Depuis au moins Naissance d’une nation, l’Amérique transforme ses figures politiques en personnages de cinéma. Puisque Trump n’a besoin de personne pour assurer l’épisode le plus effarant que le pays n’ait connu, place aux hommes de l’ombre avec Dick Cheney, véritable gourou et grand ordonnateur des années Bush Jr. Mais pas d’Oliver Stone cette fois (le faiblard W.), le film, Vice, est piloté par Adam McKay, vieux complice de Will Ferrell (ici producteur) et caricaturiste parfois doué d’une Amérique déglinguée.

Donc Dick Cheney fût le 43ème président des Etats Unis, et l’état du monde aujourd’hui, de l’élection de Trump à l’irruption de Daech, lui doit à peu près tout. Voici la thèse, tout à fait crédible, de Vice: film qui ne s’embarrasse pas du moindre doute sur la véritable fonction de George W. Bush, président fantoche et vrai crétin d’un pays rentré depuis dans l’âge du post politique, là où l’imaginaire est renvoyé à sa fonction de plombier du réel. C’est la première fausse surprise devant ce biopic étrange, à la tonalité à la fois goguenarde, sérieuse et placide, l’histoire de Dick Cheney est aussi banale que grotesque et effarante, une forme de figure romanesque balourde gravant les échelons du pouvoir avec une facilité la plupart du temps abracadabrante. Ici la Maison Blanche n’est pas loin d’un cirque, d’un théâtre de Guignol, d’un épisode de South Park où on s’accapare les meilleures places entre amis, où on décide de lancer la guerre en Irak autour d’une table un cigare au bec (littéralement), comme si tout n’était qu’un sketch, une grosse farce, une blague cynique dont le monde porte des séquelles qui ne font rire personne.

Asshole Generation

De ses années piteuses sur les bancs de Yale, à son poste de vice-président sous Bush fils, en passant par son ascension fulgurante sous Nixon et son arrivée au Congrès, Vice tente donc d’être une farce à l’image de la trajectoire de son personnage. Personnage de l’ombre qu’on a dit fin connaisseur des rouages du pouvoir made in America, et qui aura dévoué sa carrière à lui seul. Une scène entre deux portes avec Donald Rumsfeld (Steve Carrell, résumant génialement son personnage à un rictus), son mentor, résume tout : Cheney demande à son supérieur, alors secrétaire de la Défense cherchant à court circuiter Kissinger pour lancer une attaque au napalm sur le Viet Nam, « mais en quoi nous croyons » ? Fou rire de Rumsfeld, qui reprend la question en boucle sans jamais répondre et continuant, hilare, derrière la porte close de son bureau. Cheney fera de cette réponse son mojo. L’exercice du pouvoir à la Maison Blanche se fiche bien de savoir quelle est la bonne cause, il s’agit seulement de trouver les moyens d’arriver à ses fins. Ce sommet d’arrogance, le film l’illustre sans chercher bien loin son application : capitalisme forcené au mépris des défavorisés, de l’écologie, du respect des droits (Cheney s’est construit sur son appropriation et détournement de la loi), de tout ce qu’on peut imaginer sans mal comme la caricature de l’impérialisme yankee.

Vice

En haut Dick Cheney (Christian Bale), l'homme des dossiers ; en bas : Dicke Cheney et son épouse Lynne (Amy Adams) © 2018 Annapurna Pictures, LLC

C’est à la fois la limite, mais aussi l’évidence de Vice : l’aile très à droite grâce à qui est née Fox News (dont on voit l’émergence), est dévoilée sans nuance, puisqu’elle n’en a pas, tout est là sous nos yeux. Adam McKay insiste sur l’homosexualité de l’une des filles de Cheney, entrave possible à son ascension auprès d’un électorat conservateur, mais pour mieux souligner que rien n’arrête les ambitions politiques de Cheney, papa soucieux de sa famille, plus encore de son épouse (véritable bras droit qui aura sauvé plusieurs fois sa carrière), mais surtout business man qui a vu dans le 11 septembre une « opportunité ». Pour qui a vécu les yeux ouverts les années 2000, Vice ne déterre aucune grande nouvelle ébouriffante, il ne fait que confirmer nos intuitions ou des certitudes déjà largement documentées. Avec à la clé seulement ce constat : mais quelle bande d’ordures.

