Le meilleur western de Netflix, à ce jour, est peut-être un documentaire. Colossal travail d’entretiens et de montage d’archives, la mini-série de Chapman et Maclain Way retrace l’impensable essor de la secte Rajneesh, implantée dans l’Oregon rural dès 1981. En six épisodes se déploient la vie et la mort (toute relative) d’une utopie, dont les enjeux condensent tous ceux de l’histoire des États-Unis.

Fleuve sinueux d’archives invraisemblables, intervenants doucement illuminés, odyssée humaine vertigineuse mais presque absente de l’imaginaire collectif : rien ne manque à Wild Wild Country pour faire croire à un mockumentary de compétition. On a vite fait de se détourner de l’écran, le temps de se frotter les yeux et de lancer une enquête flash sur Google. Il faut alors se rendre à l’évidence : l’histoire est bien réelle. En 1981, les adeptes du gourou indien Bhagwan Shree Rajneesh ont afflué dans une bourgade de l’Oregon profond nommée Antelope, pour en faire le creuset d’une utopie orgiaque. La secte émerge à Pune, en Inde, où l’ancien universitaire Rajneesh s’est retranché au milieu des années 1970 pour communiquer sur son éveil spirituel, au gré de conférences attirant toujours plus de disciples potentiels (occidentaux pour une bonne part). Bientôt, le mouvement de ce prêcheur au bagout extraordinaire prend une ampleur internationale. Un noyau dur de fidèles s’envole pour les États-Unis afin de transformer Antelope, morceau de terre sèche et assoupie, en ville-champignon où apparaissent subitement, comme par une sorte de magie noire, écoles, hôpitaux, restaurants et même un aéroport. Sur ce lopin quasiment vierge croît une enclave cosmopolite peuplée d’individus vêtus d’orange – on les appela orange people, tandis qu’eux-mêmes se désignaient comme des samnyâsins – et d’une envergure incomparable à celle des communautés hippies installées dans l’Ouest américain quelques années auparavant. 

The Queen

Sous l’égide de la maison indie Duplass Brothers Productions, Chapman et Maclain Way ont réuni une impressionnante masse critique de témoignages. À la fois affranchie du ton badin des quelques documentaires déjà consacrés aux États fantoches (How to Start Your Own Country, typiquement) et de la gravité des grandes enquêtes éprouvantes à la Joshua Oppenheimer, la série se ménage un écrin sobre pour laisser place à son récit profus. Les anciens adeptes s’expriment en parallèle des habitants d’Antelope (rebaptisée Rajneesh durant quelques années) ayant assisté à la défiguration de leur ville. Se dessine très vite l’histoire d’un choc violent, d’abord seulement culturel puis physique. Dans le camp des ex-orange people, Ma Anand Sheela occupe le haut de l’affiche, elle qui fut la secrétaire personnelle puis la porte-parole de Rajneesh. Exilée en Suisse depuis près de trente ans, Sheela revient de loin : bien plus qu’une simple assistante du gourou, elle fut tour à tour l’éminence grise qui le persuada de s’implanter en Oregon, puis une manager tentaculaire régnant en numéro 2 sur la communauté, et enfin sa rivale lorsque éclate une lutte intestine émaillée de complots scabreux. Arrêtée par le FBI en 1985, elle écopa d’une peine de vingt-cinq ans de prison avant d’être libérée pour bonne conduite au bout de deux ans. Impossible, en voyant cette sexagénaire prolixe mais stoïque, de deviner d’emblée le CV de celle qu’on surnommait « la Reine ».

Wild Wild Country

Haut : Bhagwan Shree Rajneesh aka Osho, le gourou ; Bas : Ma Anand Sheela, la secrétaire à la poigne de fer

Ce CV, c’est celui d’une bretteuse pugnace décidée à dominer les fidèles et à faire rendre gorge aux ennemis de Rajneesh, un .357 Magnum fixé à la ceinture et des plans machiavéliques plein le cerveau. Face à elle et aux autres fidèles plus ou moins repentis, la série donne donc aussi la parole aux habitants d’Antelope encore traumatisés par l’envahisseur. Paysan sur le retour, cow-boy déplumé, vieux couple voyant Madame convoquer ses souvenirs d’activiste anti-Rajneesh à côté de Monsieur, taiseux comme un roc dans sa chemise de bûcheron… Cette galerie offre un catalogue de regards pas encore tout à fait tirés de leur hébétude, convaincus d’avoir vu le diable s’emparer de leur foyer et coloniser le territoire vallonné d’Antelope pour en faire un havre contre-culturel démesuré et le poumon d’un empire stalinesque. Au fil des épisodes, on comprend vite qu’ils ne sont pas si loin de la vérité.

