2017 est assurément l’année que Wonder Woman et ses fans attendaient depuis des lustres. Ce personnage iconique (à bien des égards LA personnification de la femme dans les comics) a en effet profité d’un film (le premier à lui être consacré) avant de revenir dans les rangs de la Justice League selon Zach Snyder. Mais si la super-héroïne est mondialement reconnue, elle est assez peu « pratiquée » par les auteurs. Que nous raconte réellement cette figure de la bande dessinée ? Et qui était son créateur, scientifique improbable et polyamoureux vivant en couple avec des militantes féministes ? Portrait. 

Wonder Woman ? Bien sûr que l’on connaît ! Le bustier de la célèbre amazone a été déclinée en tee-shirts, en blousons… Plusieurs générations ont appris les premières notes du générique disco de sa vénérable série TV des années 1970, et même Jean Paul Gaultier y a trouvé prétexte à créer un parfum. Elle est même clivante, cette amazone. Les un(e)s la perçoivent comme progressiste, les autres s’en tiennent à l’apparence et la voient rétrograde : puisqu’elle est superbe, c’est donc une bimbo ! D’autant plus que les attentes sont énormes et qu’elles peuvent du coup polariser les opinions, générer des paradoxes. Pour exemple, une récente prise de bec entre cinéastes. Le réalisateur James Cameron, à qui la presse américaine demandait son avis sur Wonder Woman (le film), a répondu qu’il ne trouvait pas si progressiste que ça de mettre en scène une reine de beauté. En particulier si l’on prend en compte l’existence depuis plusieurs décennies de figures féminines/féministes comme Ripley (l’héroïne d’Alien) ou encore Sarah Connor (dans Terminator).

Il n’en fallait pas plus pour que Patty Jenkins (la réalisatrice de Wonder Woman) mais aussi Lynda Carter (l’interprète du rôle dans l’antique série TV des années 1970) montent au créneau en expliquant que Cameron, étant un homme, ne pouvait comprendre qui était Wonder Woman et ce qu’elle signifiait. Deux réactions aux antipodes qui charrient leur lot de préjugés. Car si Cameron juge Wonder Woman sur sa seule apparence, à l’inverse Jenkins et Carter partent du principe que l’héroïne ne s’adresse qu’aux seules femmes, qu’il faut en être une pour la comprendre. Oubliant un peu vite que le film Wonder Woman a été écrit par trois auteurs mâles (Zack Snyder, Allan Heinberg et Jason Fuchs), et que surtout la super-héroïne est l’invention d’un homme pour le moins pittoresque.

Wonder Woman

Le docteur William Moulton Marston lors de l’une de ses étranges expériences.

L’étrange monsieur Moulton Marston

En effet, on ne peut comprendre Wonder Woman sans d’abord s’intéresser à William Moulton-Marston (1893-1947), sa carrière et son rapport aux femmes. C’est lui-même un « personnage ». Psychologue, il est à l’origine en 1922 de mesures sur la pression sanguine qui marquent une étape essentielle dans la mise au point plus tardive du détecteur de mensonges. Progressiste, le chercheur est convaincu que la quête de la vérité pourrait amener la fin des crimes et des guerres. En 1938, ses recherches l’ont rendu suffisamment célèbre pour apparaître dans une publicité pour les rasoirs Gillette, où il jure de dire toute la vérité en ventant leur efficacité. Entrevoyant une société où une certaine hygiène mentale consisterait à ne plus mentir, Moulton Marston prend contact avec les autorités américaines, notamment avec le FBI, leur proposant de systématiser l’usage du polygraphe non seulement pour interroger les suspects… mais aussi pour recruter les nouveaux agents ou s’assurer de la moralité de ceux déjà en place. Mais au FBI on le trouve au mieux peu crédible (ses publicités pour Gillette jouent contre lui), au pire carrément dangereux. John Edgar Hoover, le directeur du bureau, prévient alors ses troupes de s’en méfier. On ouvre même un dossier pour surveiller le psychologue.

Wonder Woman

Publicité pour Gillette démontrant la supériorité de lames du fabricant au moyen d'un détecteur de mensonges, approuvées par le bon docteur Moulton Marston !

Progressiste et érotomane, auteur d’un roman « coquin », Venus With Us, le créateur de Wonder Woman vivait sous le même toit avec les deux femmes de sa vie, militantes convaincues de l’égalité des sexes et du droit à la contraception.

