Célébré comme étant le grand film critique d’une télé-réalité qui n’avait pourtant pas encore vu le jour (Big Brother naîtra deux ans plus tard), The Truman Show n’aura pas réussi à s’imposer dans le cœur de tous les cinéphiles. Plutôt curieux quand on regarde du côté de son apparente popularité ? Sans doute pas tant que ça, d’autant que le film demeure bien l’un des objets pop culturels les plus influents de la fin des années 1990. Mais il faut sortir des salles pour comprendre pourquoi.

Quatrième épisode de notre saga estivale : 1998, vingt ans après ou comment le cinéma des années 1990 nous raconte quelque chose sur son époque et forcément la nôtre. 

Vingt ans plus tard, la seule évocation du Truman Show de Peter Weir, succès surprise au box-office mondial en 1998, suffit à déclencher une pluie d’anecdotes : premier rôle dramatique de Jim Carrey (et première récompense sous la forme d’un Golden Globe), second plus grand succès commercial du réalisateur australien après Witness, confirmation d’Andrew Niccol en tant que scénariste à suivre, critique en règle du petit écran par le grand, film à l’origine d’une nouvelle forme de maladie mentale (baptisée « syndrome de Truman » – on y vient), phénomène culte immédiatement adoubé par la mass culture, etc. En 2018, néanmoins, force est de constater que The Truman Show n’a pas trouvé sa place dans le cœur des cinéphiles. Difficile de leur donner tort : malgré la partition modérée de sa superstar du rire caca-prout et un pitch high-concept (la vie truquée d’un individu filmé et diffusé à son insu sur tous les écrans de la planète, façon Big Brother, avec dans le rôle de cet idiot du village-monde l’humoriste le plus bankable de son temps), le film tourne vite au mélodrame sirupeux et finit sa course sous les flonflons de la fiction bon marché.

Tous les ingrédients semblaient pourtant réunis pour faire du Truman Show la farce acide qu’il prétendait être (le jeu grotesque des acteurs secondaires, le déferlement diluvien de placements de produits, Jim Carrey), mais comme s’il craignait qu’on ne le prenne vraiment pour de la télévision, le film feint à mi-parcours de prendre de la hauteur, joue à la fiction qui pense, compile les clins d’œil méta et portraiture le téléspectateur moyen en écervelé comme pour souligner qu’il est bien du cinéma. En vain. Car, avec le recul, le verdict est sans appel : la critique de la télévision n’était qu’un argument publicitaire comme un autre, et Weir, Carrey ou Niccol (dont le scénario fut remanié vingt-sept fois à la demande du studio) moins des outsiders transgressifs que les ingrédients interchangeables d’un téléfilm coulé dans les moules de la Paramount, puis toiletté pour le grand écran. Pour autant, malgré ses balourdises, The Truman Show demeure bel et bien l’un des objets pop culturels les plus influents de la fin des années 1990 – à condition de sortir des salles obscures pour s’en rendre compte.

Truman Show

© 1998 Paramount Pictures

En deux décennies, le film aura beaucoup fait parler de lui, mais moins dans le champ où on l’attendait que du côté des cliniques.

Hérédité psychiatrique 

En deux décennies, le film aura beaucoup fait parler de lui, mais moins dans le champ où on l’attendait (celui du cinéma, voire des médias ou de la sociologie) que du côté des cliniques. Il y doit son étonnante postérité médicale à des dizaines de patients persuadés d’être les jouets d’une vaste machination médiatique, n’hésitant pas à citer The Truman Show pour décrire les symptômes de leur délire. Si bien que, d’après le Dr Joel Gold – coauteur avec son frère Ian d’un essai de psychiatrie répertoriant notamment les différents cas du « syndrome de Truman », intitulé Suspicious Mind: How Culture Shapes Madness –, le film de Peter Weir serait devenu le point de référence culturel le plus commun pour décrire, qualifier et définir ce trouble de type orwellien. Depuis 2003 et la découverte par les frères Gold de cette nouvelle forme de paranoïa, la psychiatrie s’est évidemment empressée d’innocenter le film de toute responsabilité pathogène et de circonscrire le syndrome de Truman à l’expression dernier cri d’une forme déjà bien connue de psychose : le délire grandiose – soit le sentiment que le monde a subi un dérèglement, plaçant soudain tout un chacun sur le devant de la scène. Depuis sa sortie, la surmédiatisation, la technologie et les réseaux sociaux n’ont cessé de donner à cette maladie du grain à moudre, mais The Truman Show continuerait, vingt ans plus tard, de lui faire office de terreau – plus encore que 1984 et Matrix, œuvres pourtant majeures et également citées par les patients atteints de délire grandiose, mais largement moins souvent que le film de 1998. 