Wild Wild Country documente un processus humain observable à la racine de toute révolution : quelques hommes se réunissent, mus par une force intangible qui semble aller contre le monde.

Le choc des cultures prend vite le tour d’une guerre totale. Les frères Way élaborent un crescendo d’épopée, décrivant les premiers frémissements de la discorde pour ensuite déployer le bras de fer opposant locaux et nouveaux venus : les habitants d’Antelope, comptant quelques frontiersmen bourrus, montent bientôt des milices citoyennes et s’engagent dans un clash au long cours qui passionne les médias américains. Comme dans le vieil Ouest, les vigilantes organisent leur riposte contre les « marginaux » aux tuniques orangées. Il faut dire que les Rajneeshiens ne sont pas des hippies comme les autres : sous l’impulsion de leurs leaders (en premier lieu Sheela), ils s’arment massivement et constituent un véritable bloc de guérilleros surentraînés. Il ne s’agit pas seulement de défendre farouchement leur territoire, mais de transformer le monde alentour en profondeur. Après avoir tenté de parasiter les élections locales pour s’intégrer au conseil du comté de Wasco (et asseoir ainsi son pouvoir politique dans la région), la secte en vient à des méthodes terroristes. La majorité des adeptes n’ayant pas le droit de vote, les provisions des restaurants du comté sont empoisonnées à la salmonelle en vue de court-circuiter le suffrage. Cet attentat fomenté par Sheela précipitera la chute de Rajneesh, au même titre que les dissensions internes provoquées par la violente lutte de pouvoir entre le gourou et sa porte-parole. Il faut voir l’huile du FBI en charge du dossier raconter sa traque des cerveaux en cavale, ainsi que sa découverte des lieux secrets de la ville où des samnyâsins s’oublient dans des parties fines à ciel ouvert, les corps exultant grâce à des pratiques indéfinissables et probablement interdites au Texas.

Vive la révolution

La finalité du culte développé par Rajneesh reste d’ailleurs bien trouble. Son idéal résiderait-il seulement dans cette sexualité libertaire, dont on ne voit pas grand-chose – hormis quelques vidéos granuleuses exhumées par les auteurs, montrant les fidèles nus s’agglutiner dans un grand rituel déstructuré ? Tout comme la philosophie du gourou demeure opaque, la genèse et les conditions matérielles de sa création monstrueuse sont floues. Rajneesh ayant emporté ses secrets dans la tombe en 1990 (il était alors plus connu sous le nom d’Osho), on ne sait de lui que ce que ses amis et les experts peuvent en révéler. Loin de causer une lacune, ces points aveugles permettent à la série de resserrer sa focale sur les phénomènes concrets de gestation d’une utopie. La tête pensante manquant à l’appel, il ne reste que les images d’une foule s’affairant à la manière d’une armée d’insectes dans une fourmilière, guidés par la main invisible ayant présidé à cet élan collectif. Au fond, Wild Wild Country documente un processus humain observable à la racine de toute révolution : quelques hommes se réunissent, mus par une force intangible qui semble aller contre le monde, contre le réel (les habitants d’Antelope se disent encore terrifiés par le regard si particulier des Rajneeshiens, mêlant abandon et béatitude inquiétante : ces gens-là habitent un autre espace-temps). Puis ils répandent leur énergie nouvellement trouvée quoi qu’il en coûte, et même si cela suppose de détruire l’ancien monde à mesure qu’ils bâtissent le nouveau. Ici, ce processus évoque un fléau croissant à partir d’un foyer pourtant infertile, ou bien une gangrène tissant sa toile à l’intérieur de l’Amérique, dont le corps gigantesque s’efforce de se débattre vaille que vaille.

wild wild country

Les rajneeshiens détenaient à l'époque de Rajneeshpuram le plus grand stock d'armes de l'état d'Oregon.

Se développent progressivement au sein de Rajneesh un individualisme libertaire et une colère envers le joug des autorités publiques, tout comme le front pionnier avait façonné les mœurs ultralibérales du peuple américain.

