Dans son très beau livre Chiens, le philosophe Mark Alizart écrit : « L’homme s’est inventé grâce au chien. C’est à son image qu’il est entré dans le monde du désir, qu’il s’est défait du règne naturel du besoin et qu’il a accédé au royaume de la culture. C’est en se faisant chien qu’il est re-né dans un nouveau corps […] : un corps spirituel, celui de la ‘‘conscience de soi’’ qui fonde la dignité proprement humaine. » Cette humanité atteinte à travers le chien, nous allons tenter d’en dessiner les contours à travers quelques portraits de héros de bande dessinée canins.

Episode #2 : Bill.

La série de Roba fête cette année son 60ème anniversaire. Au sein du duo qu’il forme avec Boule, Bill peut être perçu comme une expression du Réel, au sens lacanien du terme, ce Réel qui est tout ce que l’on ignore, tout ce qui est impossible à connaître, tout ce qui reste à atteindre. Selon la célèbre formule du psychanalyste, « le Réel se démontre de n’avoir pas de sens parce que seul le sens en tant qu’évanouissant […] donne sens au Réel ». Une planche troublante illustre ce concept. Bill fait le pitre dans la rue en accompagnant Boule pour une promenade. Visiblement d’humeur maussade, le garçon reproche à son chien de n’être jamais sérieux. L’animal prend alors comme résolution d’être « sérieux pendant un court instant » : à la case suivante, il s’est transformé en vrai cocker, étonnamment réaliste. Lorsque Boule se retourne, il ne reconnaît pas son chien et revient sur ses pas en courant pour le retrouver, croyant l’avoir égaré.

Éclairé par la formule de Lacan, le gag constitue une magnifique démonstration du Réel : Bill n’existe pas en réalité. Dans cette case stupéfiante qui fait suite aux tremblements du Réel, Bill est comme invisible, objet vide impossible à saisir par le concept et par la perception. Bill ne peut pas être sérieusement un cocker, il est une recréation de tout ce qui échappe au concept de cocker, tout ce que chacun ne discerne pas derrière le cocker. Son amitié avec Boule définit d’une certaine façon un autre rapport au monde, car grâce à son chien le petit garçon se laisse parcourir par des vibrations d’irréalité, d’inconnu et d’insoupçonné. Au fond, la réalité, la normalité et la vie de tous les jours n’ont jamais eu leur place dans Boule et Bill, encore moins que dans les autres séries du catalogue Dupuis de l’époque. Les gags, en particulier ceux qui mettent en scène le comportement de Bill, ne cessent de fragiliser la compréhension du monde tel qu’il se présente aux autres personnages. À la croisée du signifiant et de l’interprétation personnelle, seul le Réel y est reconnu, organisant une nouvelle vision du quotidien, de l’environnement, de l’humanité, tous éloignés des lieux communs et des attentes déjà déçues. Cette récréation imaginaire du monde est le lot du Style Atome. Dans une Belgique déjà désenchantée, déjà revenue des utopies de l’Expo 58, Roba semble saisir les rapports ambivalents qu’entretient la réalité, le progrès et la modernité, entre lesquels se creuse une béance dont personne à l’époque n’appréhende complétement la nature. Comme l’écrit Greil Marcus, il semblerait qu’on ait troqué « la garantie de mourir d’ennui contre la garantie de ne pas mourir de faim ».

boule et bill

À force de vouloir faciliter la vie, il apparaît que c’est la vie elle-même qui commence à faire défaut. Derrière leur douceur, les gags de Boule et Bill radiographient l’aliénation d’une société acculée dans des banlieues résidentielles, cernées par le consumérisme et les contraintes du travail contemporain. Le monde n’est pas ce qu’il semble être, le confort n’est que le piège dans lequel la modernité cherche à nous enfermer, et Bill incarne le rappel permanant de l’impossible saisissement du Réel, l’état d’alerte qui doit nous maintenir éveillés, hors de l’inertie d’une vie trop bien réglée. Pour paraphraser un aphorisme de Lacan, « Le Réel [de Bill] est sans loi ».

Illustrations (C) Dupuis

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