Ne cherchez plus : c’est l’événement 2018 en bande dessinée. En tout cas, c’est le nôtre. Après treize ans d’absence, Théodore Poussin revient nous donner de ses nouvelles. À l’occasion de la renaissance de sa série culte, Frank Le Gall a distillé tout son savoir-faire pour obtenir un nectar à nul autre pareil. Comme les précédents, et peut-être plus que jamais, ce nouvel opus est palpitant, poétique et aventureux. Ses nuances aromatiques nous font naviguer parmi les eaux tumultueuses d’une modernité qui ne s’est jamais départie du classicisme. Rencontre. 

Ouvrir le dernier album de Théodore Poussin, c’est retrouver un vieil ami qu’on avait perdu de vue mais qu’on n’avait jamais pu oublier. Théodore Poussin est l’un des derniers grands héros de la bande dessinée franco-belge. Il s’inscrit à la fois dans cette tradition (un nom qui prête à sourire, un gros nez, une coiffure reconnaissable entre toutes – quelques cheveux, un peu comme Fantasio) tout en regardant ailleurs : la grande littérature d’aventure, entre Robert Louis Stevenson et Joseph Conrad. Si la saga garde ses racines dans le merveilleux enfantin d’où elle est issue, elle aborde aussi des thèmes plus adultes avec profondeur et talent. Plus d’une décennie sans nouvel album, c’est un peu long, surtout quand on aime. Certains nécrologues compulsifs en ont profité pour annoncer la fin de la série. Frank Le Gall s’en amuse : « J’ai lu ici et là que Théodore Poussin était terminé. Hé, quoi les mecs ? Il suffit que je m’absente un peu, que je parte faire deux ou trois autres trucs, et quand je reviens ma série est terminée ? Ce n’est pas très gentil ! Pour les médias, il faudrait être là en permanence. Je l’ai été pendant des années, laissez-moi respirer un peu ! » 

Portrait de l’artiste en amateur

D’autant que l’auteur n’a pas vraiment pris de vacances. Il a beaucoup joué de musique, il a peint, il a écrit, il a continué à dessiner… Au début des années 2000, il avait entamé une collaboration avec Benjamin Biolay, qui s’annonçait fructueuse. Elle s’est concrétisée avec Salle des pas perdus (2001), le premier album de la sœur du musicien, la chanteuse Coralie Clément. Le Gall s’y essaie au duo façon Nancy & Lee (« Le Dernier Train ») et signe le titre « Lou ». Les deux hommes finissent par s’éloigner, mais le créateur de Théodore Poussin n’a jamais abandonné cette passion si profondément chevillée au corps et au cœur. Auteur de bande dessinée est un métier solitaire, propice à entretenir des rapports privilégiés avec la musique. L’atelier de Le Gall, qu’il partage à domicile avec sa compagne, la talentueuse Ève Tharlet (entre autres dessinatrice de la série Monsieur Blaireau et Madame Renarde), est cerné par les disques – que des bons crus, bien sûr. Multi-instrumentiste, compositeur et parolier (de préférence en anglais), il se cache derrière le groupe The Lovegeties et réalise confidentiellement un premier album éponyme en 2016, joyau de pop baroque inspiré par The Beatles ou encore The Left Banke.

Sur le plan des beaux-arts, il s’exerce régulièrement à la peinture, sans doute marqué par l’expérience des couleurs directes sur l’inoubliable album La Vallée des roses (1993). En 2015, il expose à la galerie Huberty & Breyne, à Bruxelles, une magnifique série à l’aquarelle et à l’acrylique, inspirée par l’univers de Théodore Poussin. Mais ce n’est qu’une mince partie de son travail en la matière. Il n’a pas abandonné la bande dessinée pour autant, puisqu’il a aussi imaginé le scénario de Là où vont les fourmis (2016), l’ultime album du regretté Michel Plessix. Cerise sur le gâteau, il a écrit un vaste roman, La Cantina. Un artiste complet. « Pour le moment, ce roman est dans un tiroir. Mais ce n’est pas grave, car pour moi, le principal, c’est d’écrire : j’y tiens. De ce point de vue, je ne veux pas redevenir un professionnel avec son éditeur attitré et un lectorat qui vient lui dire : ‘‘J’ai moins aimé votre nouveau roman, parce que…’’ J’aurais envie de répondre : ‘‘Écoute, je t’emmerde, si tu as moins aimé celui-là, tu n’avais qu’à ne pas lire les autres ! Fous-moi la paix !’’ C’est comme ce que je fais en peinture. Ce que je peins, je le peins pour moi. Je n’ai aucune envie d’exposer mon travail et qu’un certain public vienne me casser les pieds en me faisant ses commentaires. Je travaille pour moi. Il ne faut pas oublier que j’ai été professionnel à seize ans. C’est à cet âge que j’ai commencé à publier des bandes dessinées. Toute ma vie j’ai été un professionnel, et je découvre maintenant le plaisir d’être un amateur. Je fais de la musique, je peins, j’écris en amateur. Bien sûr, j’ai envoyé mon manuscrit à une poignée d’éditeurs : les plus gros. Mais je n’ai pas cherché à l’éditer à tout prix. Je n’ai pas insisté. L’important, c’est que cette chose existe. Elle m’a enrichi. Elle a plu aux amis qui l’ont lue. Ça me suffit. Sinon, je guetterais les critiques, je serais triste parce qu’il n’y en aurait pas ou parce qu’elles diraient que le roman de Le Gall n’est pas renversant. »

Poussin

Théodore Poussin en jaune, technique mixte sur papier. Œuvre signée et vendue sur le site de la galerie Huberty & Breyne, à Bruxelles.

