« Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film », disait Hitchcock à Truffaut. L’Empire contre-attaque semble avoir été conçu selon cet adage provocant. Aujourd’hui considéré par la majorité des fans comme le meilleur opus du space opera de George Lucas, le film réalisé par Irvin Kershner met sur orbite le mythe Dark Vador en lui insufflant une généalogie tragique et, surtout, un hymne à sa mesure. Que serait le super-vilain sans son fameux thème gimmick signé John Williams ? À l’heure où sort l’épisode VIII en forme de variation autour de L’Empire contre-attaque, retour sur une B.O. eighties sans synthétiseurs qui, grâce à une poignée de notes mémorables, a dépassé les ornières du côté obscur pour se hisser au rang de tube intergalactique.

Dark Vador sait se faire attendre. Alors que le titre et l’affiche l’annoncent comme le personnage central du deuxième (ou cinquième selon l’ordre chronologique) volet de la saga de George Lucas, c’est seulement au bout de vingt longues minutes que le disciple enténébré d’Obi-Wan Kenobi fait son apparition dans L’Empire contre-attaque. Et pas de n’importe quelle manière : en gros plan, de dos, muet, si l’on excepte le son lugubre de son souffle filtré. La silhouette de son casque désormais mythique se découpe devant un ciel occupé par sa flotte stellaire, tel un luisant astre noir venu éclipser le début d’un film aux neiges aveuglantes. Surtout, l’entrée en scène du chef de guerre cyborg est précédée d’une véritable haie d’honneur symphonique. C’est en effet la première fois que le public de Star Wars entend la fameuse « Marche impériale Play » de John Williams. On est en 1980, les années Reagan viennent de débuter et on doit se rendre à l’évidence : rarement, dans l’histoire du cinéma, l’apparition d’un méchant n’aura été si iconique.

Dark theme

Curieusement, le thème musical n’était pas encore présent dans Un nouvel espoir, sorti trois ans plus tôt. Mais John Williams amorçait déjà un effet de clair-obscur similaire : sur la B.O. de l’épisode IV s’enchaînaient le lumineux « Main Theme », pétaradante ouverture assurée par l’orchestre symphonique de Londres, devenue signature sonore de la saga, et le menaçant « Imperial Attack », carburant aux cors, aux bassons et aux rythmiques militaires. Rythmique qu’on retrouve sublimée en un véritable « tube » wagnérien dans « The Imperial March (Darth Vader’s Theme) », qui fait suite à une ode enthousiasmante et épique à la vaillance de Luke Skywalker et Han Solo, en plein sports d’hiver extrêmes sur la planète glaciaire Hoth. Un équilibre parfait entre les forces du Bien et du Mal est ainsi trouvé par l’Américain, façon yin et yang. Il sera confirmé dans le « Finale Play », puis dès le morceau d’ouverture Play du troisième volet de la trilogie (épisode VI), Le Retour du Jedi, où s’incruste d’emblée le sceau musical du prince des ténèbres.

Vador theme ost

Ces quelques notes indissociables de l’aura maléfique de Vador forment ce que Richard Wagner avait en son temps baptisé un leitmotiv. Soit, selon le Dictionnaire pratique et historique de la musique (Michel Brenet, 1926), « des thèmes ou fragments mélodiques ou harmoniques construits spécialement en vue de caractériser les personnages, les objets ou les situations d’une action dramatique et dont le retour et les combinaisons accompagnent, commentent et dirigent les péripéties du drame et le développement de la musique ». John Williams en use beaucoup dans Star Wars, pour fixer la mémoire du spectateur en quelques notes, puis l’enrichir au contact des péripéties. Chaque personnage important a ainsi droit à son thème customisé : Luke (« Main Title Play »), la princesse Leia (le magnifique « Princess Leia’s Theme Play », qu’on retrouvera trois décennies plus tard avec émotion lorsque Carrie Fisher ressurgit dans Le Réveil de la Force de J. J. Abrams), Yoda (« Yoda’s Theme Play », personnage qu’on découvre d’ailleurs dans L’Empire contre-attaque) et donc Dark Vador, le grand méchant de la trilogie.

Emphatique, opératique, angoissante, « La Marche impériale » incarne à merveille l’idée de puissance autoritaire et destructrice ; elle a l’immédiateté limpide d’un tube d’AC/DC ou d’une comptine pour enfants.

La fureur de Mars

Outre la puissance de feu de Wagner, qui donne à certains l’envie d’envahir la Pologne, deux œuvres notables nourrissent le leitmotiv du père de Luke Skywalker : la Sonate pour piano n° 2 en si bémol mineur Play de Frédéric Chopin et « Mars », celui qui apporte la guerre Play, de Gustav Holst. L’une est une marche funèbre du XIXe siècle scandée par les touches graves d’un piano. L’autre un crescendo orchestral extrait des Planètes, un long poème symphonique dont chacun des sept mouvements est dédié à un astre. Comme son nom l’indique, celui consacré à Mars est martial. Tempétueux et chaotique. Composé juste avant la Première Guerre mondiale par l’Anglais Holst, il annonce l’Apocalypse, exsudant un magma de dissonances abrasives et d’assourdissantes percussions. La « Marche impériale » de Dark Vador sent donc bien la guerre et la mort. À la manière du thème anxiogène des Dents de la mer composé cinq ans plus tôt par John Williams, elle retentit (Play ou Play) tel un rush cardiaque dès que le prince des ténèbres pointe le bout de son respirateur artificiel ou au passage d’un de ses macabres escadrons.

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Pop Vador

Emphatique, opératique, angoissante, elle incarne à merveille l’idée de puissance autoritaire et destructrice contre laquelle l’Alliance Rebelle devra triompher et, en même temps, elle a l’immédiateté limpide d’un tube d’AC/DC ou d’une comptine pour enfants. Cet impact pop a quelque chose de mystérieux. John Williams lui-même s’excuse presque de ne pas avoir d’explication rationnelle. Il n’y a pas de recette miracle. La tentative de réponse de l’Américain a des accents spirituels hindouistes. Pour lui, quelque chose s’est simplement produit entre l’image et la musique de Star Wars qui s’est cristallisé, pour « résonner en nous », touchant à « la mémoire d’une vie héroïque que nous aurions tous vécue dans le passé », tel un « prélangage » ou un  « souvenir de Buck Rogers ou du roi Arthur, ou de quelque chose d’antérieur dans le sel culturel de nos cerveaux » (extrait de The Hollywood Film Music Reader, Mervyn Cooke).

Reprise partout, cette partition dédiée au Mal colle à l’imaginaire collectif depuis déjà trente-sept ans.

Dilemme

L’aspect atemporel de la « Marche impériale » se vérifie au cœur de la saga : son ombre vengeresse plane depuis 1980 sur le space opera de Lucas, du Retour du Jedi aux Derniers Jedi (quelques notes fugaces associées à Kylo Ren), en passant par Rogue One ou la prélogie, qui était entièrement consacrée à Anakin Skywalker, futur Vador déchiré entre des forces contraires – dilemme moral parfaitement audible sur un morceau tel que « Anakin’s Theme Play » – sans oublier l’univers étendu de la franchise. Reprise partout (Les Simpsons ou The Big Bang Theory pour la télévision, le groupe de metal Epica Play pour la musique, les Yankees de New York pour le sport, la publicité…), copiée, digérée et domestiquée par la pop culture, cette partition dédiée au Mal colle à l’imaginaire collectif depuis déjà trente-sept ans. Et sans doute encore pour longtemps.

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