Revenir à Twin Peaks aura finalement été pour David Lynch un retour à l’enfance, si l’on entend par là un début comme une fin. Et si les premiers jours coïncidaient mystérieusement avec les derniers ? semble se demander le cinéaste.  Enfance de l’art bien sûr, mais aussi quelque chose de plus profond, de plus archaïque, que vient de confirmer cette incroyable 3ème saison. Quelque chose qui tient à la merveille de sembler découvrir le monde pour la première ou la dernière fois, avec le regard du premier-né comme celui du vieillard. La série se sera ainsi révélée, malgré ses effroyables visions, d’une infinie douceur. Petit Poucet rêveur, Dale Cooper aura donc fini par retrouver sa maison : celle du Temps. « En quelle année sommes-nous ? » finit-il par dire. Avec cette inquiétude, autant que cette promesse : tout recommencer, tout reprendre à zéro. 

Lynch map

Qu’avons-nous vu ? Quelles visions démentes nous ont à ce point pris à la gorge, au moment de rire et de pleurer, de craindre ou d’espérer ? Comme jamais, cette troisième saison de Twin Peaks aura entrelacé bien des genres, adopté tous les tons. Au fil des dix-huit épisodes, Lynch n’aura cessé de sauter du coq à l’âne comme de marier les contraires, fidèle en cela à la poétique d’un Lautréamont prophétisant Duchamp dans Les Chants de Maldoror : ici le beau est bien « la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Ce coq-à-l’âne poursuit bien sûr la logique du rêve, mais avec cette particularité que le rêveur, le spectateur aussi bien, n’est jamais sûr de n’être pas lui-même rêvé, comme l’énonce Monica Bellucci dans son propre rôle à Gordon Cole/Lynch. Aussi le cinéaste se laisse délibérément habiter par ses personnages. Ceux-là peuvent à tout moment s’offrir d’être quelqu’un d’autre, à la fois ici et ailleurs.

Bon vent

Des personnages de cinéma, Serge Daney disait qu’ils n’avaient d’épaisseur que s’ils « n’avaient pas que ça à faire ». C’est justement ce qui distingue d’abord la série, Lynch leur laissant cette liberté fondamentale. Ils peuvent disparaître sans laisser de traces, Twin Peaks ne fait jamais d’eux les otages de son scénario. Ils ont une vie, et pour certains un passé de vingt-cinq ans dont on ne saura rien ou si peu. Nombreux sont ceux qui ne font que passer, ou restent indifférents aux principales trames narratives. Et si au contraire ils n’ont que ça à faire (comme balayer une salle pendant trois longues minutes à la fin d’un épisode), ils s’acquitteront de leur tâche jusqu’à ce qu’elle soit remplie, prendront leur temps et non pas celui du spectateur, laissé à lui-même le temps d’écouter un morceau de musique.

Ainsi, Dougie, l’avatar de Dale Cooper devenu agent d’assurances est un personnage en creux, un dépositaire. Une enveloppe purement corporelle et mimétique, laissant à chacun la liberté de le remplir comme ils veulent. Sa femme Janey E (géniale Naomi Watts) s’appliquera ainsi à jouer plusieurs rôles en sa compagnie, tour à tour femme amoureuse, épouse excédée, mère de substitution ; Sonny Jim, leur fils, verra en lui la liberté qui guide chaque enfant dans ses jeux. Il en va également des frères Mitchum, les tenanciers du casino où Dougie a gagné le nom de Mr. Jackpot. Ceux-là ne portent pas par hasard le nom de l’interprète de La Nuit du chasseur ; de la haine à l’amour, ils sont à leur tour transformés par Dougie, par la grâce d’une tarte aux cerises.

À ces contraires il faut en ajouter bien d’autres, qui fondent véritablement la manière du cinéaste. Ses changements de ton sont constants, entre burlesque pur et mélodrame déchirant, horreur et douceur, d’où que d’un plan à l’autre, tout peut arriver. Le mal endémique coïncide avec la bienveillance la plus évidente, comme avec la possibilité de l’amour. Plusieurs scènes d’échanges amoureux ponctuent ainsi la série, comme autant de pauses dans le récit : c’est Albert Rosenfield en rendez-vous galant surpris par Cole et l’agent Preston, Cole lui-même en pleine entreprise de séduction, ou encore la main de Norma Jennings, la patronne du « Double R » qui doucement se pose sur l’épaule d’Ed Hurley inquiet, avant de lui demander de l’épouser. Toutes scènes qui sont aussi regardées par un tiers attendri, avec la distance nécessaire pour laisser les amoureux à leur intimité, ne faire qu’affleurer une histoire intime laissée à discrétion des personnages. Encore une fois il n’ont « pas que ça à faire » et il convient dès lors de leur souhaiter bon vent.

Lynch personnages

Lynch bégaye son cinéma ; non pas qu’il le répète, mais creuse un art tout entier fait d’agencements, de courts-circuits, d’ouvertures, de possibles, comme s’il ne pouvait faire le deuil de ses personnages

Dans la maison du Temps

Par ses sautes narratives, la série pratique un art du « cliffhanger » qui s’applique à chaque séquence plutôt qu’à la seule fin de chaque épisode. Chaque collure débouche sur un nouveau mystère, de nombreux plans sont autant d’épiphanies. C’est que le temps, ici, n’est pas seulement l’offre d’une mémoire, bien plutôt la constante réaffirmation d’un oubli, d’une remise à zéro. L’oubli reconfigure chaque fois la nouveauté, tout comme chaque saison (au sens météorologique du terme), fait comme si rien n’avait déjà recommencé : « it’s happening again », certes, mais cette répétition doit faire le deuil des morts pour accueillir les vivants. Le temps, parce qu’il n’a pas de prise, se trouble (d’où l’angoissante question du Manchot à Dale Cooper, répétée dans le dernier épisode : « est-ce le passé, ou bien le futur ? »).

