Il n’y a pas de saison pour rattraper la rentrée littéraire. Ainsi, il y a quelques mois sortait Une toile large comme le monde aux éditions Zoé. Dedans, la romancière Aude Seigne met en scène des hackers résolus à nous faire quitter le monde virtuel. Détruire Internet serait-il donc possible ? Après tout, il ne s’agit que de câbles et de serveurs… Un passionnant roman sur l’infrastructure physique de notre univers numérique.

Une carte du monde est épinglée sur un mur. « Y sont représentés les 368 câbles sous-marins et leurs points d’atterrissement, les principaux câbles terrestres et une dizaine de data centers d’importance stratégique. C’est sans doute la carte du réseau la plus complète jamais réalisée. » Avec un tel document, des hackers n’auraient aucun mal à plonger le monde dans la nuit numérique. Il leur suffirait de s’en prendre aux data centers majeurs et de couper quelques câbles à travers la planète, à l’ancienne, avec des pinces… On a souvent tendance à l’oublier à cause du wi-fi mais Internet, ce n’est pas seulement du virtuel. Il faut bien que les milliards d’e-mails et d’informations échangés chaque jour transitent par des tuyaux physiques et soient stockés quelque part.

Tout le monde a déjà vu des reportages sur les data centers, ces entrepôts bourrés de serveurs qu’il faut refroidir en permanence, d’où leur facture énergétique monstrueuse. Sous cet angle, Internet n’a rien d’abstrait : c’est un réseau on ne peut plus matériel, aussi concret et encombrant que les millions de containers qui transportent nos marchandises sur les mers. Dès lors, Internet est-il aussi indestructible qu’on l’imagine ? Bien au contraire. Le détruire suppose simplement de contrer sa force principale, la redondance, c’est-à-dire le fait que chaque information disponible dans un lieu physique est recopiée ailleurs. Mais en s’y prenant bien, on pourrait imaginer une attaque coordonnée qui en vienne à bout…

Les hackers, nouveaux luddites ? 

Cette idée est au cœur d’Une toile large comme le monde, le nouveau roman de la Suissesse Aude Seigne, 32 ans. À l’instar de nombreux romans parus ces derniers temps, il fait des hackers les nouveaux héros de la littérature d’anticipation. Plus compétents que la moyenne dans la maîtrise des technologies et plus lucides quant à leur dangerosité, sont-ils au fond la nouvelle génération des luddites, ces rebelles du début du XIXe siècle qui, craignant que la révolution industrielle dépossède l’homme de sa vie et dévalorise les savoir-faire artisanaux, cassaient les métiers à tisser qui bouleversaient l’industrie textile ? Les personnages du roman, en tous cas, sont convaincus qu’il faut démolir le Web avant qu’il ne soit trop tard, en éliminant ainsi l’un des deux mondes où nous vivons – le virtuel – pour sauver l’autre – le réel.

Autant que l’intrigue proprement dite, l’aspect documentaire du roman est captivant. Tirant parti de sa narration chorale (une demi-douzaine de personnages principaux), Aude Seigne se promène à travers toute l’infrastructure physique du réseau, depuis les navires qui déroulent des milliers de kilomètres de câbles au fond des océans jusqu’aux paysages lunaires de Baotou, en Chine, le premier site mondial d’extraction des « terres rares », ces métaux nécessaires aux fibres optiques et aux écrans tactiles. Page après page, la dimension écologique et industrielle du Web se rencontre ainsi avec ses effets psychologiques et anthropologiques, le roman s’imposant dès lors comme une passionnante cartographie de l’emprise d’Internet sur nos vies. Rythmé, souvent drôle, bourré d’intuitions et d’informations saisissantes, ce techno-roman est peut-être le meilleur livre à lire pour comprendre le monde connecté dans lequel nous vivons.

Une toile large comme le monde d’Aude Seigne (Zoé, 236 pages, 17 €)

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Aude Seigne

Alors qu’elle a 15 ans, un camp itinérant en Grèce révèle à Aude Seigne ce qui sera sa passion et son objet d’écriture privilégié pendant les dix années qui suivront : le voyage. […] Tous ces voyages, ainsi que la rêverie sur le quotidien, font l’objet de carnets de notes, de poèmes et de brefs récits. C’est à la suite d’un séjour en Syrie qu’elle décide de les raconter sous la forme de chroniques poétiques. Parues en 2011 aux éditions Paulette, ces Chroniques de l’Occident nomade sont récompensées par le prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, et sélectionnées pour le Roman des Romands 2011. La même année, le livre est réédité aux éditions Zoé. Depuis lors, Aude Seigne a publié Les Neiges de Damas (2015) et écrit pour plusieurs ouvrages collectifs, notamment au sein de l’AJAR.

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