On comprend mieux pourquoi le dessinateur s’est retiré au fin fond de la Bretagne. Ce Far West hexagonal lui a permis de se ressourcer et de se recentrer sur lui-même et sur son désir débordant de création, loin de l’agitation contemporaine et du feu dévorant des projecteurs. La Cantina raconte quelque chose dans ce genre : « C’est un roman qui n’a rien à voir avec ce que je fais en bande dessinée. Il repose sur un huis clos dans le désert de Sonora, au Mexique, avec quatre personnages. L’action se déroule dans les années 1960 et elle est imprégnée par la culture de cette époque : The Beach Boys, les hippies, le festival de Monterey… Je ne saurais pas le comparer à quoi que ce soit, mais disons qu’il y a dans l’écriture un peu de Tom Sharpe ou de James Patrick Donleavy, sans pour autant partager leurs thématiques. Je vois ces auteurs en quelque sorte comme des enfants d’Ionesco qui ferait de la littérature romanesque. J’ai voulu me conformer à cette idée. Le style est parfois raffiné, parfois ordurier, mais il est en réalité consacré à la description bien détaillée d’un état dépressif. Je dresse le portrait d’un dépressif profond. Pour être passé par là, je sais de quoi je parle. »

Rarement autant que dans Le Dernier Voyage de l’Amok, Frank Le Gall n’a su doser avec un tel équilibre l’intensité du suspense et le souffle profond de la poésie.

L’art de la thérapie

Dans son essai dessiné, le très beau Désœuvré (2005), Lewis Trondheim, qui est à l’époque en pleine période de doute, s’interroge sur la raison pour laquelle la plupart des grands auteurs de bande dessinée sont ou ont été dépressifs. Sans doute que tous les artistes sont amenés à traverser une baisse de régime d’une façon ou d’une autre, mais, en raison de son caractère ingrat et des conditions de travail éprouvantes, le neuvième art est peut-être plus exposé encore. Après le fabuleux diptyque La Terrasse des audiences (1995-1997), Théodore Poussin commence à moins se vendre. Alors que Novembre toute l’année (2000) et Les Jalousies (2005) sont des livres géniaux, leur subtilité et leur finesse passent presque inaperçues. Avec ces albums, Le Gall tend vers un classicisme intemporel tout en interrogeant avec beaucoup de modernité et d’audace les problématiques de la narration et de la mise en scène. Il construit des cathédrales avec des allumettes et le public cherche où se trouvent les poutres.

Le coup de grâce est porté deux ans plus tard avec sa reprise en one shot de Spirou. À l’époque, le cahier des charges de la collection « Spirou vu par » chez Dupuis impose aux auteurs de ne pas représenter le célèbre personnage dans son costume traditionnel de groom. Refusant de céder à une pseudo-modernité, Le Gall contourne la contrainte en imaginant une formidable histoire de voyage dans le temps qui projette les héros de la série à la fin du XIXe siècle. Sans doute la meilleure relecture de Spirou, celle-ci est pourtant totalement éclipsée l’année suivante par Le Journal d’un ingénu d’Émile Bravo ou encore Le Groom vert-de-gris de Schwartz et Yann trois ans après… dans lesquels Spirou a retrouvé son uniforme rouge, noir et or ! Le Gall en conçoit quelque amertume et un certain découragement face une tâche qui lui paraît de plus en plus vaine et absurde – non pas en soi, mais vis-à-vis des réalités éditoriales de l’époque. C’est sans doute pourquoi il emprunte alors un itinéraire buissonnier vers d’autres activités artistiques, jalousement conservées à l’abri des regards extérieurs qui pourraient en ternir l’éclat. On peut ainsi supposer qu’à ce moment l’auteur n’avait plus le feu sacré pour la bande dessinée et qu’il ait voulu en rechercher la chaleur ailleurs. Mais pour autant, il n’a jamais été question d’abandonner Théodore Poussin. « Jamais je n’arrêterai la série », affirme Le Gall. Mais il fallait passer par autre chose pour y revenir. Si La Cantina est le roman incandescent de la dérive, de la détresse et du refoulement, le retour de Théodore Poussin est le récit d’une reconquête. Ce pourrait être la transition secrète entre les deux : la trajectoire d’une guérison.