Le Cheney portraituré par Bale et McKay a une allure de figurine, à sa place dans une satire où le pire n’est pas si loin de la réalité, s’il n’est pas en deçà.

Plus vrai que nature

Monté à la façon d’une fable pop, justifiant collages, intertitres, faux générique de fin ou encore narrateur décalé dont on découvrira tardivement le lien avec Cheney (pour mieux affirmer son égocentrisme pathétique), Vice est une comédie. Mais une comédie froide, rarement drôle, dont le clown – Christian Bale transformiste, presque méconnaissable – promène une silhouette bonhomme sur un visage quasi illisible. De ses débuts en jeunot mal dégrossi, à un plan final sur un plateau de télévision où il argumente enfin et avec virulence sa vision politique (protéger les Américains, mais dont on ne sait trop quoi), le Cheney portraituré par Bale et McKay a une allure de figurine, à sa place dans une satire où le pire n’est pas si loin de la réalité, s’il n’est pas en deçà. Lorsque Cheney rencontre Bush Jr (Sam Rockwell), qui tente de le convaincre d’être son vice président pour sa campagne présidentielle, la scène se déroule dans le ranch du second, qui écoute abruti le premier déroulant son plan énorme, mais imparable, lui permettant de s’approprier le pouvoir dans la plus parfaite légalité (car si alors la vice présidence est un poste presque honorifique, lui veut en faire une position de haut commandement). Le moment est tourné sur le ton de la blague, mais une blague crédible qui pourrait bien être une reconstitution.

Le film crée ainsi une zone grise, son allure à lisière du cartoon est tel le format quasi documentaire d’une comédie au rire jaune qui vaut comme le reflet d’une époque trop familière. Cheney et sa bande sont à la fois des pieds nickelés et des génies prenant les rennes de la Maison Blanche comme on braquerait une banque sans surveillance. Increvable malgré plusieurs crises cardiaques et une transplantation du coeur, le personnage a des airs de manipulateur discrètement arrogant, sorte de présence nuisible qui s’impose et envahit le plan sans forcer, prenant toujours plus de place au fur et à mesure que son obésité gagne du terrain. Bale n’a presque pas besoin de parler pour faire exister celui qui aura bien retenu sa leçon de jeunesse : difficile de savoir ce qu’il pense, même si on aura bien compris comment il agit.

Vice

George W. Bush (Sam Rockwell) et Dick Cheney (Christian Bale) dans Vice © 2018 Annapurna Pictures, LLC

Drôle de film que Vice donc, portrait moqueur qui ne fait pas un pli. Film dont le titre à double sens n’échappe à personne – sauf que s’il faut imputer un vice à Cheney, ce serait seulement celui d’un pur instinct de domination. Mais pas celui dont on fait ensuite scandale, pas celui dont on pourrait s’offusquer en disant : « ce type n’est pas humain, il était méprisant avec son entourage, avec la terre entière, c’est une pourriture ». C’est une domination silencieuse, insidieuse, maligne. Lors d’un meeting, le futur Vice Président tente de séduire un parterre d’électeurs. Mais l’homme est nul en public, il n’est pas un bon tribun (à l’inverse de son épouse, qui fait des étincelles et sait taper juste déjà dans cette Amérique qui fera le succès de Trump). La carrière politique de Dick Cheney est celle d’un stratège, d’un fourbe, il est partout, on sait qu’il existe, son visage s’affiche partout sans pour autant prendre la lumière (telle que l’illustre l’affiche du film). Tout cela fait de cette anti-comédie qui, bien sûr, ne pouvait qu’échouer au box office américain, un objet à la fois insolite et percutant mais tardif, aux positionnements clairs mais qui risquent bien de ne rien changer à la donne. On se demande s’il ne faudrait pas, pour en finir avec cette frange toxique de la scène politique américaine, un vrai film de combat. C’est toujours un début.

Vice

Un film de Adam McKay

USA, 2018 – 2h12

Avec : Christian Bale, Amy Adams, Steve Carrell…

mi, ut commodo ut fringilla consectetur dolor dictum