En à peine quelques bandes dessinées, le scénariste Tom King est devenu un incontournable des comics, dans la droite lignée d’Alan Moore et de Frank Miller. Auteur primé de The Vision et de Mister Miracle, il a profondément renouvelé la figure super-héroïque en lui apportant une dimension philosophique inédite. Avec lui, les justiciers ont beau être dépressifs, voire suicidaires, ils n’aspirent pourtant qu’à une seule chose : le bonheur.

Aux États-Unis, l’industrie des comics comprend un grand nombre de scénaristes et dessinateurs qui bénéficient d’une certaine notoriété auprès des lecteurs assidus du monde des super-héros. Plus rares, en revanche, sont ceux qui parviennent à attirer l’attention de médias culturels généralistes. Ainsi, par exemple, Jack Kirby ou Stan Lee ont acquis la reconnaissance grâce à leur rôle dans l’univers Marvel, tandis qu’Alan Moore et Frank Miller ont connu un grand succès critique et commercial dans les années 1980 avec Watchmen et The Dark Knight Returns.

Ces dernières années, peu d’auteurs ont émergé de la sorte auprès du grand-public, la critique généraliste s’attachant plus généralement à mettre en valeur des personnages novateurs (la plus récente étant Miss Marvel, justicière de confession musulmane) aux dépens de leurs créateurs. Pourtant, depuis quelques mois, le scénariste Tom King semble prendre un chemin identique à celui de ses confrères cités plus haut. En effet, en à peine quelques bandes dessinées, l’auteur a rapidement bénéficié d’une large médiation critique  ̶  l’une de ses dernières œuvres traduites en français, Mister Miracle, a même été chroniquée dans Les Inrocks et Libération. À cela s’ajoutent les nombreuses récompenses que le scénariste a obtenues au fil de sa courte carrière, notamment à l’occasion de la dernière cérémonie des Eisner Awards en juillet 2019, durant laquelle il a remporté pas moins de quatre prix.

Cette rapide notoriété s’explique par plusieurs facteurs, en dehors même des qualités certaines de l’auteur. Son parcours atypique d’ancien étudiant en philosophie devenu agent de la CIA et ayant fait la guerre en Irak est ainsi régulièrement mentionné  – ce conflit sera d’ailleurs au centre de son œuvre Sheriff of Babylon. De même, en optant généralement pour le format de la série limitée (qui s’oppose au rythme classique des comics de l’ongoing serie, c’est-à-dire des séries toujours en cours de parution et qui, depuis des décennies, sont sans cesse reprises par de nouveaux auteurs), il a pu produire en peu de temps nombre de récits qui s’inscrivent dans une véritable cohérence, tant par leurs thèmes que par leur forme.

De 2015 à nos jours, King a en effet créé plusieurs bandes dessinées particulièrement représentatives du regard original qu’il porte sur la figure super-héroïque. Dans Omega Men (2015), il met en scène le rapprochement de Green Lantern avec une cellule terroriste au sein d’un vaste conflit interstellaire qui n’est pas sans rappeler les grandes guerres de notre époque. L’année suivante, il publiera The Vision, série de douze épisodes illustrée par Gabriel Hernandez Walta qui s’attache à dépeindre le quotidien de la Vision, androïde membre des Avengers, dans une banlieue traditionnelle américaine avec la famille robotique qu’il s’est créée à cet effet. Dans les douze chapitres de Mister Miracle (2017-2018), l’auteur traite avec le dessinateur Mitch Gerads de la dépression du justicier éponyme après sa tentative de suicide : Mister Miracle y apparaît tiraillé entre sa vie de jeune adulte et sa condition de fils de dieu d’un monde parallèle (le fameux quatrième monde inventé par Kirby), embourbé malgré lui dans une guerre incessante entre différentes divinités.

Tom King

Vie banlieusarde et quête du bonheur chez les super-héros - The Vision n°1, Tom King/ Gabriel Hernandez Walta, 2016, Marvel Comics

Enfin, citons, pour finir, son travail sur la série Batman qu’il scénarise en parallèle depuis 2016 et qui se compose actuellement de plus de soixante dix épisodes. Alors que King s’attelle généralement à des récits limités à une dizaine de numéros, Batman constitue une véritable pierre angulaire dans son parcours, lui permettant d’interroger sur le long terme la croisade suicidaire du Dark Knight, la folie qui émane de ses aventures et, chose plus rare, sa quête désespérée du bonheur.

