Débarqué récemment sur Netflix, le docu-fiction Wormwood compte parmi les œuvres événement de la plate-forme en 2017. Dans cette mini-série de six épisodes, le documentariste culte Errol Morris se penche sur l’histoire de Frank Olson, scientifique mort dans des circonstances étranges et non élucidées depuis 1953. Un film gigogne, à la fois bancal et fascinant, qui tisse des ramifications entre tragédie classique, mythologie de l’Amérique moderne et quête absolue de la vérité. Avec, pour dénominateur commun, la CIA.

En 1988, The Thin Blue Line (Le Dossier Adams) avait redistribué les cartes du documentaire d’investigation – voire du documentaire tout court. En matière de mise en scène, le film d’Errol Morris frayait entre des entretiens face caméra et une certaine dramaturgie faite de gros plans pleins de tension et d’extraits de vieux films en noir et blanc. Aussi, de la même façon que le film Le Pull-over rouge de Michel Drach (1979) fut utilisé pour contester la peine de mort en France sous Giscard, le documentaire pèse sur la justice américaine pour réviser le procès de Randall Dale Adams, emprisonné au Texas pour un crime qu’il n’a pas commis. Sans cette thin blue line tracée par Errol Morris, pas de The Jinx, pas de Making a Murderer, pas de Ciutat Morta. Pas de Wormwood non plus, mini-série réalisée par… Errol Morris himself et diffusée sur Netflix depuis le 15 décembre. Vingt ans après le documentaire qui l’a fait connaître, le réalisateur réécrit sa propre œuvre tout en décollant les pages souillées d’une société américaine contrôlée et contrôlable.

MK-Ultra

Wormwood raconte la mort non élucidée de Frank Olson, chimiste américain travaillant pour le compte de la CIA, et du combat de son fils, Eric, pour comprendre ce qui lui est arrivé. La nuit du 28 novembre 1953, son père est passé par la fenêtre de sa chambre de l’hôtel Stalter, s’écrasant plusieurs dizaines de mètres plus bas. Pendant dix ans, ce dernier a élaboré des armes chimiques et bactériologiques au sein du centre médical militaire de Fort Detrick dans le Maryland, notamment l’anthrax administré par aérosol, avant de prendre part en 1953 au Technical Services Staff, service d’opérations clandestines de la CIA chapeauté par un certain Sidney Gottlieb et son adjoint Robert Lashbrook. Neuf jours avant sa mort, lors d’une réunion autour du lac de Deep Creek, Lashbrook administre une dose de LSD à Frank Olson, entraînant crises de démence et dépression chez le scientifique. Une descente aux enfers qu’Errol Morris choisit de reconstituer dans le plus beau des écrins : des scènes hallucinatoires inquiétantes et une atmosphère de polar froid dans lesquelles il convoque les excellents Peter Sarsgaard, Scott Sheperd, Tim Blake Nelson et Molly Parker. Après tout, l’affaire Frank Olson regroupe tous les ingrédients du film noir.

Wormwood Olson

Frank Olson

En miroir, l’auteur y oppose de longs entretiens (et abuse un peu trop du split screen) avec les protagonistes de la bataille juridique que mène Eric Olson depuis près d’un demi-siècle, ponctués de collages visuels et d’extraits du Hamlet de Grigori Kozintsev (1964), afin de rembobiner l’histoire dans l’histoire de ces dix jours de novembre 1953. « Tel, dixit Morris, des poupées gigognes. » À l’époque, administrer du LSD à l’insu d’une personne est l’une des innombrables techniques développées par la CIA pour pratiquer la manipulation mentale, éprouvées dans un programme appelé MK-Ultra, actif entre les années 1950 et 1960. Ce projet visait à faire craquer les ennemis et dissidents états-uniens, mais aussi à tester la fiabilité de ses propres ressources. Or, si Frank Olson a bien chuté d’une fenêtre, son héritier a toujours été persuadé que cela n’avait rien à voir avec un suicide, précisément parce que le LSD ingéré avait rendu son père instable et fait de lui, incidemment, une cible mouvante pour la CIA comme pour l’ennemi.

L’affaire Frank Olson relatée dans Wormwood rappelle aussi qu’elle est l’une des pierres fondatrices d’une mythologie américaine moderne alimentée par la CIA : celle de la conspiration.

