Alors que dimanche l’équipe de France de football a l’occasion de remporter la deuxième Coupe du monde de son histoire, difficile d’évoquer 1998 sans repenser à l’épopée des protégés d’Aimé Jacquet. Toujours aussi vive vingt ans après, la dimension mythique de l’événement est autant attribuable à l’exploit sportif d’un groupe exceptionnel qu’à la familiarité que le public a entretenu alors, et depuis, avec cette génération victorieuse – une familiarité certainement renforcée par le documentaire Les Yeux dans les Bleus.

Diffusé sur Canal+ le soir du 14 juillet 1998, deux jours seulement après la finale gagnée contre le Brésil, Les Yeux dans les Bleus relate la campagne victorieuse de l’équipe de France en Coupe du monde suivant un principe de tournage infiltré qui – à l’époque encore – était fort peu télévisuel. Des images du foot surmédiatisé, on ne connaissait alors pas grand-chose du hors champ, du pendant humain d’un sport glorifié par le montage et les ralentis. Canal+ songea peut-être à When We Were Kings – fabuleux documentaire sur les coulisses de l’affrontement entre Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa en 1974 – lorsque la chaîne cryptée passa commande à Stéphane Meunier, ancien reporter de l’agence CAPA habitué au travail en immersion, pour s’introduire dans l’intimité des Bleus. Meunier n’eut aucun mal à se faire accepter par la bande de copains en survêtement dont il filma le quotidien jusque dans les chambres à coucher, armé d’une caméra aussi discrète qu’il ne l’était lui-même.

Nouvelles images

Ce n’est pas un hasard si Les Yeux dans les Bleus émerge au moment de la révolution DV, qui amorce la mutation numérique du cinéma d’auteur et donne lieu, cette même année, aux deux premiers films estampillés Dogme95 : Les Idiots de Lars Von Trier et Festen de Thomas Vinterberg. Si les images crues et l’ultra réalisme du format Digital Vidéo permettent aux films inspirés par le manifeste danois de faire sensation en scandalisant les conventions du cinéma, on retrouve chez Meunier (avec plus d’empathie, certes) la même force de tournage sur le vif. Ni professionnelle, ni caméscope, capable de se faire oublier à la vue de tous, la caméra en 1998 devient le prolongement de la main, ce qui donne naissance à un nouveau type d’image dont l’amateurisme ne sert qu’à légitimer plus fortement encore la véracité du témoignage. Aujourd’hui, la main qui filme pour témoigner est devenue la principale source d’images produites dans le monde, qu’il s’agisse d’instants vécus par procuration (les concerts regardés à travers les écrans des portables), d’événements fabriqués autour d’un exhibitionnisme égocentré (les vidéos live sur les réseaux sociaux qui diffusent des trivialités en temps réel) ou de réflexes de défense civile (les portables brandis comme des armes pour filmer les bavures de la police, par exemple). Rappelons qu’en 1998 les téléphones portables ne sont pas encore équipés de capteurs vidéo, qu’il n’existe donc pas d’autres images officieuses de l’équipe de France, ce qui confère au documentaire de Meunier une valeur de relique.

Plus encore, ce qui nous frappe en revoyant Les Yeux dans les Bleus vingt ans après, c’est combien le documentaire – dans sa construction et dans son contenu – annonce l’arrivée de la télé-réalité (programmée pour 1999 aux Pays-Bas puis 2001 en France avec Loft Story). Le cadre prestigieux de Clairefontaine offre un « château » idéal à ce huis-clos entre jeunes gens qui, au fil des affinités (ils partagent leurs chambres en paires), apprennent à vivre ensemble. En contrepoint de la langue de bois notoire des joueurs et des entraîneurs lors des entretiens avec la presse, le langage est ici libéré, plein de gros mots et de chambrage. Les futurs champions parlent comme nous et nous sommes comme eux. Meunier semble glisser naturellement vers un dispositif de « confessionnal », tel qu’on ne le nomme pas encore, en allant recueillir les confidences face caméra des joueurs dans l’intimité. Assis sur son lit, Dugarry chuchote un revanchard « Je vous ai tous niqués », lancé en pensée à la presse alors qu’il a marqué le premier but de son équipe dans la compétition quelques heures auparavant. Plus loin, Bixente Lizarazu, torse-nu et muscles saillants livre son sentiment sous la couette : « Il y a des équipes qui pendant trois ou quatre ans vont tout gagner, et tout d’un coup ça s’écroule alors que c’est les mêmes joueurs », philosophe-t-il de façon prémonitoire (victorieuse en 1998 et 2000, la France fait naufrage en 2002). Nous avons avancé dans la compétition, Meunier est à l’aise, et il est évident que la mise en scène prend le dessus sur le naturel de l’instantané. Les personnages se révèlent : Desailly, par exemple, est un hâbleur extraverti alors que Trézéguet traverse le film pareil à un figurant. Petit et Lizarazu, fesses nues lors d’une séance de massage qui ne demandait qu’à être surprise, sont les beaux gosses de la bande…

