Bienvenue dans Press Select, la sélection simple et toujours efficace des dix meilleurs jeux vidéo du moment par Erwan Higuinen pour Carbone. Au programme pour ce printemps (entre autres !)  : un Yoshi en carton, des méchas, un gorille, un flic, un shinobi, du cosplay et Baba. De quoi se trouver encore des prétextes pour rester chez soi – ou bien jouer dehors.

Yoshi’s Crafted World

Switch (Good-Feel / Nintendo)

Oublions Yoshi’s Island DS et Yoshi’s New Island. C’est en renouant avec une certaine inventivité plastique, avec un travail sur les formes, les matières et les surfaces que le dino Nintendo a retrouvé l’allant de sa première vraie aventure à lui, le génial Yoshi’s Island. Après la laine de Yoshi’s Wooly World, place au carton de Yoshi’s Crafted World dont la malléabilité facilite, entre autres choses, le jeu avec la profondeur de champ d’un titre se pratiquant pourtant majoritairement en 2D. Alors on lance des œufs et on fait tomber des plaques (virtuellement) cartonnées pour voir ce qu’il y a derrière avant qu’une inversion du point de vue sur le niveau nous le présente tout à fait autrement. Le défi, ici, est en apparence dans la recherche des trésors cachés, mais cette quête procure surtout un bon prétexte pour s’attarder en ces lieux accueillants et joyeux, en un mot : précieux. Vouloir boucler à 100% ce Yoshi (en ayant ramassé toutes les fleurs, retrouvé tous les petits chiens perdus…) serait d’ailleurs une hérésie. Ce qui est bon, ce n’est pas d’en avoir fini avec ce monde : c’est d’en faire partie.

yoshi

© Nintendo

Baba is You

Switch, Mac et PC (Hempuli Oy)

C’est le coup génie vidéoludique du premier trimestre 2019 : un puzzle game dans lequel, pour triompher de chaque niveau, il faudra jouer avec et modifier ses règles même. Aboutissement d’un projet issu d’une game jam de 2017, Baba is You est de ces jeux très rares qui obligent à penser autrement, mais le plus frappant est peut-être sa simplicité. Car c’est en déplaçant des blocs contenant des mots, en les assemblant pour former des phrases que l’on change tout, par exemple en décrétant que ce n’est pas en atteignant le drapeau, malheureusement inaccessible, que l’on gagnera (« Flag is Win »), mais la pierre (« Rock is Win ») heureusement beaucoup plus proche de notre personnage Baba (que l’on peut bien évidemment aussi décider de ne plus être). Alors on expérimente en se faisant au passage quelques nœuds dans le cerveau jusqu’à l’illumination. Et ce qui est fou, c’est que, loin de tourner court, l’affaire se renouvelle joliment sur la durée. Sous ses allures modestes, Baba is You est spectaculaire

© Hempuli Oy

Beat Cop

PS4, Xbox One, Switch, Mac et PC (Pixel Crow / 11 bit studios)

Deux ans après les machines moches à clavier et souris, les jolies consoles ont à leur tour accueilli le sémillant Beat Cop, relecture toute en pixels et 2D par le studio polonais Pixel Crow des feuilletons policiers des années 80. Nous sommes ici Jack Kelly, flic récemment rétrogradé qui, chaque matin, entame sa patrouille dans la même rue en s’attachant à suivre son objectif de PV (dix aujourd’hui, pour cinq envois de véhicules à la fourrière : il va falloir s’appliquer). Mais il y a aussi les voleurs qui sortent des magasins en courant, les gangs, la mafia, un prêtre un petit peu junkie, une restauratrice confrontée à des cafards géants… Et aussi un cadavre, là, dans l’allée. Sorte de GTA pédestre du bon côté de la loi (à quelques actes de corruption près, mais on avait vraiment besoin d’argent), Beat Cop est un jeu au minimalisme foisonnant qui, avec la complicité de notre imagination, réussit à faire beaucoup avec peu. Pour sa répétitivité, ses cas de conscience et la recherche perpétuelle d’un équilibre (moral, psychologique, financier…) instable, certains l’ont comparé au grand Papers, Please. C’est un peu exagéré : il est plus léger. C’est aussi une qualité.