« Tu ne sauras jamais ce qui s’est passé dans cette pièce »

Dans une scène d’illustration chipée à La Griffe du passé de Jacques Tourneur, Robert Mitchum lâche : « I could see the frame but I couldn’t see the whole picture. » Sybillin, le mot frame peut tout aussi bien signifier un cadre qu’un coup monté. The whole picture, la vue d’ensemble. Pendant plus de vingt ans, l’Amérique a observé un homme chuter du treizième étage sans dériver du regard, alors que la réponse se trouvait quelques mètres plus haut. « Tu ne sauras jamais ce qui s’est passé dans cette pièce », lâchera Sidney Gottlieb à Eric Olson. Dès 1975, le « fils de » obtiendra de la CIA qu’elle reconnaisse la « mort injustifiée » de Frank Olson pendant que la Commission Rockfeller poussera la CIA à admettre l’usage des drogues à des fins d’espionnage. Le début de la fin. Présenté comme narrateur omniscient, Eric Olson devient au fil des épisodes de Wormwood le héros de sa propre tragédie. Le brillant étudiant en psychologie se mue en unique et esseulé avocat d’une cause qui semble perdue, sans savoir si la vérité révélée sera une libération ou une souffrance. La manipulation mentale de la CIA, malgré l’obtention de l’arrêt du projet MK-Ultra, semble fatalement héréditaire.

À ce titre, les allusions répétées à Hamlet et à la Bible – Wormwood est le mot anglais désignant l’Absinthe, une étoile qui rend les eaux amères, dans le chapitre 8 de l’Apocalypse – ne confèrent pas seulement un aspect tragique à cette « affaire » Frank Olson. Elles rappellent aussi qu’elle est l’une des pierres fondatrices d’une mythologie américaine moderne alimentée par la CIA : celle de la conspiration, étayée ou infondée. Il n’est d’ailleurs pas innocent de voir le mystère entourant la mort de Frank Olson connaître ses premiers bouleversements quelques semaines seulement après le scandale du Watergate. Viendront aussi les multiples révélations sur les guerres de Corée puis du Viêt-Nam, les Contra, la « seconde » affaire JFK dans le sillage du film d’Oliver Stone en 1991. Et ce, jusqu’à l’affaire Snowden, également adaptée sur écran par Stone, d’après un scénario de Kieran Fitzgerald, qui n’est autre que le coscénariste de Wormwood.

Wormwood

Wormwood Manhunt 

Hasard du calendrier – ou non ? –, Wormwood est sorti sur Netflix à peu près au même moment qu’une autre série impliquant les actions du projet MK-Ultra, Manhunt: Unabomber. Mais les similarités, loin d’être confondantes, s’arrêtent là. Dans la forme, Manhunt est une fiction quand Wormwood est pour l’essentiel un documentaire. Dans le fond, Manhunt: Unabomber fait le choix d’une théorie parmi tant d’autres, qui veut que le terroriste Theodore Kaczynski ait été modelé durant ses études par le projet MK-Ultra. Si Wormwood ne prétend pas asséner une vérité définitive sur ce qui s’est passé dans cette chambre de l’hôtel Statler, la mini-série d’Errol Morris marche volontairement dans les pas d’Eric Olson et adhère de fait à la théorie de l’assassinat de son père par la CIA.

En témoigne l’intervention dans les derniers épisodes du journaliste d’investigation du New Yorker, Seymour Hersh. Auréolé d’un prix Pulitzer en 1971 pour son enquête sur le massacre de My Lai, révélateur de nombreuses affaires dissimulées par les services secrets américains, Hersh détiendrait la vérité sur l’affaire Frank Olson mais refuserait de la dévoiler, de peur d’exposer sa source. Grâce à The Thin Blue Line, Errol Morris avait changé le cours d’une vie. Avec Wormwood, il ne parviendra peut-être jamais à dévier la tragique courbe de Frank et Eric Olson. Il y a des fines lignes rouges qu’on ne peut pas dépasser.

Wormwood

Diffusion : Netflix

Série créée par Errol Morris, Kieran Fitzgerald, Steven Hathaway, Molly Rokosz

Nombre d’épisodes : 6

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