On pense encore à la télé-réalité en regardant Stéphane Meunier lorgner vers une dramaturgie pain-béni lorsqu’il traque les moments de crise (le silence suffocant des vestiaires après le carton rouge de Zidane face à l’Arabie Saoudite) ou de sentimentalisme (Laurent Blanc retrouve son petit garçon à la fin du huitième France-Paraguay : « Je t’avais dit que je marquerais pour toi. Hein, qu’est-ce qu’il avait dit papa ? »), cueillant cette matière intime propre à toute aventure humaine qui sera bientôt exploitée par les caméras d’Endemol avec des intentions autrement plus cyniques. Au fond, Les Yeux dans les Bleus est – en parallèle à la montée en puissance de l’équipe de France – l’histoire d’une caméra qui dompte peu à peu son sujet. Lorsqu’à l’issue des quarts de finale celle-ci s’élance de façon folle au centre du terrain, emportée par l’explosion de joie de la qualification au terme d’une épuisante séance de tirs au but contre l’Italie, Meunier foule pour la première fois de sa vie la pelouse d’un stade. Ce geste parfaitement spontané donne une ampleur nouvelle au film ; le documentariste fait enfin partie des joueurs, et nous sommes au cœur des Bleus.

les yeux dans les bleus

Stéphane Meunier lors du tournage de Les Yeux dans les bleus - © L'équipe

Les Yeux dans les Bleus décrit l’éclosion d’une génération, un passage à l’âge adulte dont les joueurs les plus perspicaces sont alors conscients.

Une éducation

Le jour où Canal+ vint présenter son projet à Aimé Jacquet, celui-ci répondit qu’il voulait un « film souvenir » pour ses joueurs. Le sélectionneur, dont la candeur et les origines simples furent pour beaucoup dans les moqueries qui s’abattirent sur lui avant la compétition, envisageait son projet de Coupe du monde comme une expérience d’initiation pour un groupe de jeunes hommes qu’il considérait sans doute comme des adolescents à former. Cela est apparent dans la façon dont, lors des nombreuses séances de cours magistral que Jacquet dispense à ses troupes dans le film, le patron semble vouloir les faire mûrir : « Muscle ton jeu, Robert ! », lance-t-il à Pirès, qui a effectivement l’air d’un bambin. En faisant l’éloge de la gagne et du but davantage que de la rigueur tactique, en promouvant la hargne et l’envie contre toute prudence stratégique, les célèbres maximes balourdes de Jacquet esquissent une philosophie du plaisir collectif, érigée contre la dépendance d’une équipe au star-system (travers moderne dans laquelle le Brésil va tomber avec Ronaldo, et que la France parvient à éviter malgré la célébrité montante de Zidane). Il n’y a pas de superstar dans l’équipe d’Aimé Jacquet, aucun traitement de faveur ; tous sont différents (voir la célèbre anaphore du coach qui commence par « Duga, c’est pas Zizou… »), mais tous sont d’importance égale.

Ainsi, Les Yeux dans les Bleus décrit l’éclosion d’une génération, un passage à l’âge adulte dont les joueurs les plus perspicaces sont alors conscients. De retour à Clairefontaine à la fin des matchs de poule, Didier Deschamps sort du bus en s’exclamant avec humour : « On est partis, on était des enfants. Mais nous arrivons et nous sommes de vieillards. C’est bien, c’est dans l’esprit. » Avec Jacquet, la préparation est affaire d’éducation. Aussi ne se prive-t-il pas d’houspiller ses joueurs : « Vous avez peur de qui ? De perdre ? Eh bien vous allez perdre les gars, je vous le dis », lâche-t-il à la mi-temps de France-Croatie comme à des gamins qui ne l’auraient pas écouté. On constate que c’est parfois le cas : l’épisode malheureux du carton rouge de Zidane, coupable d’une faute grossière contre l’Arabie Saoudite, intervient alors que le coach vient de mettre en garde ses joueurs contre les coups de sang. Tout meneur de jeu que soit le numéro 10 français, la suspension lui donnera le temps de réfléchir à sa bêtise.