Il y a au moins deux observations à tirer de cette pérennité clinique – plutôt que cinéphilique – du film de Peter Weir : premièrement, les pathologies mentales se fichent pas mal du critère esthétique (elles n’ont aucun goût, sinon elles se seraient choisi Matrix) ; deuxièmement, l’exposition réelle et durable de la télé-réalité sur l’imaginaire collectif. The Truman Show serait ainsi resté l’expérience ultime de la télé-réalité poussée à l’extrême, sa dérive jusqu’au-boutiste et indépassable. Et s’il continue d’en traumatiser certains, c’est sans doute parce qu’à l’inverse de Matrix (ancré lui aussi dans le contemporain et basé sur un postulat tout aussi paranoïaque : le monde secrètement gouverné par un malin génie), The Truman Show ne sublime jamais son concept dans une histoire originale à même d’en purger les angoisses. C’est une coquille vide, son récit ne déborde jamais des limites de son pitch. Chez les Wachowski, le monde en trompe-l’œil est une étincelle, et le cœur du film s’éloigne progressivement du postulat pour s’étendre vers un imaginaire (numérique) et la fiction. À l’inverse, le film de Weir refuse de quitter le cadre douillet de son concept de départ, buttant jusqu’à la toute fin contre le mur peint de son décor, comme un poisson dans son bocal – et de fait, aucun Morpheus ne vient jamais proposer à Truman de gober la pilule rouge (celle qui aurait peut-être fait de cette histoire un vrai film de cinéma, en confrontant, pourquoi pas, ce personnage sorti des fifties à la société américaine des années 1990). 

truman show

© 1998 Paramount Pictures

Il apparaît a posteriori que le succès du Truman Show était peut-être moins celui d’un film de cinéma que d’un format consommable sur le pouce, appelé à faire florès à la télévision puis sur Netflix.

Postérité télévisuelle

À vingt ans de distance, il convient surtout de remettre le succès clinique et populaire du film dans son contexte : celui d’une formule à sensation, l’instantané dystopique, qui n’avait alors que le grand écran pour faire ses échauffements. Aussi, il apparaît a posteriori que le succès du Truman Show était peut-être moins celui d’un film de cinéma que d’un format consommable sur le pouce, appelé à faire florès à la télévision puis sur Netflix : celui de la série Black Mirror, feuilleton d’anticipation à tendance techno-sceptique, dont le film de Weir pourrait être, aux côtés de La Quatrième Dimension, une sorte de long pilote préhistorique. Andrew Niccol n’a d’ailleurs jamais caché s’être inspiré d’un épisode de la Quatrième Dimension qui l’avait traumatisé enfant, dans lequel un homme ignorait faire l’objet d’une surveillance constante. À l’arrivée, si cela ne fera jamais du Truman Show un grand film, l’hérédité télévisuelle de sa formule incite à l’indulgence : en laissant bâiller la porte de son Center Park baudrillardien, Truman Burbank ne se contentait pas de fuir, il ouvrait plutôt la voie à d’autres cobayes fictifs appelés, comme lui, à faire les frais des scénaristes les plus sadiques – et le bonheur des téléspectateurs hypocondriaques et technophobes. 

The Truman Show

Un film de Peter Weir

1998, États-Unis, 1 h 43

Avec : Jim Carrey, Ed Harris, Laura Linney

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