Mais les morts le sont-ils vraiment dans l’univers de David Lynch ? Cette question qui travaille la série, offre un possible apaisement, sa croyance dans un au-delà qui s’affirme comme réincarnation, reconduction du vivant. C’est aussi que chaque plan se révèle conducteur, au sens où l’électricité y demeure une puissance souveraine.  Dès le second épisode, voici un arbre électrique qui se fait appeler « le bras », dont les branches sont autant de synapses – un arbre donc, affublé d’un cerveau parlant. Il faut peut-être y voir le schéma narratif de la série elle-même qui consiste donc à chercher, par effet de pure intensité, toutes les bifurcations possibles, sans jamais renoncer à son arborescence, tout en donnant l’impression de ne jamais vouloir finir, au sens où les hypothèses s’enchaînent sans qu’aucune ne prenne vraiment le pas. Ce sont ces « trous » narratifs qui ouvrent l’œuvre de l’intérieur, laissent à chacun la possibilité de creuser indéfiniment chaque épisode.

On retrouve d’ailleurs cet arbre dans le dernier épisode, qui semble en quelque sorte bégayer le premier.  Car entre autres références tutélaires et d’abord littéraires, apparaît brièvement dans l’épisode 8 une célèbre photo de Kafka. On se souvient de l’expression employée par Gilles Deleuze à propos de l’écrivain et partant du style : pour le philosophe, y faire « bégayer la langue » est une condition sine qua non pour entrer en littérature.  C’est-à-dire « être comme un étranger dans sa propre langue », creuser assez en elle pour avoir « une langue mineure à l’intérieur de notre langue, en faire un usage mineur ». De la même façon, Lynch ne fait pas autre chose. Il bégaye son cinéma ; non pas qu’il le répète, mais creuse un art tout entier fait de ces agencements, chers à Deleuze, de courts-circuits, d’ouvertures, de possibles, comme s’il ne pouvait faire le deuil de ses personnages, appelés sans cesse à se redoubler, se transformer, comme s’ils devenaient étrangers à eux-mêmes ; et ce de telle sorte que le cinéaste finisse lui aussi par se retrouver étranger à son propre cinéma, aux aguets, prêt à se surprendre lui-même, creusant toujours plus profond dans l’inconscient de ses images.

L’Odyssée de Dale

Il ne faudrait donc pas oublier la véritable cohérence de l’ensemble, aussi bien plastique (Lynch y offre clairement la synthèse de toute son œuvre) que narrative, malgré la multiplicité des arcs qui en fondent le style. De façon évidente, cette troisième saison s’appuie sur le schéma de L’Odyssée. Revenir à Twin Peaks, c’est faire marcher Cooper dans les pas d’Ulysse. On se souvient qu’Ulysse, dépossédé de lui-même, après dix ans de guerre puis d’errance s’était échoué sur une plage, recueilli par Nausicäa, fille du roi Alcinoos. Ainsi commençait le premier chant, par l’amnésie de son héros. D’où l’histoire d’un retour qui se confond avec la mémoire retrouvée. A l’amnésique, Lynch ajoute la figure de l’idiot, dont l’incompréhension est égale à son émerveillement constant. C’est précisément lui qui permet à la série de bégayer, qui non seulement répète chaque fin de phrase de ses interlocuteurs, mais aussi au sens deleuzien du terme, permet à Lynch de révéler toute l’inquiétante étrangeté de son art. Au sens freudien d’unheimlich, en quoi le cinéaste à l’image de Dougie s’offre à lui-même d’être étonné par son propre monde.

Se souvenir enfin que L’Odyssée ne commence vraiment qu’à la condition de changer de narrateur. C’est en écoutant l’aède Démodocos chanter ses exploits passés que la mémoire lui revient, assez pour qu’il puisse devenir le conteur de sa propre histoire. Il revient de même à Cooper de retrouver sa place, de quitter Janey E (au bénéfice du « vrai » Dougie) pour retrouver Laura, comme Ulysse dût laisser Calypso pour rejoindre Pénélope. De retour à Ithaque, celle-ci pourtant ne le reconnait pas. Au dernier épisode, Lynch inverse la situation. Laura sent tout de suite quelque chose en Cooper, qui la pousse à le suivre : une vague réminiscence. C’est elle qui a changé. Mais surtout, c’est elle qui ne se souvient plus de son nom. Comme le chant d’Homère, l’histoire de Twin Peaks est vouée à être inlassablement reprise, variée au gré de ses fétiches. En ce sens, cette troisième saison est donc moins une suite qu’un reboot.

Vint-cinq années ont peut-être fait leurs preuves de notre côté du monde comme sur le corps des acteurs, il semblerait que Lynch ait voulu retourner au premier Twin Peaks, à la condition d’en offrir un autre point de vue, éclaté dans l’espace et le temps. C’est n’est donc pas l’histoire qui a changé, mais bien le conteur. Tandis qu’il s’apprête à quitter (pour de bon ?) la Loge Noire, le « bras » demande à Cooper de quelle histoire il s’agit : « l’histoire de « la petite fille au bout du chemin » ? C’est bien celle-là ? » veut-il s’assurer. « Y en a-t-il seulement d’autres ? » pourrait répondre Coop. La réponse est pourtant évidente, c’est toujours la même histoire que redemande l’enfant avant de s’endormir, à la condition de ses infinies variations.

Twin Peaks : The Return

Série créée par Mark Frost et David Lynch

2017 / 18 épisodes

Diffusion : Showtime / Canal +

Lire notre article précédent : Twin Peaks : 1#. Déflagration en noir, blanc & rouge

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