© Achim Scheidemann/DPA - AFP

Si cette équipe a tant marqué sa génération, c’est aussi parce que ce film nous a montré les joueurs comme jamais nous n’avions vus les footballeurs auparavant – non pas comme des millionnaires intouchables, mais dans la confidence de Clairefontaine, comme les gamins ou les adolescents que nous étions alors, imparfaits et prometteurs. Au détour d’un plan, la caméra de Meunier attrape Barthez en train de fumer en cachette. Thierry Henry est surpris avec une manette de Nintendo 64 devant ISS 98, jouant comme nous jouions nous-mêmes pour patienter entre les matchs. L’évolution du jeune Henry à travers le documentaire est stupéfiante : observateur intimidé par le spectacle des aînés au début du film, il se libère dans le groupe et en devient l’un des personnages principaux. Une star est née.

les yeux dans les bleus

Chronique d’un été

Les Yeux dans les Bleus ne serait pas ce documentaire générationnel s’il n’était pas traversé par la bande-originale de l’été 1998. En le revoyant, on se souvient combien, lors de la déferlante bleue, nous nous lovions dans les vagues chaleureuses de la French Touch (ici Kelly Watch the Stars d’Air) et dans les rouleaux électroniques du trip hop (Teardrop de Massive Attack). Madonna faisait un comeback au premier plan (Ray of Light) et NTM était au firmament avec l’album Suprême NTM (dans le lecteur CD de Thuram, qui écoute Kool Shen rapper sur That’s My People pour se recueillir). Mais dans les rues et les clubs de France, c’est un autre morceau qui allait embraser le mois d’août à venir : Gloria Gaynor et son I Will Survive, repris par le Hermes House Band, hymne du Stade Français qui devient vite – par l’entremise de ce fêtard de Vincent Candela – celui, officieux, des Bleus. Le morceau est au cœur d’une séquence formidable du documentaire qui monte en succession les joueurs entonnant le chant entre eux, puis dans le bus, avant qu’on ne voie la foule scander à son tour le fameux « la la la », comme contaminée par cette vague d’espoir qui se répand à la vitesse du galop dans l’Hexagone. Le chant part de l’équipe pour s’étendre sur tout le pays.

Les Yeux dans les Bleus est un formidable portrait de l’été français 1998, tout autant l’équivalent filmé d’un tube estival que le récit d’une aventure collective sur fond de ferveur populaire.

Car après tout, Les Yeux dans les Bleus est un formidable portrait de l’été français de 1998, tout autant l’équivalent filmé d’un tube estival (on revoit le film en boucle) que le récit d’une aventure collective sur fond de ferveur populaire. En saisissant un instantané de son temps, Les Yeux dans les Bleus possède quelque chose du cinéma-vérité. À l’inverse de Chronique d’un été réalisé par Jean Rouch et Edgar Morin en 1961, le peuple n’est pas ici au cœur du projet documentaire mais il apparaît sans cesse dans les jointures, entre Clairefontaine et les stades, imposant son rythme à l’aventure au fur et à mesure que l’euphorie grandit autour de l’équipe de France et que fleurissent les foules sur les routes qui portent les Bleus à travers la France. C’est là tout le luxe d’un tournoi joué à domicile : à la fin, on ne fait plus de distinction entre la joie synchrone des joueurs et du public, entre les émois des acteurs et ceux, repris en chœur, des villes et de l’arrière-pays. Les conquérants de 1998 apparaissent ainsi comme des héros ordinaires, peut-être des camarades à nous. Si bien que lorsqu’au détour d’une image surgissent des personnalités de l’époque – Ronaldo, Lionel Jospin, Jacques Chirac affublé d’un maillot français – on a l’impression d’être dans un de ces films où la grande histoire croise la petite par le biais d’effets spéciaux ajoutés en postproduction.

Haut : pendant le match à Lyon ; Bas : la liesse après le match à Paris - © AFP

Le souvenir de l’été 1998, poli par deux décennies écoulées, est celui d’un été splendide, doux, avançant au ralenti. On garde l’image d’un ciel toujours d’azur, pareil à celui où vrombit la patrouille de France qui fait lever les yeux aux joueurs français fraîchement arrivés à Marseille au début du film. Au-delà de l’épopée de l’équipe de France, phénomène aussi agréable qu’anecdotique parmi les péripéties qu’on a vécues pendant ces mois lointains, ce sont les innombrables souvenirs de cet été-là qui survivent en filigrane sur la cassette VHS des Yeux dans les Bleus, rayée par les trop nombreux visionnages et qu’on a depuis longtemps perdue dans un placard de sa maison.

Les Yeux dans les Bleus

Un film réalisé par Stéphane Meunier (1998)

Avec : Didier Deschamps, Zinédine Zidane, Fabien Barthez, Lilian Thuram…

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