuitions, aime les énigmes, veut jouer à son tour. Parce que la carte laisse deviner un trésor, qui est le nom du tueur, et que chacun voudrait découvrir. Un journaliste aguerri le prend sous son aile. L’enquête piétine, les premières pistes s’effacent dans le sable du temps, les années passent, le journaliste abandonne. Robert, maintenant au centre de l’image, va voir un enquêteur, qui l’aide, avant, lui aussi, d’abandonner. Désormais seul, la carte toujours dans la poche, il poursuit le fil de son obsession, et perd le chemin du retour. Son regard bleu s’est terni, ses épaules se sont un peu voûtées, on ne le voit plus dessiner. C’est un vieil enfant (irresponsable, perdu dans son monde) qui continue de s’enfoncer dans la nuit de San Francisco, là où le Zodiac a éteint toutes les lumières de la raison, pour ne plus laisser deviner que le cillement obsessionnel de son nom. « This is the Zodiac speaking » : sa voix qu’on pensait avoir entendue un soir, en direct à la télévision, n’était pas la sienne, mais celle d’un imposteur. Presque cinquante après, l’identité du tueur reste inconnue.

Zodiac

Zodiac (2007)

D’un échange de regards

Le film de Fincher ne prétend pas résoudre l’affaire, mais il accompagne le personnage de Robert Graysmith au seuil d’une révélation. Et, pour la première fois dans son cinéma, cette révélation ne vient pas d’une simple information, d’un mot griffonné, d’un message ou du plan manquant d’une tête coupée, mais d’un échange de regards. Le regard que Graysmith adresse au principal suspect de son enquête, un matin, dans les rayons d’un magasin de bricolage et celui qu’il reçoit en retour. Un échange muet où se confirme une conviction intime, au terme d’un long voyage. Le lent cheminement d’un homme mal grandi, encore lié à ses jeux d’enfant, vers les désillusions et les certitudes du monde adulte, après avoir affronté ses peurs en suivant le fil têtu de ses désirs.

C’est à ce moment-là du film, avant un épilogue qui enfoncera le clou, que la carte se déchire un peu afin que perce de nouveau le territoire. Le nom du Zodiac s’efface du ciel californien pour ne laisser que les traits d’un visage. Une vie nue revient alors, libérée des signes qui l’envoutait. Aux termes de son film, le cinéaste Fincher tend donc la main vers l’enfant qu’il était, et retrouve les paysages qui s’étaient perdus derrière la vitre d’un bus. Après cela, son cinéma trouve la place qu’il cherchait : il commence d’habiter le monde.

Zodiac

Un film de David Fincher

USA, 2007, 2h37

Avec: Jack Gyllenhaal, Robert Downey Jr., Mark Ruffalo

accumsan et, commodo luctus in ut id, commodo ultricies vulputate, sem,