De Black Mirror à The Handmaid’s Tale, les dystopies n’en finissent plus de nous promettre un futur angoissant. En un temps béni où le culte de l’apocalypse n’avait pas conquis le tout-Hollywood (même si l’air de la catastrophe était déjà bien là), l’homme et sa machine pouvaient encore valser gaiement, et se jurer amour et fidélité. Comme dans Tron, hippie électronique disneyen mis au monde par Steven Lisberger, Syd Mead et Moebius. En farfouillant dans les circuits, on a retrouvé Jules Verne et un tas d’optimistes névrosés dingues de bidouille et de LSD. 35 ans après sa sortie -synchrone avec celle de Blade Runner-, retour sur l’héritier pas si ingrat ni juvénile du psychédélisme. 

Tron

Nous revoilà en plein paradoxe. Conquis par la promesse dystopique de Blade Runner 2049, on retrouve avec allégresse ces rues pluvieuses plongées dans une nuit perpétuelle. On bénit les visions d’apocalypse célébrées par Denis Villeneuve et Roger Deakins comme on louait (certes en différé) celles de Ridley Scott et Jordan Cronenweth. Entre-temps, l’univers néo-noir a pris des couleurs. Les Replicants ont gagné des années de vie. Malgré l’évidente euphorie charriée par cette suite, héritière d’une œuvre qui a tant apporté à la science-fiction, le constat est là. Entretenue par un Hollywood atteint de « dystopite aiguë », la peur d’un chaos programmée s’est transformée en molle routine, puis en nostalgie. Regretter un futur suffocant où l’homme, dépassé par la machine, n’a plus qu’à se contenter d’un maigre espoir, sinon admirer les dégâts sur écran géant. C’est donc là notre destinée ?

À l’heure où Philippe K. Dick écrit Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, le cyberpunk n’est pas encore né que Fritz Lang et Kubrick ont déjà érigé l’intelligence artificielle en monstre de cinéma. L’espoir aurait pu naître sous la plume de William Gibson, premier à décrire l’« hallucination consensuelle », appelée cyberespace dans le recueil de nouvelles Gravé sur chrome puis Neuromancien. Mais Blade Runner est passé par là. Dès lors, deux chemins se dessinent. Le premier, emprunté par un Matrix sans concession dans sa mise en scène de l’Éden virtuel perdu de Gibson ; le second, par un guerrier électronique étonnamment guilleret.

« Le cyberespace : une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs » (Neuromancien, Wiliam Gibson)

L’évangile cybernétique selon saint Disney

Souvenons-nous de l’irréductible Tron qui, deux semaines après la sortie de Blade Runner, entonna son hymne au monde virtuel avec l’insouciance du condamné. Design kitsch à vous chatouiller la rétine. Absence totale de nostalgisme, à rebours d’un Star Wars peuplé de chevaliers et de princesses de l’espace. Rarement une production Disney aura semblé si décadente. Encore aujourd’hui, l’optimisme déplacé de Tron en fait une indéniable curiosité. Un freak que ne saurait égaler la suite, sortie en 2010.

Eu égard à la fragilité du public de 1982, le film de Steven Lisberger s’ouvre bien par le traditionnel apéritif pré-catastrophe. En tentant de hacker le système de la société ENCOM, double d’IBM dont il a démissionné, le génial Kevin Flynn (Jeff Bridges) est aspiré à l’intérieur d’un ordinateur par le MCP (Maître contrôle principal), cousin de HAL prêt à en finir avec le « culte des concepteurs ». « Je comptais attaquer le Pentagone sous huitaine », glisse l’IA. Elle persécute déjà les programmes « fanatiques » dans la grille de Tron. Après l’épreuve de l’intro ultra-technique et quelques dialogues hasardeux, Lisberger dégaine son cyber-prêche New Age. Exit la rébellion sans retour de Terminator. Matérialisé par son avatar – incarnation d’une divinité sur Terre dans la tradition hindoue –, Flynn est le messie voué à libérer la Grille. Scénario religieux qui culmine en une scène surréaliste où l’ami Tron, Moïse digital, tend les bras vers le ciel pour recevoir la « clé du monde nouveau », disque scellant l’alliance entre l’homme et l’ordinateur. Metropolis et ses héritiers érigeaient l’intelligence artificielle en transgression prométhéenne. Flynn le hacker se sacrifiera (virtuellement) pour vaincre un système obsédé par la froide perfection capitaliste et rétablir la glorieuse harmonie entre les deux mondes.

