En 1957, aux États-Unis, les docteurs Corbett H. Thigpen et Hervey M. Cleckley, médecins psychiatres, publient The Three Faces of Eve. L’ouvrage présente le premier cas d’une femme diagnostiquée schizophrène à personnalités multiples. Dans l’Amérique de la Guerre froide, à la fois insouciante et terrifiée par la menace nucléaire, le livre fait l’effet d’une bombe. L’année suivante, il paraît en France dans la prestigieuse collection  L’Air du Temps des éditions Gallimard, sous le titre Les trois visages d’Eve. Traduit par Boris Vian, excusez du peu. Enquête dans la banlieue tranquille américaine, en forme de portrait(s). 

Image d’ouverture par David Brandon Geeting

1953, les États-Unis connaissent leur âge d’or. Père et fils ont les cheveux coupés en brosse et jouent au base-ball, tandis que la ménagère emplit son énorme réfrigérateur Shur-Kool. Le soir, la famille se retrouve pour suivre le feuilleton I love Lucy diffusé sur leur téléviseur RCA Victor Consolette, en mangeant des plateaux télé. Les gamins distribuent les journaux à vélo, en prenant soin de ne pas rouler sur les pelouses impeccables, avant de rejoindre l’école qui organise régulièrement des exercices d’attaques aériennes, la faute aux Soviets. 

Eve White, vingt-cinq ans, est une jolie jeune femme qui fait tout pour le dissimuler. D’une timidité maladive, elle coiffe en chignon sa magnifique chevelure et s’habille de manière quelconque. Seuls comptent pour elle son mari Ralph et leur gentille Bonnie, âgée de trois ans. Pourtant, le couple connaît des problèmes depuis qu’Eve a fait une fausse couche. Ralph, jusqu’alors gentil et prévenant, est devenu irritable. Il lui reproche des dépenses inconsidérées en vêtements de luxe et parfums hors de prix. Eve ne se souvient absolument pas d’avoir effectué ces achats. Un jour, n’en pouvant plus, son mari la gifle. Horrifié, Ralph s’excuse tout de suite, mais le mal est fait. Les White comprennent qu’il est temps de consulter.

Par chance, les docteurs Corbett H. Thigpen et Hervey M. Cleckley dirigent un cabinet privé en Georgie. Le premier est un psychiatre de renom, le second est une sommité dans le milieu de la thérapie, depuis qu’il a publié en 1941 Le masque de la normalité, qui fixe les critères de la psychopathie. Les White quittent donc leur gentille banlieue de Caroline du Sud et sont d’abord reçus par Thigpen.

Eve peine à se confier, mais finit par avouer de terribles migraines, suivies d’absences. Elle évoque également un rêve récurrent qui la voit immergée dans un lac aux eaux noires et putrides. Dans le cauchemar, elle a l’âge de Bonnie. Un homme, son oncle, lui empoigne la nuque et tente de lui enfoncer la tête sous l’eau. Ralph corrobore ses dires et ajoute qu’il ne s’explique pas les sautes d’humeur de sa femme. La séance s’achève, le docteur Thigpen n’entend plus parler du couple pendant un an.

Durant l’intervalle, la science-fiction prend le relais. En 1954, Philip K. Dick publie « Le père truqué ». La nouvelle décrit un petit garçon persuadé que son père est remplacé par un sosie malfaisant. L’année suivante, paraît L’invasion des profanateurs de Jack Finney qui raconte la substitution progressive des habitants de Mill Valley, une bourgade jusqu’alors paisible, par des avatars d’origine extra-terrestre. Effet d’une époque, le roman autorise une double lecture : la contamination de la population américaine par des agents soviétiques infiltrés, ou la persécution induite par le Maccarthysme. Dans les deux cas, une sévère paranoïa.

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Curieuse coïncidence ou air du temps, le cas d’Eve White va faire figure de symptôme du mal américain. Le couple retourne voir Thigpen. Eve a passé quelques temps chez sa cousine Florence qui habite à Columbia. Durant le séjour, les deux jeunes femmes se sont disputées. Florence lui reprochait des torts remontant à l’enfance, comme la fois où Eve avait brisé sa poupée en porcelaine. Les discussions s’enveniment, Eve finit par claquer la porte et retourne chez elle. Ralph la retrouve, sans savoir quoi dire. Son épouse n’a pas donné de nouvelles durant des semaines. Eve ne se souvient pas d’avoir quitté le foyer.

Au cours de la consultation la jeune femme timide laisse place à une personnalité sensuelle et provocante. Elle libère ses cheveux, découvre ses longues jambes, exige une cigarette. D’une voix rauque, elle se présente comme étant Eve Black. Celle-ci connaît l’existence d’Eve White et partage ses souvenirs. Black admet qu’elles occupent le même corps. Pour le reste, elle méprise White, la trouve assommante. Thigpen la voit alors imiter White, une parodie distincte du modèle. Black aime s’amuser, elle chante d’ailleurs du jazz dans des night-clubs. Elle ne parvient jamais à conclure avec des hommes, à cause de la nature timide de White. Black n’a jamais eu de rapports sexuels avec Ralph, qu’elle méprise, et c’est elle que Ralph a giflée. Le mari finit par admettre les différences. Black peut apparaître à volonté depuis la fausse couche de White, mais elle existe depuis l’enfance. White se faisait punir pour des choses qu’elle n’avait pas faites, comme lorsqu’on l’avait accusée d’avoir brisé la poupée de sa cousine, et passait pour une menteuse auprès de son entourage. Durant le séjour chez Florence, Black avait l’entière maîtrise du corps. « Un jour, il sera à moi », déclare-telle.