This is America

Avec une ironie discrète, les auteurs font d’ailleurs de Wild Wild Country la mise en abîme du destin américain. La création de Rajneesh décrit un mouvement analogue à celui de l’histoire des États-Unis ; aussi la série ressemble-t-elle à une sorte de condensé express de la fondation du pays. D’abord parce que les Pères pèlerins ayant colonisé en premier le continent nord-américain étaient eux aussi des dissidents religieux, à l’image de ces nouveaux pilgrims en orange qui ont élu Antelope comme leur terre promise. Ensuite parce que l’installation de la secte dans le Wild West est l’occasion de reconstituer presque à l’identique les enjeux de la Frontière américaine. Les adeptes venus des quatre coins de l’Europe et d’Orient répondent en somme à l’injonction « Go West, young man! », formulée par Horace Greeley en 1837 et relayée cent cinquante ans plus tard par un gourou mégalomane. Se développent progressivement au sein de Rajneesh un individualisme libertaire et une colère envers le joug des autorités publiques, tout comme le front pionnier avait façonné les mœurs ultralibérales du peuple américain. Les paysans de l’Oregon, eux-mêmes héritiers de cette morale, endossent le rôle des oppresseurs aux yeux des orange people qui, rétrospectivement, se réclament en filigrane de l’idéal des westerners (« On nous accusait de fanatisme, alors que nous ne faisions que défendre une ligne individualiste », déclare l’un des adeptes).

Ériger un inframonde suppose d’inventer ses formes juridique, politique, religieuse, de négocier son imbrication dans les territoires déjà existants ; aussi croit-on voir au travers du « personnage » de Sheela une réincarnation des pilgrims, prête à en venir au terrorisme au même titre que les opposants à la Couronne s’organisaient pour faire couler le sang de l’oppresseur. En l’espace de quelques années, l’utopie libertaire de Rajneesh se change en ville-forteresse gouvernée à la force du canon, au nom d’une freedom spirituelle dont il faut garantir la pérennité – il ne manque qu’un mur le long d’Antelope pour que l’utopie des Rajneeshiens ressemble totalement à l’Amérique contemporaine. Convoquant un imaginaire country de façon caustique et dépassionnée, les étranges ballades folk de Bill Callahan (« America! » et « Drover ») accompagnent le premier et le dernier mouvement de la série, comme pour confirmer que la folie documentée ici n’est pas seulement logée dans la tête de quelques partouzeurs aux idées de grandeur, mais recouvre bel et bien un peuple entier.

Sur ce morceau de terre anciennement perdu, les libéralismes sexuel et économique cohabitent, les fantasmes de self-improvement s’adossent au culte du second amendement et à la paranoïa sécuritaire.

Une fresque westernienne

Ainsi, l’étrangeté de cette communauté hors norme tend un miroir à celle d’une nation et de sa doctrine dominante, pétrie de paradoxes fascinants. Sur ce morceau de terre anciennement perdu, les libéralismes sexuel et économique cohabitent, les fantasmes de self-improvement s’adossent au culte du second amendement et à la paranoïa sécuritaire, et le monde extérieur devient une jungle obscure qu’il s’agit de civiliser – c’est le vieux mythe de la destinée manifeste – en lui apportant les valeurs prônées par le grand Bhagwan Shree Rajneesh. Retraçant en creux les origines de l’idéologie et de la puissance américaines, les frères Way proposent donc une fresque westernienne à la temporalité ramassée. Wild Wild Country incite à regarder l’œuvre d’Osho/Rajneesh comme une excroissance de la grande histoire américaine et, de fait, l’héritage du gourou consolide une telle vision : son nom est aujourd’hui une marque, la bannière Osho International agrégeant des centres de méditation, une maison d’édition et des applications largement promus sur les réseaux sociaux. Rajneesh a échoué en tant qu’utopie religieuse, mais a réussi comme multinationale. « L’Amérique n’est pas un pays, mais un business », concluait le personnage de Brad Pitt dans Cogan: Killing Them Softly, l’une des meilleures fables des dernières années sur la fièvre libérale et le cynisme à l’américaine. La sentence vaut aussi pour la communauté fondée par Rajneesh. De là à dire que l’Amérique elle-même est une secte qui a réussi, il n’y a qu’un pas que Wild Wild Country n’hésite pas à franchir de manière poétique.

Wild Wild Country

Une série documentaire de Chapman Way et Maclain Way

Diffusion : Netflix

Nombre d’épisodes : 6

29b402d7a33e4d243da75cb6403d121a\\\\\\