Cherchez les femmes…

Sa vie privée est également hors norme puisqu’il cultive une relation polyamoureuse. Il vit sous le même toit avec son épouse, Elizabeth, et sa jeune maîtresse, Olive Byrne. Moulton Marston est-il un progressiste ou simplement un charmeur charismatique qui manipule les deux femmes ? Sans doute un peu des deux. L’homme est assurément érotomane, comme le démontre son roman « coquin », Venus With Us (1932), qui s’intéresse… à la vie sexuelle de Jules César. Mais inversement les deux femmes de sa vie ne sont pas n’importe qui. Ce sont deux militantes convaincues de l’égalité des sexes et du droit à la contraception. Elles ont toutes les deux des compétences avancées en psychologie. Elizabeth Marston a elle-même travaillé avec son mari sur le test de pression sanguine. Mais le fonctionnement du trio reste paradoxal. D’un côté, Moulton Marston dit être convaincu de la prédisposition des femmes à la bonté et à la vérité en raison de leurs flux sanguins différents. De l’autre, le psychologue et ses partenaires mettent en place des « tests » qui consistent à menotter des femmes et à leur projeter des images stressantes, ce qui semble bien plus pervers que progressiste. D’autant plus quand on sait que l’homme était fasciné par le bondage.

La famille Moulton Marston professe la vérité… mais dans le même temps élève aussi quatre bambins (chacune des femmes en ayant porté deux) en leur mentant. Pendant des décennies, jusqu’à l’âge adulte, les deux enfants d’Olive Byrne sont convaincus que leur père était un autre homme (totalement fictif), qui serait mort quand ils étaient trop petits pour s’en souvenir. Trier là-dedans s’avère donc complexe. Dans Professor Marston and the Wonder Women, un film sorti le mois dernier aux États-Unis (et à venir en février 2018 en France sur les plates-formes numériques), la cinéaste Angela Robinson tranche, en abondant d’abord dans le sens d’un William Moulton Marston indécis, souvent poussé par sa femme et sa maîtresse. Inversement, le film défend la thèse d’une vraie relation à trois, avec les deux femmes devenant un couple lesbien après la mort de l’homme. Or les petits-enfants de Moulton Marston désavouent cette version, expliquant que, d’après Elizabeth, il n’y avait rien entre elles. En définitive, les secrets d’alcôve du trio William/Elizabeth/Olive leur appartiennent mais ce que l’on en sait permet de décoder la création et le sens de plusieurs éléments du mythe de Wonder Woman (on y arrive !).

Wonder Woman

Professor Marston and the Wonder Women (2017)

La vérité, rien que la vérité ?

Prophète autodéclaré de la Vérité, William Moulton Marston n’en reste pas moins un menteur, parfois même un margoulin. Ainsi, quand il est interviewé en 1940 pour le magazine The Family Circle, l’affaire est entièrement arrangée. La journaliste n’est autre que sa maîtresse Olive Byrne, écrivant sous un nom d’emprunt. Dans l’article, le psychologue vante les mérites éducatifs des comics. À l’époque, la bande dessinée américaine fait déjà l’objet de nombreuses critiques. Des associations familiales la jugent frivole, inutile, voire néfaste pour l’esprit des enfants. Lisant les propos de Moulton Marston, Max Gaines, le directeur de publication d’All-American Publications y voit l’occasion de contrer les critiques. Il propose au chercheur d’intégrer un comité de surveillance, garant de la moralité des bandes dessinées qu’il publie. Désormais en contact régulier, les deux hommes ébauchent vite un projet plus ambitieux. Et si Moulton Marston écrivait son propre super-héros, à travers lequel il pourrait diffuser ses idées sur l’éducation et la vérité ? La petite histoire veut que ce soit Elizabeth Marston qui aurait demandé à son mari pourquoi le super-héros en question ne serait pas, tout simplement, une femme.

À l’époque, les super-héroïnes ne sont pas rares. C’est même plutôt une mode. Après le succès du lancement de Superman, en 1938, des centaines de « clones », de variations, ont été lancés par la concurrence. Et par la force des choses, pour se distinguer du surhomme, on a lancé beaucoup de super-femmes. Bien qu’elles soient éphémères, il faut en distinguer trois.Amazona the Mighty Woman (apparue en mars 1940) raconte comment un aventurier américain découvre une civilisation mystérieuse et en ramène une belle femme brune surpuissante. Pat Patriot (lancée en août 1941) narre les aventures d’une aventurière patriotique brune, surnommée « la Jeanne d’Arc d’Amérique » et habillée dans les couleurs du drapeau. Madame Strange (publiée en novembre 1941) paraît trop tardive pour avoir réellement inspiré Moulton Marston. Mais elle ressemble à peu de chose près à la future Wonder Woman, au point de porter les mêmes bracelets. Au pire, Madame Strange démontre que l’idée était dans l’air du temps. Pendant ce temps, Moulton Marston et son dessinateur H. G. Peter planchent sur leur nouvelle héroïne, dont le prototype est baptisé « Suprema the Wonder Woman ». Finalement, pour ne pas froisser les auteurs de Superman (édité par des associés de Max Gaines), on raccourcit en Wonder Woman, finalement lancée au printemps 1941.

En donnant à Wonder Woman un lasso doré qui force ses adversaires à dire la vérité, son créateur a réincarné en un seul objet le détecteur de mensonges et son obsession du bondage.

