Angelo Badalamenti n’a vu aucune image de Twin Peaks avant de composer sa fameuse B.O. pour la série de David Lynch en 1989. Une partition vénéneuse en forme de flux de conscience qui doit autant au jazz qu’à la dream pop et à l’ambient, avec des échos de teen rock des fifties. Si bien qu’à l’écoute de ce collage surréaliste, on ne sait plus tellement si l’on regarde un polar un peu fleur bleue ou un soap angoissant. Mieux que ça : un passage entre deux mondes. Alors que le show vient de reprendre pour une saison 3 inespérée, vingt-six ans après ses débuts, on se replonge avec délice dans l’écrin musical atemporel de ce cauchemar romantique.

Écoutez l’intégralité des morceaux de cet article avec l’application Spotify.

Certaines bandes originales avancent sans GPS. Elles bifurquent dans les ténèbres pour s’y perdre et de là imaginer leur propre route. C’est le cas de Twin Peaks, qui a inspiré de nombreux artistes depuis, de Marilyn Manson à Moby Play, en passant par Xiu Xiu Play ou Anthrax Play. Assis devant le vieux Fender Rhodes de son bureau new-yorkais, Angelo Badalamenti se souvient de son singulier mode de composition dans cet extrait de Secrets From Another Place (2007), un documentaire sur Twin Peaks. Nous sommes en 1989, quelques mois avant la diffusion du show de Mark Frost et David Lynch sur ABC. Près de vingt ans après, les consignes chamaniques du réalisateur semblent encore habiter le musicien italo-américain. « David était sur la chaise à côté de moi, une cassette posée sur le synthé nous enregistrait. Je lui ai demandé : “Qu’est-ce que tu vois, David ? Parle-moi. — O.K., Angelo. Nous sommes dans une forêt sombre. Un vent doux souffle sur les sycomores. La lune est là, tout comme les bruits d’animaux en fond. On peut entendre les hululements d’une chouette. Emmène-moi dans ces bois ténébreux… » Badalamenti pianote alors quelques notes qu’on reconnaît aussitôt : c’est le début du « Laura Palmer’s Theme » Play. Des notes graves et brumeuses, d’une lenteur angoissante. Lynch apprécie : « C’est bien Angelo, c’est la bonne atmosphère, mais peux-tu le jouer encore plus lentement ? Voilà, c’est ça, continue un instant. »

That girl, Laura

Durant ce processus créatif, le visage de Lynch reste concentré. Les visions de sa future série prennent forme en lui. « Maintenant, Angelo, on doit faire un changement, reprend le cinéaste. Car derrière les arbres, au fond de la forêt, il y a cette fille très seule, elle s’appelle Laura Palmer… Et c’est très triste. » Badalamenti, qui n’a jamais cessé d’improviser sur son clavier, dirige son inquiétant thème bucolique vers des contrées plus lumineuses. Une clairière. « C’est ça…C’est très beau… Je peux la voir ! » guide Lynch en explorateur de son propre inconscient, copilote toujours prostré aux côtés de son compositeur fétiche depuis Blue Velvet. « Elle marche vers la caméra, se rapproche lentement… Allez, continue à construire la mélodie, elle est tout près de nous maintenant… C’est le point d’orgue ! Oh, c’est magnifique ! Oh, ça me brise le cœur, j’adore ! Maintenant elle commence à s’en aller, à tomber, tomber, tomber… »

Après l’envolée lyrique, les mains de Badalamenti redescendent en colimaçon vers les graves – une chute qui évoque bien sûr le destin tragique de Laura Palmer. « Et maintenant, retourne dans les bois sombres, reprend Lynch. Continue… Très calme et mystérieux… » Le morceau s’achève, le réalisateur prend le musicien dans ses bras : « Angelo, voilà Twin Peaks. Je vois Twin Peaks ! » Pas une note ne sera changée de cette partition initiale, dit la légende.

Twin Peaks

Avec Twin Peaks, on passe d’une atmosphère à l’autre, du soap kitsch au whodunit ou au thriller horrifique, de l’innocence juvénile à la perversion ou à la putréfaction, de façon douce et fluide, presque imperceptible.

L’ombre du cauchemar

Cette véritable séance de spiritisme musical résume bien l’esprit de la B.O. de Twin Peaks. Quelque chose de l’ordre de l’écriture automatique, technique chère aux surréalistes censée libérer les entraves de la raison. Avec Twin Peaks, il s’agit de passer d’une émotion ou d’une atmosphère à une autre, du soap kitsch au whodunit ou au thriller horrifique, de l’innocence juvénile à la perversion ou à la putréfaction, de façon douce et fluide, presque imperceptible. Comme dans un état second. Avec ses trois notes de guitare trafiquée, le générique (« Twin Peaks Theme » Play, instrumental de « Falling ») donne le « la » en mêlant le balancement adolescent de la pop fifties avec un brouillard de synthétiseurs ambient. Des intermèdes cool jazz (« Freshly Squeezed » Play) font le lien et confèrent à la série sa couleur boisée, aux dissonances un peu décadentes et oniriques (les clarinettes belles-bizarres d’« Audrey’s Dance » Play), le saxophone fou d’Al Regni sur « Dance of The Dream Man » Play, mais chaudes et cotonneuses comme les grosses chemises à carreaux des habitants de la ville montagneuse et fictive de l’État de Washington.

Cette touche plus nonchalante accompagne souvent les mouvements de Dale Cooper, l’agent du FBI au sérieux très burlesque chargé de mener l’enquête sur le meurtre de Laura Palmer. Mais l’ombre du cauchemar ne tarde pas à reprendre ses droits sur les claquements de doigts et les petites embardées cuivrées, parfois au sein du même morceau (« The Bookhouse Boys » Play). Les régimes de réalité se confondent ainsi allègrement au cœur du score. Ils s’interpénètrent et impriment leur pouls dédoublé à la mise en scène du show, riche en surimpressions – Badalamenti a d’ailleurs pris soin d’enregistrer séparément chaque instrument de chaque morceau, pour pouvoir réassembler les pistes ailleurs, autrement, et ainsi produire tout un subtil système de variations, de collages et d’échos.

Twin Peaks

Entre deux mondes

Chez Lynch, la musique a un pouvoir magique. Elle ouvre des portes insoupçonnées. Dans « Lonely Souls », l’épisode 7 de la deuxième saison, la chanteuse Julee Cruise (qu’on entend à maintes reprises par ailleurs : « The Nightingale » Play , « Into The Night » Play et dès le pilote avec « Falling » Play) se produit dans un bar rougeoyant. Sa ballade romantique (« Rockin Back Inside My Heart ») n’a rien d’un vulgaire fond sonore : elle sert de support idéal pour un tendre play-back amoureux entre Donna Hayward et James Hurley, façon musical. Puis, sans autre transition qu’un fondu enchaîné, la dream pop mute vers un abîme dark, suscitant chez Dale Cooper, lui aussi présent dans la salle, une vision décisive pour son enquête. On repense alors à l’incantation de Killer Bob : « Dans les ténèbres du passé à venir, le magicien espère voir. C’est un chant entre deux mondes. Feu, marche avec moi ! » Et Badalamenti marche avec Lynch.

c2e3796eb6a60e66bd672a9eb90c8cadmmmmm