Dans l’univers mélancolique de Tom King, même le Joker, clown criminel par excellence, a perdu le goût de rire.

Super-héros au quotidien

Tom King s’est également fait connaître grâce à sa manière originale d’aborder la figure super-héroïque sous l’angle de l’intime et du quotidien. Les personnages souffrant d’un mal-être existentiel, omniprésents dans son œuvre, lui permettent en effet d’émailler ses récits d’une véritable touche personnelle, voire autobiographique. Ainsi, Virginia, épouse androïde de la Vision, est une sorte de desperate housewife à l’aune super-héroïque, souffrant dès le début de la série d’un malaise qu’elle ne peut expliquer dans le confort pourtant parfait de sa vie banlieusarde. De même, Mister Miracle se dédie à la progressive guérison du justicier éponyme, dans une mouvement presque thérapeutique où sont mis en balance ses souvenirs d’enfance, ses différentes figures paternelles, mais aussi, à travers la naissance de son fils, son rapport à l’avenir. Enfin, de nombreux épisodes de son Batman sont consacrés à Gotham Girl, alliée du héros devenue dépressive à la suite d’une manipulation d’un de ses ennemis et de la perte de sa famille. Dans cet univers mélancolique, même le Joker, clown criminel par excellence, a perdu le goût de rire, comme en témoigne l’arc narratif « La Guerre des rires et des énigmes ».

Dans chacun de ces cas, la dépression est perçue dans le registre de l’intime, comme un point de rupture dans la mécanique bien huilée du quotidien. Plus que n’importe quel autre scénariste, King prend soin de dépeindre la vie routinière des super-héros, que ce soit sous leur masque ou dans leur vie civile. Les scènes d’action elles-mêmes sont mises au second plan, au profit de conversations de couple et de monologues introspectifs qui vont parfois jusqu’à occuper la totalité d’un épisode. Ainsi, certains chapitres de Mister Miracle sont entièrement dédiés à la vie du héros avec sa femme Big Barda, comme par exemple lors de la naissance de leur fils. Idem pour The Vision, pour laquelle l’auteur emprunte énormément à la structure de la série télévisée, suivant la trajectoire parallèle de chacun des membres de la famille, que ce soit dans leur pavillon, dans les rues ou encore au lycée des enfants. Même dans Batman, le quotidien parvient parfois à supplanter la croisade du héros : certains épisodes traitent ainsi plus particulièrement de l’histoire d’amour du Dark Knight avec Catwoman, tandis que d’autres suivent par exemple le rythme d’un dîner surréaliste à l’occasion duquel Bruce Wayne a invité tous ses ennemis.

Tom King

Le dîner surréaliste de Bruce Wayne avec ses ennemis - Batman n°29, Tom King/Mikel Janin, 2017, DC Comics

À l’inverse d’un comic book traditionnel de super-héros, l’épisode est vu chez King comme une unité véritablement autonome, sorte de micro-récit à l’intérieur d’une narration plus globale. Le cliffhanger y est ainsi moins systématique, de même que les scènes d’action sont régulièrement résumées en une case, comme dans The Vision, voire reléguées hors-champ, à l’image de certains passages de Mister Miracle. En miroir, les lieux de l’intime, espaces d’habitation et autres refuges, y atteignent une importance rare, les personnages prenant grand soin à leur aménagement, comme une métaphore du travail de King lui-même, davantage centré sur les tourments intérieurs des super-héros que sur leur croisade. Dans Heroes in Crisis, encore non traduit en France, l’auteur va même jusqu’à imaginer le Sanctuaire, lieu de réhabilitation dans lequel les héros de la galaxie DC peuvent soigner leurs maladies mentales lorsqu’ils ne sont pas au combat, preuve, s’il en est, de l’angle d’attaque novateur que privilégie le scénariste, y compris lorsqu’il s’occupe de personnages emblématiques comme Batman ou Harley Quinn.

Dans ce monde tout à la fois routinier et hors-norme, la dépression dont souffrent les héros de Tom King a valeur de révélation des « illusions du quotidien » dont parle Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe.