La parabole de l’amazone

Moulton Marston rêve d’un monde où la femme amène la paix. S’inspirant clairement d’Amazona, il imagine un militaire américain, Steve Trevor, dont l’avion est abattu par les Allemands au-dessus d’une île oubliée, refuge du peuple mythique des Amazones, autant de femmes au corps et à l’esprit parfaits. Là, blessé, il est sauvé par Diana, la fille de la reine Hippolyte, qui ne manque pas de tomber (platoniquement) amoureuse de lui. Quand on regarde rétrospectivement les comics, Diana est ouvertement inspirée d’Olive Byrne tandis qu’Hippolyte est le portrait craché d’Elizabeth Marston. Reste à savoir si Steve Trevor n’est pas un peu une version rêvée de Moulton Marston, seul « coq » dans une île de femmes. Comme Amazona, Diana décide d’accompagner le convalescent jusque dans le monde des hommes, où elle compte apporter paix et amour. Dans les premiers épisodes, l’auteur poursuit un angle proche du « mythe du bon sauvage » cher à Jean-Jacques Rousseau. Élevée loin de l’Amérique, Diana doit la découvrir et en souligner les contradictions, le consumérisme, la violence. Elle adopte alors l’identité d’une paisible infirmière pour veiller sur Steve, toujours blessé. Menant une double vie, elle continue ses activités d’aventurière qui lui valent d’être appelée Wonder Woman. Elle se distingue par son accessoire de prédilection, un lasso doré qui force ses adversaires à dire la vérité. Moulton Marston vient de réincarner en un seul objet le détecteur de mensonges et son obsession du bondage.

Par la force des choses, le concept va rapidement prendre une tournure moins pacifiste qu’envisagé. Le premier épisode de Wonder Woman (All Star Comics n° 8) paraît quelques jours avant l’attaque de Pearl Harbor. L’Amérique bascule dans la Seconde Guerre mondiale. Le temps n’est plus à la paix mais au patriotisme. Diana change alors de métier. On oublie l’infirmière ; elle entre dans l’armée, où elle devient la secrétaire du Major Steve Trevor. Moulton Marston continue pourtant d’essayer de faire passer des messages progressistes. Wonder Woman n° 7 proclame « Wonder Woman for president ! » et évoque un futur lointain (1 000 ans plus tard) où les femmes auront la possibilité de diriger le monde. En même temps, c’est toujours le paradoxe de l’auteur : imaginer que les femmes seront au pouvoir un millénaire après sa mort ne l’engage pas à grand-chose. Moulton Marston explore aussi sa propre part d’ombre. L’un des pires ennemis de Wonder Woman, le Docteur Psycho, est un gnome misogyne basé sur une caricature de l’un de ses anciens étudiants. Psycho domine et exploite sa femme, puis s’acharne sur sa secrétaire, comme s’il s’agissait d’une version tordue de la vie de l’auteur, dépourvue d’amour et de compassion.

Au bonheur des dames ?

Malade, le psychologue écrit de moins en moins ses propres scénarios. L’auteur en est désormais, secrètement, sa secrétaire Joye Hummell. Ensemble, ils se lassent des histoires liées à la guerre et, pour éviter tout problème, dirigent Wonder Woman vers un autre genre d’histoire : l’exploration du temps et de l’univers. S’éloignant de Rousseau, l’héroïne se rapproche alors d’un baron de Münchhausen. Ses aventures consistent à voyager vers d’autres planètes ou dans des civilisations perdues pour y apporter la paix. William Moulton Marston meurt d’un cancer en 1947. L’éventualité d’une reprise de l’écriture par Joye Hummell ne semble pas avoir été évoquée. Loin de partager les idées de Moulton Marston, l’industrie des comics pense alors généralement qu’un comic-book écrit par une femme ferait fuir les lecteurs les plus jeunes. Officiellement, il faudra attendre 1986 pour qu’une femme (Trina Robbins) soit créditée en tant que scénariste de Wonder Woman, qui restera ainsi longtemps écrite par des hommes, souvent moins coquins que Moulton Marston… mais rarement aussi progressistes que lui.

Wonder Woman en 5 dates

1941 : création de Wonder Woman.

1942 : Wonder Woman devient membre de la Justice Society (le tout premier groupe de super-héros) mais n’en est d’abord… que la secrétaire !

1968  : dans une volonté de rendre Wonder Woman plus féministe et proche du quotidien des femmes, DC Comics décide de lui faire perdre tous ses pouvoirs, son costume et son lasso. Elle devient une aventurière similaire à Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de cuir.

1973 : sous la pression de Ms. Magazine, revue féministe qui trouve que Wonder Woman faisait une meilleure icône avec des pouvoirs et un costume, DC Comics fait marche arrière et en refait une super-héroïne.

1975 : la série TV avec Lynda Carter consacre Wonder Woman dans la culture populaire.

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