Tron

L’ultime frontière

Révolutionnaire dans son ode à la communication homme-machine, sa célébration de l’éthique hacker et sa représentation pionnière du cyberespace, Tron a remarquablement réussi à capter les fantasmes de l’époque qui allait lui succéder. L’ambition est bien sûr trop grande, en 1982, pour éviter le flop. C’est pourtant à ce moment que s’opère la bascule de l’informatique des cercles technocratiques aux premiers foyers connectés, avec la commercialisation du PC d’IBM et du Commodore 64. Humant le vent du changement, le magazine Time nomme l’ordinateur individuel personnalité de l’année dès janvier 1983. Perplexe face à sa propre création, Disney préférera promouvoir Tron comme un blockbuster pour joueurs d’arcade. Comme le documentaire qui l’accompagne (Computers Are People, Too) (), il est pourtant infiniment plus qu’un simple coup marketing.

L’optimisme béat de Tron doit beaucoup aux utopies des décennies précédentes. On peut tisser une toile de Star Trek à Jules Verne, champion du merveilleux scientifique. Penser au mythe américain de l’« ultime frontière » et s’arrêter sur le rêve cybernétique de Norbert Wiener. Là où les inquiétants Cerveau d’Acier et War Games agitent la menace d’un holocauste nucléaire, Tron épouse pleinement le credo pacifiste des années 1950. La connexion devient encore plus frappante lorsqu’on arrive dans la baie de San Francisco des sixties. En quête d’une alternative à la technocratie, les gourous de la contre-culture néo-communaliste convertis à la pensée de Norbert Wiener et Marshall McLuhan voient dans l’informatique personnelle naissante l’instrument d’émancipation tant attendu. Le germe d’un village planétaire uni « sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce« . Ceux-là sont les pionniers de la micro-informatique et d’Internet : Stewart Brand, Doug Englebart, Timothy Leary, rejoints par nombre de bidouilleurs et de hippies en quête d’un nouveau frisson. Citons aussi Alan Kay, pionnier de l’informatique moderne, engagé comme consultant quand Tron n’était encore qu’un projet indépendant. Dès lors qu’on connaît le personnage, lecteur assidu du Whole Earth Catalog de Brand, on comprend mieux l’euphorie du film et son ancrage dans la cyberculture. À la sortie de Tron, l’utopie des communautés américaines est déjà périmée. Pas de quoi envoyer le film à la décharge pour autant. Dix ans avant l’essor de l’Internet ouvert, Lisberger avait su percevoir l’idéal de liberté qu’incarnerait le cyberespace après l’Ouest sauvage et l’espace – l’ultime frontière, disait Gene Roddenberry.

Choc esthétique 

Nombreux sont ceux, en 1982, à se ronger les sangs quand Steven Lisberger vend son projet de long-métrage en kit à Disney. En cet âge sombre, un éclair de génie de Mickey a tôt fait de virer au drame, à l’image du perturbant Trou Noir. Revoir Tron, c’est mesurer à quel point l’énergie du désespoir s’est muée en force créatrice. Apprécier ce charme kitsch et ces choix esthétiques radicaux, patchwork de live-action, d’animation 2D et d’images de synthèse. Personne avant Tron n’avait imaginé pouvoir générer quinze minutes d’animation par ordinateur. Scellant l’union interdite entre artistes et techniciens, Disney mêle les séquences naïves (l’orange numérisée façon Charlie et la chocolaterie) et les trouvailles géniales. Il y a bien sûr les light cycles organiques de Syd Mead, qui serviront d’inspiration à Katsuhiro Õtomo pour Akira. Les chars et les vaisseaux numériques, contre-pieds aux maquettes de Star Wars et Blade Runner. Le voilier solaire et les combats de frisbee lumineux dessinés par Moebius. Et surtout, cette Grille, autoroute de données qui constituait une base de modélisation sur ordinateur. Avec ses canyons, lacs et autres vortex vectorisés – générés par quatre sociétés d’infographie pionnières chacune dans sa spécialité –, le monde virtuel de Tron est une merveille d’exotisme. Une ode aux limites informatiques des eighties. On sait que l’Avatar de James Cameron a rempli l’équivalent d’un disque d’un pétaoctet (1 000 To), contre à peine 330 Mo pour Tron, ce qui relève du pur et simple exploit.

