De retour pour un épisode spin-off, Uncharted délaisse son héros emblématique, Nathan Drake, retraité des affaires, pour un tandem féminin. Tout sauf un hasard, ce changement de sexe est un virage pour un jeu désormais en quête d’identité, mais qui pourrait bien avoir trouvé sa voie, la même qu’il explore depuis toujours.

Quand Naughty Dog sort Uncharted en 2007, dix ans avant The Lost Legacy, le jeu vient prendre la place d’une Lara Croft essoufflée. Il l’éclipse avec la complicité de tous, sans tromper personne, chacun étant conscient que Tomb Raider n’avait plus grand rôle à jouer dans le paysage des aventuriers du jeu vidéo. L’héroïne des nineties se faisait alors supplanter par un personnage tout droit venu du cinéma méta de la décennie McTiernan, quelque part entre A la Poursuite du diamant vert et The Last Action Hero avec Bruce Willis comme patron d’une descendance remontant jusqu’à Bogart et au pulp. Sans que personne ne s’y attarde, Nathan Drake était l’archétype d’un héros venu d’une époque doublement révolue (au même moment, Jason Bourne devient la figure du cinéma d’action des années 2000), qui maintenait en veille une masculinité assumée ayant le mérite d’éviter le machisme lourdingue. Jusqu’en 2016 et son épisode ultime, à peine perturbé par le retour de Lara Croft (provoquant les controverses que l’on sait), Uncharted faisait ainsi exister le rêve d’un cinéma disparu que les emprunts au blockbuster pouvaient à peine rendre actuel. Mais où aller ensuite ?

Les cordes de l’égalité

Entre la sortie du premier et du quatrième épisode, Nauhgty Dog semblait avancer sans se soucier de son temps, pas plus pour ce qui concerne l’évolution du monde que celle du cinéma, ses références venant elles aussi davantage des années 1990, si ce n’est avant. Tout ce qu’Uncharted avait alors de contemporain était d’être un jeu aux références rétro dans une décennie où le rétro était partout. Et puis, les eaux du progressisme ont atteint toutes les digues y compris celles du jeu vidéo (l’élection de Trump doit bien quelque chose au Gamergate). Ainsi de The Lost Legacy, spin-off d’Uncharted 4 où la série met en avant un tandem de filles : Chloé, sidekick badass du mémorable Uncharted 2, et Nadine, générale militaire d’une milice privée, ici en reconversion. L’idée de ce duo ne vient pas de nulle part : The Last of Us: Left Behind, autre épisode additionnel, mettait en avant lui aussi un tandem féminin, dont le succès a poussé le studio à réitérer l’opération pour Uncharted. D’un jeu à l’autre, la portée n’est pourtant pas la même – sans doute parce que les racines des deux jeux sont différentes. En remplaçant Nathan par Chloé, sans jamais céder au sexisme autrement que par des punchlines renvoyant les mecs dans les cordes de l’égalité, le jeu vient discrètement faire basculer le siècle d’histoire hollywoodienne et de pop culture sur lequel la série repose. Il opère un virage vers l’époque, qui semble faire table rase de ces héros d’aventure à la masculinité triomphante dont Drake était l’aboutissement post-moderne. Mais comment opérer une telle transition sans se renier ni se donner l’air de succomber à l’air du temps ?

Chloé (en haut) et Nadine (en bas)

The Lost Legacy a des airs de jeu opportuniste. Il succombe à une forme de jeu comme au progressisme en adoptant une nouvelle formule gagnante – et tant mieux.

Héritage(s)

Le titre l’annonçait : l’intrigue, exclusivement située dans les Ghats occidentaux en Inde, ne parle que d’héritage. Chloé vient ici pour marcher sur les pas de son père, tandis que Nadine, en l’accompagnant, va remettre en question sa destinée familiale. En quittant ainsi son personnage emblématique (lui aussi préoccupé par les questions de filiation), Uncharted s’attaque désormais frontalement à la question des origines, tout en voulant redistribuer les cartes de la saga sans toutefois renoncer à son essence. Le jeu entier repose ainsi sur un équilibre acrobatique entre la volonté de s’adapter à l’époque (égalité des sexes dans l’héroïsme qu’on pourrait rattacher à Star Wars VII  pour la proximité) et celle de renouer pleinement avec les fondations du titre. Ainsi, la chasse au trésor n’a jamais été aussi littérale dans une série qui jusqu’alors privilégiait la quête en ligne droite et sans obstacle. Si l’épisode n’échappe pas à quelques moments de bravoure menés tambour battant : une scène remake de la poursuite ferroviaire de l’épisode 2 plus sidérante que jamais, l’essentiel se déroule, pour la première fois, en open world, avec liberté de choisir l’ordre des objectifs. Mieux : pour la première fois encore, le jeu oblige à sortir la carte pour se diriger – un comble pour une série qui jusqu’ici ne demandait qu’un peu d’exploration dans les marges d’un décor scripté pour y déterrer quelques reliques bonus. Ce choix de design, bâtard car peu adapté aux fondations du jeu (Uncharted 4 l’annonçait avec sa map gigantesque de Madagascar), ouvre sur un objet à la fois cohérent dans sa mythologie ressuscitée (il faut, enfin, chercher les trésors) et hésitant sur une nouvelle voie à suivre : cet open world au rabais est-il vraiment compatible avec la série et un renouvellement désirable ? Et ces héroïnes peuvent-elles remplacer Harrison Ford, même si Samuel Fuller (Quarante tueurs), au hasard du classicisme hollywoodien, l’avait prouvé depuis longtemps ?