© Pixel Crow / 11 bit studios

Sekiro : Shadows Die Twice

PS4, Xbox One et PC (From Software / Activision)

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur le dernier jeu en date du père de la saga Dark Souls, l’immense Sekiro : Shadows Die Twice, si beau qu’on ne prend pas ombrage du fait qu’il soit vraiment plus fort que nous. On ajoutera quand même ceci : la valeur de chaque geste, du moindre détail, du plus petit pas avait rarement été célébrée de manière aussi magistrale dans un jeu vidéo. En phase avec l’incitation à observer tout ce qui nous entoure : la topographie, l’architecture des bâtiments, les mouvements de nos adversaires (à analyser, comprendre, intégrer) ou la lune dans le ciel. Plus fort que nous, donc, beaucoup plus. Mais respect (éternel).

© From Software / Activision

The Division 2

PS4, Xbox One et PC (Ubisoft)

Disons que c’est un Destiny qui nous dit aussi quelque chose (dans la langue de Tom Clancy, mais quand même) du monde dans lequel on vit. Une bonne partie de l’intérêt de The Division 2, le principal atout d’Ubisoft au rayon des jeux en ligne ni forcément multi (parce qu’on peut dans une certaine mesure tracer sa route sans faire trop attention aux autres) ni vraiment solo (parce que lesdits autres ne sont jamais bien loin), est là : dans la reconnaissance des lieux reconstitués – en l’occurence Washington DC – et le sentiment d’évoluer vraiment dans une vraie ville peuplée par de vrais gens qui ne sont pas exactement en train de vivre la période la plus rieuse de leur existence – rapport au virus et à la guerre civile, essentiellement. Au-delà de l’efficacité du système de progression (avec des morceaux de RPG dedans) et des quelques améliorations effectuées depuis le premier volet (selon le principe qui veut qu’on ne change qu’à la marge une équipe qui gagne), cet effet de réel est ce qui distingue fondamentalement The Division 2 : son apocalypse martiale a quasiment lieu chez nous.

© Ubisoft

Mechstermination Force

Switch (Hörberg Productions)

En apprenant l’arrivée courant avril du phénomène Cuphead sur la Switch, Bertil Hölberg, l’auteur suédois de la saga western au style crayonné Gunman Clive, n’a pas caché une certaine inquiétude. Il faut dire que, peu de temps avant, devait sortir sur la même console son nouveau jeu à lui qui, s’il ressemble plus à ce bon vieux Contra qu’aux cartoons de Max Fleischer comme le hit des frères Moldenhauer, possède un principe remarquablement proche. Car, oui, Mechstermination Force est un boss rush, en 2D, dans lequel on échouera longtemps avant, comme dans un jeu à énigmes, de trouver la solution pour vaincre chacune des 14 créatures mécaniques géantes qui se dressent successivement devant nous (et que l’on cherchera à escalader : c’est, toutes proportions gardées, son côté Shadow of the Colossus  ouvertement revendiqué). Et c’est vraiment bon, se dit-on en triomphant brillamment du deuxième – on fait ce qu’on peut – après avoir enchaîné les échecs en injuriant la terre entière (mais loin de toute oreille indiscrète) pendant une durée indéterminée. Le plaisir, ici, c’est d’apprendre (à jouer du run and gun comme d’un instrument de musique, avec chaque boss dans le rôle de la partition) et pas seulement d’avoir appris : progresser est gratifiant, mais échouer de justesse est peut-être le plus marquant – le plus délicieusement énervant. Mechstermination Force est un jeu direct, frontal, qui ne fait pas semblant mais pardonne (un peu) plus les imprécisions que l’incontournable Cuphead. Par moments, il nous met quand même hors de nous. C’est bien aussi, parfois, d’être un peu hors de soi.

© Hörberg Productions

Devil May Cry 5

PS4, Xbox One et PC (Capcom)

L’Oscar du meilleur rétablissement est décerné à Capcom. À la peine durant la génération PS3-Xbox 360, l’éditeur japonais enchaîne les prodiges depuis deux ans, de Resident Evil 7 à Monster Hunter World. Surtout, Capcom semble enfin complètement réconcilié avec son passé, qu’il assume, valorise de compilations (Street Fighter, Mega Man, Beat’Em Up Bundle, Disney Afternoon…) en remakes (Resident Evil 2) et remasters (Onimusha, Okami) et prend en compte dans ses nouvelles productions. Devil May Cry 5 est l’un des plus beaux fruits de cette nouvelle assurance, aussi dynamique et inspiré que fidèle aux principes de la série et d’abord à son idée de faire du style (plutôt que de l’efficacité) sa priorité. Surtout, DMC 5 se révèle un jeu follement généreux, dans sa mise en scène comme dans ses variations de gameplay (avec ses trois héros, Dante, Nero et le nouveau venu V). Tout ça, c’est de la danse gothique  follement entraînante dont le goût des masques et du travestissement gore provoque le sourire (même, voire, un peu perversement, surtout quand on perd) autant qu’il force le respect. La royale surprise est là : DMC 5 est presque aussi bon que Bayonetta – c’est dire.

