C’est quoi l’Amérique de Trump ? Depuis l’élection du plus improbable des présidents états-uniens, la question taraude. D’ici, on se scandalise, on s’énerve, on se gausse de ses décisions toutes plus aberrantes, tandis que le pays ferait preuve d’une santé économique insolente. Une embellie pourtant trompeuse, mais qui suffira peut-être à faire réélire celui qui a voulu renouer avec une certaine image toute puissante du pays. C’est cette image, presque d’Épinal et venue du passé, que Frederick Wiseman a trouvé dans Monrovia, Indiana. L’image d’une Amérique profonde où pourtant Trump n’apparait jamais, mais qui est bien celle de son président, prisonnière de sa propre représentation, comme prise dans la boucle sans fin et dénuée de sens de son folklore.

Monrovia, Indiana, est une petite ville du Midwest Américain dont trois quart des 1400 habitants ont voté pour Donald Trump. Ça, c’est ce que le synopsis et l’affiche du dernier documentaire de Frederick Wiseman nous annoncent. Parce que le film, lui, se garde bien d’en parler. Insister sur ce Trump fantôme, semer dans l’esprit du spectateur une curiosité gentiment malsaine (sur le mode : « à quoi ça ressemble un redneck ? »), est une bonne stratégie de vente. Plus facile, en effet, de présenter Monrovia en diagnostic providentiel de la « Trump Nation » par un grand chirurgien du réel, que comme le portrait désarmant d’une Amérique profonde plus complexe qu’on ne voudrait le croire. Car en vérité, inutile d’aller voir le film pour y surprendre du facho. De même qu’il serait vain de passer la tranquillité de cette bourgade au détecteur de mensonge. Même avec la pire mauvaise foi, Wiseman n’y pourrait rien : l’Amérique de Donald Trump n’est pas défigurée par la haine, pas plus qu’elle n’étouffe sous la culpabilité. À en juger par le ronron métronomique de ses petites affaires, elle se porte plutôt comme un charme – merci pour elle.

Cette facette satisfaite de l’Amérique, Wiseman lui accorde la même attention et la même distance que les intellectuels de Berkeley (At Berkeley, 2014), ou les communautés du quartier multicolore de Jackson Heights dans le Queens (In Jackson Heights, 2016). C’est-à-dire la même acuité dénuée d’idées préconçues. De cette petite bourgade, il relève ainsi la culture du maïs et l’élevage porcin, toujours prospères et chers à l’identité fortement américaine de cette région. Sa caméra s’invite aussi dans les conciliabules municipaux, la pizzeria prise d’assaut par les appels téléphoniques, un supermarché, une vente aux enchères de matériel agricole, la loge franc-maçonne, un mariage, un enterrement, plusieurs cérémonies – beaucoup de cérémonies.

Tellement de cérémonies qu’au fil de ses 2h20 (un court-métrage pour le documentariste, qui nous avait habitué aux durées fleuves), tintinnabule la musique d’un seul et même culte. En travers de tous ces lieux, de toutes ces activités qui brillent par leur banalité, Wiseman nous montre qu’ici, à Monrovia, tout a valeur de rite. C’est pourquoi le film est parcouru de tant de prêches : ceux des hommes de foi – parfois risibles, d’autres fois magnétiques, à l’image du laïus funéraire qui clôt le film – aussi bien que ceux, non spirituels quoique tout aussi cérémonieux, du supermarché, de la pizzeria, des débats municipaux ou des ventes de tracteurs. En apparence, le montage se contente ainsi de collecter des morceaux éparses dessinant le portrait d’une cité soudée, mais il insiste en fait sur une voix omniprésente : celle du catéchisme des traditions, qui fait le ciment de cette Americana.