Uncharted Lost Legacy

Uncharted: The Lost Legacy : végétation luxuriante, lumière éblouissante, reliefs vertigineux, paysages à couper le souffle. Uncharted ou l'exotisme sublimé.

Nouvelle formule ?

Naughty Dog l’a dit en interview : le studio ne souhaite pas changer tout ce qui fait le sel de sa série. D’où cette impression que cet open world greffé sur un corps rectiligne est peut-être fidèle à sa mythologie (et ses mécaniques), mais aussi un choix pris par défaut, faute de mieux. Ou bien en attendant de voir, le jeu se souciant guère d’aller utiliser une forme de progression plutôt qu’une autre, pourvu qu’elle marche. De la même manière que, depuis son premier opus, il allait sans scrupule puiser dans Gears of War son gunplay. The Lost Legacy a des airs de jeu opportuniste. Il succombe à une forme de jeu comme au progressisme en adoptant une nouvelle formule gagnante – la même qui autrefois vendait de l’héroïsme viril parce qu’il était la norme. Norme que McTiernan et Bruce Willis bousculaient sans vraiment y renoncer et que Naughty Dog a repris spontanément, car quelle option prendre alors, en 2007, pour refaire Indiana Jones ?

Formule toujours, celle du jeu en lui-même, qui n’évolue pas, reprenant tout ce que le quatrième épisode a mis en place (après tout, The Lost Legacy est son émanation bouclée en moins d’un an). Mais comment lui en vouloir ? Et même, comment lui reprocher d’être dans la formule, quand tout ce dont le jeu s’inspire, de ses références venues du cinéma ou du jeu, n’est que formule ? On pourrait regretter dans cet épisode, comme dans le précédent, la faiblesse de certains dialogues et que la relation entre Chloé et Nadine soit si peu fouillée. Les jeux souffrent d’une évidente médiocrité d’écriture. Mais n’est-elle pas la même que les milliers de romans de gare dont Uncharted s’inspire ? Tout ce qui compte n’est-il pas simplement cette adéquation, souvent miraculeuse, entre le rythme rebondissant de l’action et la contemplation des paysages fabuleux ? Soit une pure forme de sensualité et de légèreté suivant le style et l’esprit des références dont les jeux s’inspirent. Des références qui n’ont jamais caché leur désir d’être populaires, vendeuses et surtout reproductibles. Alors, pourquoi pas vendre aujourd’hui un casting de filles ? Pourquoi ne pas vendre un peu d’open world tant qu’il ne dérègle pas trop cet exotisme trépidant qu’on aime tant ? Oui, pourquoi pas.

Uncharted Lost Legacy

Uncharted: The Lost Legacy : il fallait bien un homme pour pimenter un peu plus l'aventure (attention spoiler, hein).

Girls business

Mais le genre, on ne rigole pas avec ça, non ? Jamais vraiment féministe, The Lost Legacy préfère considérer la question comme une étape évidente. Une nouvelle formule (avec tout ce que l’argument a de potentiellement commercial) qui serait la chose la plus naturelle du monde. Comme si se situaient désormais là, maintenant, non seulement l’avenir du jeu et du cinéma d’action, mais aussi ce vers quoi nous allons spontanément. La quasi-absence de discours, ou plutôt la volonté de ne pas trop appuyer sur ce qui doit s’imposer sans plus réfléchir, est peut-être le signe d’une victoire pour la cause. Quand celle-ci devient acquise au point de servir les intérêts d’une licence américaine (comme Disney devenu soudain grand promoteur de la tolérance, qui peut vraiment leur en vouloir ?), c’est sans doute qu’une bataille est gagnée. Moins celle du politiquement correct diront certains, que du bon sens. En évitant soigneusement d’être militant et d’en faire trop sur son choix de casting, autant par prudence que stratégie et évidence, le jeu dit simplement : pourquoi faire un foin de ce qui va de soi ?

Reste alors à savoir ce que ça fait, finalement, de jouer Chloé plutôt que Nate ? D’un point de vue ludique, c’est l’échec complet ou bien l’égalitarisme total, le jeu dupliquant toutes les compétences masculines au féminin. Du point de vue symbolique, en considérant la place prise par les pères respectifs des héroïnes dans l’histoire, il semblerait que les hommes conservent un certain privilège. À moins que ce soit une manière pour la série de dire que les pères, on ne peut sans doute pas s’en passer, mais que pour l’aventure c’est du passé. Cela tombe plutôt bien finalement ; on a toujours préféré Chloé à tous les autres personnages du jeu.

Uncharted: The Lost Legacy

Naughty Dog/Sony Computer Entertainment, PlayStation 4

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