Pendant près de dix ans, le très beau scénario de Triple Frontière aura passé des mains de Kathryn Bigelow à celles de J.C. Chandor, et Netflix remplacé la Paramount, trop frileuse à l’endroit d’un film qui semblait prendre son temps. Triple Frontière appartient à cette longue lignée que l’on pourrait faire remonter loin : d’un temps où la puissance des machines n’avait pas soustrait les corps à leur inévitable pesanteur. On parle ici du genre par excellence – on ne dit pas pour rien « moteur… action ! » ; un tel sésame vers le cinéma se mérite : un film d’action donc, qui fait du corps son moteur. Où l’action va de A à B, se meut sans cesse de causes en effets.

Du temps qu’il faut pour qu’un mouvement s’achève : voici de quoi sont faits les grands films d’action, qui sauront toujours ce qu’ils doivent à Muybridge ou Etienne-Jules Marey (ces pionniers du cinématographe). On peut remonter loin, donc, mais contentons-nous de Rambo (Ted Kotcheff, 1981), dont Triple Frontière retrouve les accents héroïques et dérisoires. Fût-il hors-norme, voilà un corps sublimé autant que supplicié, un symbole autant qu’une pesanteur de tous les instants. Comme d’un homme tel que lui, on dit ces films d’action parce que c’est la seule chose qui les intéresse – voir un corps agir, le réel en ligne de front. Ils prennent tout leur temps pour que ce mot ait un sens et trouve une incarnation.

Le dernier film de J.C. Chandor est de ceux-là. C’est l’histoire de corps surentraînés qui se retrouvent à porter des sacs. Chandor les aborde en longs plans patients, soucieux de donner à chacun son épaisseur, le temps de discussions qui font l’essentiel de leur activité à l’écran. Ce sont tous des hommes au travail, incapables de ne rien faire d’autre que ce qu’ils ont appris. Anciens des Forces Spéciales devenus mercenaires, ils tentent d’en tirer fortune pour une ultime mission qui doit les conduire à braquer le repaire surprotégé d’un narcotrafiquant. La grande idée du film, ce n’est pas seulement de faire du casse (tout en silence, sous la pluie) un morceau de bravoure (on est certes venus pour ça, mais c’est bien le moins d’en attendre une mise en scène, dit autrement un angle d’attaque), c’est de faire du butin ainsi amassé sans encombre, un progressif boulet. D’abord éthique. C’est aussi l’histoire d’une poignée d’hommes dont on se dit qu’ils n’ont plus d’illusions, soucieux de ménager la morale avec leurs désirs, qui trouveront pourtant le réel sur leur chemin. Ensuite et surtout, physique : l’argent est un poids concret, sous la forme de centaines de sacs qu’il faudra transporter au-delà des montagnes, jusqu’à la mer. Il faudra donc certes jouer des muscles, mais aussi argumenter sur la manière de procéder, inventer sans cesse une stratégie commune.

« C’est là le secret : l’action se soutient toujours d’une parole ; celle que l’on donne comme celle qui l’accompagne. »

Pour un cinéma parlé

C’est là le secret : l’action se soutient toujours d’une parole ; celle que l’on donne comme celle qui l’accompagne. Les grands films du genre savent que pour gagner en charisme, ils doivent ainsi confronter le mutisme proverbial du héros d’action, avec un certain bavardage. Non pas l’art de la punchline qui se contente d’une adéquate économie de mots, mais une forme de discours patient, repris plusieurs fois sur le métier, qui tresse une psychologie minimale au gré des échanges, avec ce que le réel offre d’obstacles imprévus à ces corps surpuissants. D’où la part d’humain qui d’un coup fait frémir la gestuelle parfaite du robot.

Cet avènement semble être constamment dans la ligne de mire de J.C. Chandor. Beau programme qui fait tout l’attrait de Triple Frontière. Parce que sa tentation behaviouriste ne saurait faire long feu, il faut se concentrer sur ce que disent ces hommes taiseux, que la guerre a rendus aphasiques à l’endroit du réel. Ils ne sont plus de notre monde et pourtant ils doivent faire avec ; c’est leur tragédie et notre joie. Voilà le vrai sujet de Triple Frontière, son sujet en or : comment la psychologie, donc les dialogues, comment une langue longtemps laissée hors-champ, reprend ses droits à l’heure d’un jugement qui pourrait être dernier. Et comment des acteurs chargés d’en porter la vraisemblance, se cognent ainsi au cordeau d’un montage, à l’exigence d’une mise en scène, d’un plan trop lointain.

triple frontière

En haut : Oscar Isaac dans Triple Frontière ; en bas : Ben Affleck dans Triple Frontière

C’est que Chandor ne les laisse jamais en paix, ces hommes perdus au milieu du monde, de leurs désirs sans fin comme de leur morale circonstancielle. La force de sa mise en scène est de toujours mettre le corps de ses acteurs au centre névralgique de l’image, fût-ce dans la mêlée. Toujours, elle sait circonscrire l’action à un lieu, dont elle prend la mesure et distribue les enjeux. Une discothèque où se sont réfugiées les petites mains d’un trafiquant qu’il va falloir déloger, une villa au cœur de la jungle, laissée vacante le temps d’une virée à l’église, réduite ainsi à quelques gardes du corps qu’il faudra silencieusement surprendre ; ce sont là des lieux communs du film d’action, des scènes à faire. Chandor choisit de les cantonner dans la première partie de son film, pour s’attacher ensuite et surtout à l’errance de ses personnages. Tout ensemble empêchés et contraints d’avancer, non plus maîtres incontestés des lieux mais devant les subir sans cesse ; c’est tantôt un hélicoptère récalcitrant, tantôt un relief escarpé, ici un champ de coca où l’argent s’est échoué au milieu des paysans, là un bivouac où le feu est interdit sous peine d’être repérés. Toutes situations qui rassemblent ces hommes au plus fort de leurs compétences, comme de la perte progressive de repères qui lentement s’annulent à mesure que le réel reprend ses droits. D’où l’impavidité des lieux, ce regard froid que semble leur appliquer Chandor : rien d’autre que la souveraine indifférence d’un monde ainsi redécouvert comme pure présence (une attention au paysage qui fait l’essentiel des films dont on parle), réponse silencieuse au désir sans fin des hommes.

Les action men de Triple Frontière

Ceux-là nous offrent un miroir aussi subtil que subreptice. Le temps d’une balle perdue comme d’une ultime interrogation, ils font de nos vies le résumé de ce qu’elles pourraient être, si seulement nous avions eu l’occasion de regarder plus loin. Ce plus loin s’afflige cependant en horizons perdus, sur la crête d’une jungle ou l’arrête d’une montagne des Andes. Eux ont des sacs à porter, leur désir les tient cloués au sol sous le poids du concret : l’argent les a bannis du silence ; les voici qui discutent sur ce que la vie vaut d’être vécue sous ce poids qui les porte, en même temps qu’il les fait tomber. Nous regardons ainsi à quoi nous aurions pu ressembler ; à quoi nous ressemblons finalement ; nous les voyons, ces frères épuisés par ce cinéma qui décidément, nous empêche de nous croire meilleurs que nous sommes.

Triple Frontière

Un film de J.C. Chandor

USA, 2019 – 2h05

Avec: Oscar Isaac, Ben Affleck, Charlie Hunnam, Garrett Hedlund, Pedro Pascal

Disponible sur Netflix

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