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La première (et géniale) adaptation au cinéma de L’invasion des profanateurs par Don Siegel (1956)

Thigpen fait alors appel à son confrère Hervey M. Cleckley. Ils hospitalisent les deux Eve après avoir obtenu leur accord respectif, ne sachant pas quelle est la personnalité originale. Les psychiatres improvisent des protocoles inédits de traitement, au moyen d’une caméra Super 8 et d’un magnétophone à bandes. White est ainsi mise en présence de Black et perd toute contenance. 

Thigpen et Cleckley dressent une liste d’observations qui en fait des pionniers : « processus d’effacement », « dissociation fonctionnelle », « phénomène de conscience alternée», « dédoublement de la personnalité » pour en arriver à conclure à un trouble dissociatif de l’identité, destiné à devenir célèbre sous la désignation de « trouble des personnalités multiples ».

Au fil des tests, Black apparaît comme plus stable psychologiquement que White. Les deux Eve parviennent à une trêve. Black ne perturbera pas l’existence tranquille de White, qui en retour la laissera s’amuser le week-end. White accepte, et lui attribue même un tiroir de la commode, où elle pourra ranger sa garde-robe provocante et ses rouges à lèvres agressifs. 

Mais l’accalmie ne dure pas, simplement parce que Black s’ennuie. Elle s’amuse à séduire des inconnus pour, au moment de conclure, laisser place à White qui s’éveille, terrifiée. Elle drague Ralph en se faisant passer pour son épouse. Le mari n’est pas dupe mais finit par céder. Reconnaissant l’adultère, il accordera le divorce à White. 

La situation prend un tour dramatique le jour où, ne supportant plus les pleurs de Bonnie, Black cherche à l’étrangler avec le cordon d’un store. Pour l’empêcher de nuire à sa fille, White tente de mettre fin à ses jours mais en est empêchée par Black. 

Retour à l’hôpital. White se plaint de fréquentes migraines, Black assure n’y être pour rien et l’a trouvée plusieurs fois évanouie dans la maison. Apparaît alors une nouvelle personnalité, Jane, enregistrée et filmée. Jane connaît les deux Eve qui ignoraient son existence. Elle trouve que White est une mère fantastique, et aime la liberté de Black. Durant onze mois, Thigpen et Cleckley lui font passer des tests qui ne correspondent pas aux précédentes personnalités. Jane est beaucoup plus équilibrée. Dans cet emboîtement semblable à une poupée russe, serait-elle la conscience initiale ?

Les trois personnalités quittent l’hôpital. Jane entame alors une liaison avec Earl, un gentil jeune homme à qui elle avoue sa situation. Leur romance est condamnée à plus ou moins long terme. Earl comprend et l’accepte, une situation que n’oserait jamais un soap-opera. Contrairement aux écrivains et scénaristes, la vie n’hésite jamais à en faire trop. 

Thigpen et Cleckley se trouvent quant à eux dans une situation beaucoup moins idéale. Il va leur falloir décider quelle personnalité conserver, et donc lesquelles détruire. Jane accepte de disparaître au bénéfice de White, afin qu’elle s’occupe de sa fille. White, qui la sait plus stable,  propose de laisser place à Jane si elle promet de s’occuper de Bonnie. Contre toute attente, Black est la première sacrifiée. Un jour, elle devient incohérente, sanglote, affirme avoir peur pour  la première fois de sa vie. Elle crie « Maman, ne me force pas ! Je ne peux pas le faire ! » et disparaît. 

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Affiche de l'adaptation au cinéma des Trois visages d'Eve (1957)

Apparaît alors la quatrième et ultime entité. Evelyne White raconte l’épisode fondateur. Alors qu’elle avait trois ans, et durant la même semaine, sa grand-mère était morte et la police avait retrouvé le corps d’un inconnu, démembré et immergé dans les eaux stagnantes et noires d’un lac, situé non loin de chez elle. Lors des funérailles, alors que la dépouille de sa grand-mère était exposée dans un cercueil, la fillette n’avait pas voulu se pencher au-dessus du cadavre. Lui empoignant la nuque, son oncle l’avait obligée à le faire. Fusionnant le fait-divers du lac et le contexte des obsèques, son esprit avait éclaté. Un événement déclencheur, pour une conscience à l’origine fragile.

Thigpen et Cleckley privilégieront Evelyne White, sans toutefois être certains d’être confrontés à la personnalité initiale. Peut-être s’agissait-il d’une synthèse, la « combinaison des personnalités séparées ». D’ailleurs, Evelyne White s’occupera de Bonnie sans jamais la considérer comme sa fille.

En 1957, l’histoire fera l’objet d’une adaptation à l’écran. Les trois visages d’Eve, écrit et réalisé par Nunnaly Johnson, une version largement édulcorée, avec un happy end destiné à rassurer le public. L’interprétation par Joanne Woodward, terriblement fade dans le rôle de Black, lui vaudra un oscar. 

Reste la véritable patiente, Christine Costner Sizemore, dont les Eve sont des identités d’emprunts. La soudaine notoriété lui empoisonnera l’existence. Ses vies s’en trouveront brisées. 

Les trois visages d'Eve

De Corbett H. Thigpen et Hervey M. Cleckley

Gallimard, 1958

Collection Air du Temps

 

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