Comme toujours chez Wiseman, il faut tendre l’oreille. Cette petite voix, on l’entend dans la bouche des ecclésiastes et des enseignants, que les fidèles et les étudiants écoutent sagement ; dans les hauts parleurs du supermarché, dont les promos ont une valeur prescriptive comparable aux messes (ici, à l’annonce de sa décote, on achète un lot de cheddar avec la même religiosité qu’on écoute un sermon : la consommation et l’abondance revêtent une importance quasi-biblique) ; dans le jargon survolté du commissaire-priseur, dont on suit la vente de tracteur moins pour acheter que pour faire acte de présence (endormie) à l’office ; dans la prière de rigueur, qui précède les débats sur la couleur d’un banc d’école, au Rotary Club local ; ou dans un rituel d’adoubement maçonnique un peu empesé, dont Wiseman récolte les hésitations procédurières avec un petit sourire en coin. Car Monrovia n’est pas seulement une ville de traditions, elle l’est jusqu’à la somnolence, jusqu’à l’ennui – mais d’un ennui consenti.

Sacrer Donald Trump, à défaut de mieux, revint sans doute pour Monrovia à glisser dans l’urne un jeton d’Américanité, comme on mettrait un bulletin dans le jukebox des valeurs bien de chez nous.

Traditionnelle, la ville l’est surtout jusqu’à l’absurde. Ce point critique sera atteint plusieurs fois, comme lorsqu’au milieu du film, une scène chez le vétérinaire du patelin nous montre un chien de race « boxer » se faire sectionner la queue. Wiseman filme en gros plan. Les gestes du chirurgien sont aussi précis que la démarche est insensée : dans ce cabinet à la fréquentation dérisoire compte tenu le nombre d’habitants, le spécialiste se livre à une opération futile, dénuée d’utilité clinique. Sa dextérité est aussi un réflexe, le fruit d’une simple coutume (on ôte l’appendice du canin par pure coquetterie). Cette adresse inutile fait alors écho à une autre scène absurde, cette fois-ci à l’armurerie. Un client s’y procure un énième fusil, place son œil dans le viseur, confesse son excitation à l’idée de buter quelques cervidés chez son voisin – à titre récréatif, faute d’avoir de vrais grizzlis à éloigner ou du gibier à chasser pour assurer sa survie. Ici comme chez le vétérinaire ou au supermarché, circulent des ersatz de traditions déconnectées des besoins réels, que l’on reproduit doctement sans se soucier du gaspillage. Car l’ensemble de ces gestes perpétue une rigoureuse discipline, un culte en voie d’extinction dont l’Indiana serait l’oasis : le rite de l’Américanité. On ne vit pas à Monrovia, on l’épouse. S’y établir, participer aux activités, se faire réciter les exploits de l’équipe de Basketball régionale, y planter du maïs et engraisser des porcs ou des marmots, c’est cultiver le mythe de l’Amérique profonde, appartenir au clergé de la « Land of Plenty ».

Et Donald Trump dans tout ça ? Il est nulle part et partout à la fois. Aucune permanence du parti Républicain ne nous le montre, aucune affiche ne signale sa présence, pas même une anecdote dans une conversation de saloon ou un flash info à la TV, et pourtant 76% de cette population prospère a voté pour lui. Pour comprendre, il faut alors s’en remettre à la douce ironie du regard de Wiseman, qui plutôt que de désigner des coupables invite à mesurer le fossé comique entre la dextérité des habitudes, la discipline des traditions, et l’absurdité de certains actes. Sacrer Donald Trump, à défaut de mieux, revint sans doute pour Monrovia à glisser dans l’urne un jeton d’Américanité, comme on mettrait un bulletin dans le jukebox des valeurs bien de chez nous. Il est un peu l’équivalent de cette queue de chien coupée vite fait bien fait chez le véto : on ne sait plus trop pourquoi on le fait, mais il faut le faire. C’est bien simple, Monrovia, Indiana de Wiseman est une plongée dans cette logique à usage privée, dans ce Midwest de carte postale qui ne suit que la boussole du mythe – au mépris du bon sens, de l’actualité, mais aussi des autres visages de l’Amérique.

Monrovia, Indiana

Un film documentaire de Frederick Wiseman

USA, 2018 – 2h23

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