Depuis quelque temps, le jeu indépendant américain semble vouloir se mesurer aux mythes de son pays. En septembre dernier, Virginia rejouait la pièce lynchéenne d’une Amérique profonde gangrénée par l’entre-soi et les non-dits ravageurs, tandis que, plus récemment, Night in the Woods chroniquait le nihilisme venu s’effondrer sur une Ceinture de Rouille dévitalisée par la désindustrialisation. Depuis la Californie où tous les mythes prennent forme, le développeur Giant Sparrow se lance à son tour avec What Remains of Edith Finch, foisonnante anthologie généalogique des corps et des affects du folklore états-unien.

Comme souvent outre-Atlantique, tout commence et tout s’achève en famille. Soit Edith, la dernière rescapée de la lignée des Finch, immigrants norvégiens reclus depuis la fin du XIXe siècle dans un manoir sur une petite île de la côte Est. Rescapée, car les Finch semblent poursuivis depuis 500 ans par une malédiction qui leur vaut à tous de mourir prématurément dans des accidents étranges. À la mort de sa mère, la jeune Edith, 17 ans, retourne dans la demeure familiale après des années d’absence afin de percer les secrets familiaux qui lui furent cachés durant son enfance.

On sait le jeu vidéo hanté par la question du retour aux sources, au moins depuis Gone Home. Sans surprise, What Remains of Edith Finch en reprend les principes directeurs (naviguer et fouiller la demeure pour dévoiler le récit). Lorsqu’elle pénètre dans la maison, Edith retrouve une série de portes scellées. Chacune d’elle donne sur la chambre de l’un des membres défunts de la famille, conservée en l’état depuis leur trépas. Depuis son enfance, Edith n’a pu qu’entrapercevoir l’allure générale de ces pièces à travers un judas installé sur chaque porte. Ce qu’elle perçoit n’est qu’impression diffractée, comme celle que procurerait un tableau. Ici une vague déco vintage, là une enveloppe rose bonbon. On devine l’allure, l’époque, pas la personnalité. Mais grâce à la clé que lui a léguée sa mère, Edith – autrement dit le joueur – va pouvoir déverrouiller la Face B de cette curieuse demeure.

Finch

Réenchanter l’Amérique

Propulsé de l’autre côté de la peinture, on se retrouve à arpenter une foultitude de chemins de traverse camouflés sous les toits et entre les murs reliant l’immense galerie généalogique des Finch, qui est aussi celle des mythes américains du siècle passé. Dans la gigantesque cabane de What Remains of Edith Finch, on ne voit qu’une fine cloison entre les enfants stars d’Hollywood et le patriotisme va-t-en-guerre nixonien. Chaque chambre reflète un bout de ce vaste folklore avec pureté, celle de rêves que s’est donnés un jour l’Amérique dont les décors furent figés par la mort des Finch. Ainsi, le propre mythe de cette famille maudite se rappelle-t-il à nous à travers des coupures de presse, des ouvrages, voire des émissions qui tentent de sonder le mystère de ces morts accidentelles. On imagine en hors champ la machine mythifiante américaine assoiffée d’altérité et d’étrange s’abreuvant à la source Finch, mystifiant le triste circonstanciel pour abreuver ses shows télévisés conspirationnistes. À tel point que c’est finalement de leur propre mythe dont deviennent prisonniers (littéralement, pour un personnage) les Finch, victimes de la perméabilité du réel au surnaturel que l’Amérique veut leur imposer avec insistance. « Croire à la malédiction l’a rendue réelle », se lamente d’ailleurs Edith. Les mythes n’ont effectivement que la force qu’on leur donne, et il aurait suffi de détourner les yeux et l’esprit. Mais comment lutter lorsque l’essorage humain est si puissant ? Comment court-circuiter la lessiveuse culturelle américaine, celle qui tue les Finch pour les maintenir dans son monde fantasmé ? Comment réenchanter l’Amérique sans devoir en passer par la mort et la destruction, avec humilité ?

Toujours juste et humble dans ses choix de forme et d’interaction, Edith Finch tente de reconstruire une mythologie compatissante et humaine de l’Amérique

Voyage sensible

À cette question, Giant Sparrow répond par le jeu dans une dizaine de vignettes, souvenirs jouables des Finch décédés. Plutôt que la surenchère, la solution, comprend-on, passe par les corps et leurs affects. On ne veut pas trop en dire, What Remains of Edith Finch est court (deux heures environ) et compte beaucoup sur son fourmillement de petites trouvailles. Disons tout de même que les développeurs californiens ont mieux intégré que personne que, dans le monde du jeu vidéo, l’incarnation – surtout lorsqu’elle est plurielle – permet l’empathie. Entre leurs mains, l’archéologie des mythes américains se transforme en un voyage sensible, où, pour se déployer, l’imaginaire n’a pas besoin d’une débauche absurde de moyens. Ni de phagocyter tout l’espace disponible. Par une simple action (on n’utilise qu’un seul bouton d’interaction), impeccablement circonstanciée au corps qui l’effectue et à l’affect qu’il veut transmettre, l’émotion glisse toute seule. On retrouve évidemment dans cette économie et cette précision du geste la patte de Fumito Ueda (Ico, The Last Guardian). Mais Giant Sparrow, contrairement au Japonais, ne se limite pas à un ou deux corps : il passe en revue toute la famille, animaux, monstres et prédateurs, pour les faire exister tous ensemble dans un écosystème animiste. Le « je » qui taraude Edith Finch ne prend sens que dans la multiplicité des « êtres » des membres de sa famille décédée. Une balançoire qui décolle vers les cieux, un cerf-volant qui emporte l’orage et, en quelques secondes, on fait siens les rêves et les envies d’évasion de cette dynastie de condamnés. Toujours juste et humble dans ses choix de forme et d’interaction, Giant Sparrow fait s’agglutiner ces espoirs naissants pour reconstruire une mythologie compatissante et humaine de l’Amérique. Une qui permettrait aux Finch de ce monde, captifs des mythes qu’on leur impose, de s’émanciper.

What Remains of Edith Finch

Giant Sparrow / Annapurna Interactive

PlayStation 4 / PC

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