Les super-héros de l’absurde

Cette mise en avant du quotidien super-héroïque permet à Tom King de fournir une vision inédite du rôle du justicier masqué. La routine dans laquelle sont pris ses personnages apparait en effet bien rapidement comme une prison qu’il s’agit d’appréhender d’une manière ou d’une autre. La vie banlieusarde de la Vision en est une métaphore idéale, tant elle sert à dire cette implacable régularité du quotidien. De même, les aventures nocturnes de Batman, remplies de combats avec les criminels, y sont croquées avec un caractère répétitif similaire. « C’est comme ça chaque nuit ? » demande Catwoman lorsqu’à l’occasion, elle lui vient en aide. « Non, pas chaque nuit », lui répond ce dernier, « mais souvent. » Cette forme de lassitude par rapport à la fonction super-héroïque se retrouve dans toutes les œuvres de Tom King. Elle est de plus marquée par l’usage fréquent de plans fixes et de « gaufriers » (planche de neuf cases aux mêmes dimensions) qui reflètent, par cette régularité extrême, l’enfermement du quotidien. Cette structure est même omniprésente dans Mister Miracle, figurant une prison abstraite dont le héros tente en vain de s’échapper. La métaphore devient explicite à l’issue d’Omega Men, lorsque le héros, également auteur de comics, compare le quadrillage des bande dessinée aux barreaux d’une cage.

Le quotidien super-héroïque étant ainsi dénaturé par sa répétition, le rôle du justicier est rapidement perçu comme une profession qu’on exerce avec ennui et détachement. Il en résulte un certain sentiment d’absurdité, notamment dans Mister Miracle, lorsque par exemple le couple discute de l’aménagement de leur appartement tout en menant une guerre contre des divinités maléfiques. Ainsi distanciés, leurs conflits y paraissent presque désuets, d’autant plus que leurs ennemis n’ont d’ennemi que le nom, n’hésitant pas à rendre visite aux héros au moment de la naissance de leur enfant. Ces situations paradoxales se retrouvent dans toutes les bandes dessinées de King, celui-ci ne cessant de jouer sur des écarts incongrus inspirés de la littérature de l’absurde. Les aventures de Batman sont par exemple rythmées par les devinettes et autres comptines du Joker ou du Riddler qui, fondées sur le non-sens, rapprochent plus que jamais la ville de Gotham City du Pays des Merveilles de Lewis Carroll. De même, Mister Miracle, accusé de trahison par son peuple d’origine, sera jugé à l’occasion d’un procès qui n’est pas sans rappeler l’œuvre du même nom de Kafka. Dans cette perspective, certaines images prises isolément frappent par leur incongruité, tels par exemple Batman et le Joker priant ensemble ou encore Virginia Vision détruisant sa maison en arguant à ses enfants que tout va bien.

Tom King

Omega Men et le secret du gaufrier : entre prison mentale et enfermement du quotidien - Omega Men n°12, Tom King/Barnaby Bagenda, 2016, DC Comics

Dans ce monde tout à la fois routinier et hors-norme, la dépression dont souffrent les héros de Tom King a ainsi valeur de révélation des « illusions du quotidien » dont parle Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Car en effet, tout chez lui tient à ce sentiment d’absurdité, « cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » que Camus traite dans son essai. Cette question philosophique semble même être la ligne directrice de King, lui qui fera dire à la Vision que « chercher à atteindre un but inatteignable par des moyens absurdes est la voie de la liberté. » Et de fait, il y aurait énormément à dire de l’influence de Camus sur cet auteur, tant son travail évoque de nombreux points abordés dans Le Mythe de Sisyphe, à commencer par le thème du suicide, omniprésent dans ses comics, et qui, selon l’écrivain français, constitue le seul « problème philosophique vraiment sérieux. » Car le suicide, en ce qu’il traduit l’impuissance de l’individu face à un monde jugé irrationnel, dévoile du même coup ce sentiment d’absurdité de l’existence. C’est ainsi tout le propos de Mister Miracle, lui qui a tenté de se suicider pour, selon ses dires, « échapper à la mort » et qui, par la suite, sera nourri de cette impression que « quelque chose ne colle pas. » Il en va de même pour Batman qui définit sa carrière comme « le choix d’un enfant. Le choix de mourir. » Pour ces héros, la mécanique du quotidien est ainsi révélatrice du caractère absurde de leurs combats incessants et, plus largement, de leur rapport au monde.

Images de l’absurde dans Batman - Batman n°48, Tom King/Mikel Janin, 2018, DC Comics

Dès lors, comment accepter ce sentiment d’absurdité ? Comment y entrevoir une autre alternative que le suicide ? Si Camus a basé son essai philosophique sur ces questions, il semblerait que King en ait fait le fondement de ses comics, en particulier Mister Miracle. Sous son regard, les super-héros, pris dans leur croisade répétitive et leurs guerres insolubles, sont des Sisyphe en puissance, ce héros de la mythologie grecque condamné à « rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne » et dont Camus fait le symbole de sa réflexion sur l’absurde. Tout l’enjeu reviendrait alors à accepter cette condition.