© Capcom

Valley

Switch, PS4, Xbox One, Mac et PC (Blue Isle Studios)

Sur le sol de la prairie gît un faon, mort. Pas pour longtemps : d’une pression sur l’une des gâchettes de la Switch, on lui redonne vie et le voilà qui s’élance, débordant d’énergie. Car tel est le petit pouvoir spécial dont nous gratifie l’étonnant Valley, récemment adapté sur la Switch près de trois ans après son arrivée sur la plupart des autres machines à jouer. Dans ce trip ésotérico-écologiste, la vie, qui se prend et se donne, est une réalité partagée – entre nous, les animaux, les arbres, la vallée dans son ensemble – et notre fin est aussi celle de tout (et réciproquement). Sur un plan philosophique comme ludique, ce n’est pas rien, d’autant que le choix du studio canadien Blue Isle Studios de nous mettre dans la peau d’un humain augmenté capable de faire des sauts de 10 mètres tranche sérieusement avec les habitudes de ce quasi-genre précieux qu’est le walking simulator. Alors, oui, Valley est parfois un peu lourd, un peu confus, un peu imprécis. Mais mieux vaudra toujours un jeu aux grandes ambitions inabouti qu’un autre qui n’en a aucune et parvient à ses fins.

© Blue Isle Studios

Ape Out

Switch et PC (Gabe Cuzzillo, Bennett Foddy et Matt Boch / Devolver Digital)

Est-ce un jeu d’action primaire (pour ne pas dire primate) ou une improvisation de jazz remarquablement sophistiquée ? Les deux à la fois, de toute évidence, et c’est ce qui fait d’Ape Out, qui n’a vraisemblablement pas atterri par hasard chez l’éditeur d’Hotline Miami, une expérience aussi singulière. Court mais intense, s’appuyant sur un style graphique aussi dépouillé que percutant, ce jeu d’action brutal nous met dans la peau d’un grand singe rêvant de liberté – autant dire qu’on s’identifie pas mal – mais peut aussi bien se voir comme une œuvre d’art abstraite et néanmoins très physique – avec du jaune, du noir, du orange et du rouge, beaucoup de rouge. Ça cogne, ça swingue, ça redécore les murs et le sol façon action painting. C’est sans concession, à prendre ou à laisser, mais même si on laisse, ça mérite largement d’être visité.

© Devolver Digital

The Walking Dead : L’Ultime Saison

PS4, Xbox One, Switch et PC (Telltale Games / Skybound Entertainment)

Passée tout près de l’annulation après la faillite de Telltale Games précédée du licenciement brutal de la quasi-totalité de ses développeurs, la quatrième et dernière saison de la « série » vidéoludique adaptée de la BD The Walking Dead, rattrapée in extremis par la société de Robert Kirkman, l’auteur de cette dernière, s’est presque miraculeusement achevée à la fin du mois de mars. Miraculeusement parce qu’après des hauts (dans sa première saison, bien sûr, mais pas seulement) et quelques bas, parce que ces dernières heures passées en compagnie de Clementine, sa jeune (mais évidemment moins que dans la saison 1) héroïne se révèlent aussi belles que déchirantes. Peut-être aussi parce qu’arrivé là, on s’était résolu à ne plus attendre de bouleversement de la formule Telltale, y compris dans les scènes d’action qui n’auront décidément jamais été le point fort du studio californien. Une chose est sûre : The Walking Dead a beaucoup fait avancer la narration vidéoludique – Life is Strange, parmi bien d’autres, lui doit énormément. Et cette très teen saison 4, avec ses fulgurances tantôt horrifiques, tantôt merveilleuses, son sens de l’irrémédiable et sa tenace mélancolie vient cruellement le rappeler. Voilà, c’est fini et, finalement, c’était bien.

© Telltale Games / Skybound

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