Tron whole

« Qu’ils le veuillent ou non, les ordinateurs arrivent chez les gens… C’est une bonne nouvelle, la meilleure peut-être depuis les drogues psychédéliques. » (Stewart Brand)

Trip hallucinatoire

Moebius proposa de doubler chaque personnage par son avatar virtuel dans la Grille, concept repris par Ultima IV : Quest of the Avatar et les futurs jeux vidéo immersifs. Au même moment, William Gibson imaginait que l’entrée dans la matrice passait par la pose d’électrodes sur les tempes. Parlons justement de ce passage de l’autre côté du miroir. Quand, au cours de la promo d’Enter the Void, on demande à Gaspar Noé l’effet que procure la prise de DMT (ou diméthyltryptamine, une drogue psychédélique ultra-puissante), il répond : « Une expérience à la Tron. » On a beau être chez Disney, on jurerait parfois nager en plein trip sous acide. Il faut peut-être voir là l’influence (consciente ou non) de nos amis hippies électroniques, inséparables de Steward Brand et autres pionniers de la cyberculture. Par son aspect hautement expérimental, Tron se rapproche des créations psychédéliques de l’USCO. Programmer le film dans un Trips Festival n’aurait pas semblé incongru s’il était sorti plus tôt. Ici, le LSD sert à percevoir un autre monde et à libérer sa créativité. C’est précisément l’« expérience profonde » vantée par Steve Jobs. Et celle vécue par ce cher Flynn, les psychotropes en moins.

Le fait qu’une telle herbe ait poussé dans le jardin propret de Disney n’a rien d’un hasard. On sait l’obsession que nourrissait Walt Disney pour le progrès, et son acharnement à rendre le monde meilleur. Blanche-Neige, Fantasia, Vingt mille lieues sous les mers et Mary Poppins l’ont conforté dans sa conviction qu’ensemble artistes et techniciens étaient capables de tout. Bien qu’enfanté seize ans après la mort de Walt, Tron porte en lui la même innocence, la même vision qui présidait à la création de Disneyland, paradis d’imagineers où les audio-animatronics sont encore épargnés par la rébellion de Westworld. À celle, aussi, de l’incroyable Epcot, cité idéale jamais construite pour cause d’ambition démesurée. N’en restent que deux symboles : le dôme géodésique de Bucky Fuller, planté au milieu du parc éponyme après la sortie de Tron, et le Tomorrowland de Brad Bird,, autre utopie (pourtant réussie) coulée sous les dystopies et les remakes nostalgiques de Lucasfilm. Dans sa chute dans les abysses, il entraînera le troisième Tron et tout futur film d’anticipation trop audacieux.

Tron trip

Tron, l’héritage (le vrai)

« L’idée que Disney pouvait vous retourner le cerveau était incompréhensible pour une majorité de gens », raconte Steven Lisberger. De là à dire que l’apocalypse était destinée à rattraper Tron, il n’y a qu’un pas que l’on franchira. L’Académie des Oscars refusa d’accorder une nomination au film en 1982, prétextant qu’il avait triché. Terrifiée par la menace informatique, monstre prêt à dévorer l’animation traditionnelle (prophétie réalisée en 2013 chez Disney), la vieille garde du studio de Mickey s’était hâtée d’enterrer les cendres de Tron sous le tapis, comme le reste de l’industrie hollywoodienne. On connaît la suite : sa résurrection grâce à une poignée de rêveurs optimistes. John Lasseter répète que « sans Tron, il n’y aurait pas eu de Toy Story ». Pas de révélation précoce pour l’animateur Glen Keane, converti au numérique puis à la RV. Ni pour les ingénieurs, designers, concepteurs de jeux vidéo et futures stars de la French Touch qui s’en réclament.

De Tron : L’Héritage, suite décevante aux allures de remake, on retiendra malgré tout cette réflexion passionnante sur la filiation et le devenir des images : ou comment la copie, soit une certaine idée du numérique, ne peut remplacer la parenté réelle garante d’une mémoire qui nous suit dans le temps. Une manière pour son auteur, le post-Kubrickien Joseph Kosinski – qui creusera ensuite les mêmes thèmes dans Oblivion à travers le clonage –, de jongler entre hommage, variation et suite réelle, malgré un scénario et des dialogues calamiteux. Mais Tron : L’Héritage, reçu tièdement, a vite été oublié. De son aîné, on retiendra ainsi cet optimisme cathartique qui, avant la résurgence des intérêts marchands et autres débats sensibles, irriguera la sphère du numérique en profondeur : GAFA, hackers, makers, transhumanistes, apôtres de l’uberisation et de la réalité virtuelle, tous animés par la volonté de bâtir un futur réenchanté. Les Cassandre d’Hollywood peuvent bien continuer à crier.

Pour aller plus loin

Un livre : Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence, C & F Éditions, 2012.

Une vidéo : The Making of Tron

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