Le bonheur de Batman, c’est également la source de toutes les craintes du Joker, ainsi que le clown l’explique à Catwoman.

Il faut imaginer Batman heureux

Camus conclut son essai sur cette phrase : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » C’est que le héros, en acceptant son destin absurde, en niant les dieux et en soulevant les rochers, trouve selon lui une certaine félicité. Dans une mesure semblable, les héros de Tom King sont également pris dans cette quête du bonheur. Si la chose est évidente dans Mister Miracle où le héros finit par se révolter contre le monde divin dont il provient pour se concentrer sur sa vie de famille (face à l’absurde, « je me révolte, donc nous sommes », écrit Camus dans L’Homme révolté), elle est également de mise lorsque l’auteur s’occupe de Batman. En effet, sous sa houlette, jamais le bonheur n’a été aussi important aux yeux de ce super-héros pourtant généralement dévoué à sa seule mission, comme le montrent notamment son histoire d’amour avec Catwoman et la préparation de leur mariage. Cette question fait même l’objet de tout un arc narratif, lorsqu’un de ses alliés lui offre la vision d’un monde où ses parents ne sont pas morts et où lui, enfin entouré et heureux, est plongé dans un chaos dont il n’a pas conscience. Le bonheur de Batman, c’est également la source de toutes les craintes du Joker, ainsi que le clown l’explique à Catwoman : « Si vous vous mariiez, s’il trouvait le bonheur… Il n’y aurait plus de regard froid, de costume, de chauve-souris… »

Si pour le Dark Knight, cette quête paraît désespérée, il n’en reste pas moins que le simple fait d’imaginer Batman heureux laisse entrevoir une dimension du personnage qui jusque-là n’avait été que peu exploitée  ̶  peut-être la seule déconstruction possible pour ce sombre personnage, car, finalement, la seule lumineuse. Dans cette mesure, l’intimité que privilégie King pour ses héros devient pour eux une manière d’accepter, comme Sisyphe, la condition absurde de leur existence. Ainsi, Mister Miracle ne tentera pas de s’échapper de son quotidien. De même, il n’essaiera pas de briser le gaufrier qui l’emprisonne. A mesure que l’on avance dans le récit, cette structure restera la même et ce jusqu’à la guérison du héros. Mais plutôt que d’évoquer l’enfermement, elle finira par symboliser le lieu enfin accepté de l’équilibre amoureux, avec, en arrière-fond, un foyer fraîchement rénové. Dès lors, la quête de Mister Miracle fait écho à celle de Batman, si ce n’est qu’elle trouve une issue plus heureuse, dans cette manière d’apprivoiser, enfin, ce sentiment d’absurdité.

Depuis qu’il existe, le genre super-héroïque est marqué par sa (trop) grande répétitivité. Or, en faisant de cette redondance le cœur même d’une réflexion philosophique sur l’existence et l’irrationnel, Tom King le renouvelle de manière catégorique. En privilégiant de la sorte l’humain au justicier, l’auteur dote en effet les super-héros d’une épaisseur existentialiste peu commune chez eux. Son propos est ainsi révélateur d’une œuvre extrêmement cohérente que ses prochains travaux, Superman Up in the Sky et Strange Adventures, devraient encore consolider.

Le procès kafkaïen de Mister Miracle - Mister Miracle, Tom King/ Mitch Gerads, 2017-2018, DC Comics

A lire

  • Sheriff of Babylon – Scénario : Tom King/Dessin : Mitch Gerads, DC Comics/Urban Comics
  • Omega Men – Scénario : Tom King/Dessin : Collectif, DC Comics/Urban Comics
  • La Vision, vol.1 & 2 – Scénario : Tom King/Dessin : Gabriel Hernandez Walta, Marvel Comics/Panini
  • Batman Rebirth, vol.1 à 8 – Scénario : Tom King/Dessin : Collectif, DC Comics/Urban Comics
  • Mister Miracle – Scénario : Tom King/Dessin : Mitch Gerads, DC Comics/Urban Comics

A paraître en français

  • Heroes in Crisis – Scénario : Tom King/Dessin : Mitch Gerads et Lee Weeks, DC Comics/Urban Comics
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