Au début de cette nouvelle aventure, Le Dernier Voyage de l’Amok, Le Gall a représenté son héros et ses compagnons Novembre et Martin dans un état déplorable, déguenillés, mal rasés et sales. Bien sûr, dans le récit, ce sont devenus des vagabonds, mais un individu profondément dépressif n’a pas d’autre apparence. Par la suite, Théodore remonte miraculeusement la pente, avec une détermination presque surnaturelle. Alors que l’action est finalement assez peu présente dans l’album, il s’en dégage une énergie folle, non dénuée de grâce et de sérénité. Rarement Le Gall a su doser avec un tel équilibre l’intensité du suspense et le souffle profond de la poésie : « Plein de gens pensent encore que c’est le dernier album de la série, que je ne l’ai reprise que pour mieux l’arrêter ici. Pas du tout ! Simplement parce qu’il y a ‘‘le dernier voyage’’ dans le titre, on pense que c’est la fin de Théodore Poussin, mais il faut le prendre au sens propre : c’est seulement ‘‘le dernier voyage de l’Amok’’, le bateau et rien d’autre. Il paraît aussi que le récit est crépusculaire, sombre et tourmenté. Je le pensais au contraire lumineux… Certes, j’ai fait une fin très nette, comme d’ailleurs j’en ai l’habitude, mais elle est nécessaire pour la suite. Des choses qui semblent terminées dans ce tome ne le sont pas tout à fait. J’aime les fins qui ont l’air de ne pas en être. Il y a d’ailleurs un côté grand-guignol dans le dénouement du livre, une surenchère de morts dont aucune n’est traitée de manière vraiment dramatique. »

La fin de ce nouvel album est donc aussi cathartique que symbolique. Théodore Poussin semble y chasser tous ses fantômes, et Frank Le Gall avec lui. Le dessinateur y amorce alors un passionnant renouvellement de sa série. Elle avait commencé en tirant son inspiration de la vie du grand-père de l’auteur (aide-commissaire à bord d’un bateau, ce dernier avait été chargé d’une mission secrète : enquêter sur la disparition de centaines de milliers de bouteilles de pastis – histoire qui a donc été développée et amplifiée dans la série), elle se poursuit aujourd’hui en se faisant d’une certaine façon l’écho de la vie de Le Gall. Tout jeune homme, ne sachant pas trop encore quoi raconter, il s’était nourri des récits entendus tant de fois dans son entourage. Dans la force de l’âge, il lui est permis de puiser dans sa propre expérience pour poursuivre le voyage en compagnie de son personnage.

Poussin

Le Dernier voyage d’Amok © Dupuis

« Avec Le Dernier Voyage de l’Amok, je me suis dit que je n’avais plus à me museler comme j’avais pu le faire auparavant. J’avais envie d’aller vers mes excès. »

Cultiver ses défauts

La reprise de la bande dessinée s’est donc accompagnée d’une réflexion sur soi et sur le temps. « Les années qui se sont écoulées entre le dernier Théodore (Les Jalousies, 2005) et celui d’aujourd’hui sont des années importantes dans la vie d’un homme. Je suis passé de moins cinquante ans à cinquante-cinq ans au moment où je commençais Le Dernier Voyage de l’Amok… C’est un moment où l’on change beaucoup. Je me suis dit que je n’avais plus à me museler comme j’avais pu le faire auparavant. J’avais envie d’aller vers mes excès. Cocteau disait qu’il fallait cultiver ses défauts. C’est joli, mais ce n’est qu’une phrase. Je voulais en faire autre chose qu’une simple formule. Je ressentais le besoin de faire trop de traits ? Je faisais trop de traits. J’avais envie d’écrire ? J’avais envie qu’il y ait du dialogue ? J’avais envie que les scènes aillent jusqu’au bout et non qu’elles soient tronçonnées parce que certains lecteurs de bande dessinée râlent à partir du moment où il faut lire plus de trois lignes ? Je le faisais. Et tant pis s’ils ont une encéphalite. De mon point de vue, ce que je fais, ce sont des livres. Si on ne peut pas les lire, je n’y peux rien. Je ne me suis pas laissé aller, mais je me suis écouté. Je trouvais que, dans mes derniers albums, il m’était arrivé d’être un peu sage, que ce soit dans mon dessin ou dans mes ambitions. J’ai voulu me donner un coup d’étrier. Je n’avais pas prévu de faire un livre de soixante-deux pages, par exemple. Mais en écrivant le scénario, j’ai bien vu que la façon dont les choses s’enchaînaient nécessiterait davantage qu’un format classique de quarante-quatre planches. Il y a aussi le fait que, dans l’intervalle, j’ai écrit La Cantina, qui m’a demandé un an de travail. Dans un roman, on ne se dit pas qu’il y a trop de texte. Tu imagines ? “Ici, c’est trop bavard !’’ Ce serait un non-sens ! Ce travail m’a aidé à davantage accomplir les idées que je pouvais avoir. Je me suis permis de ne plus seulement esquisser des scènes pour privilégier le rythme, mais de laisser le rythme se trouver au gré des scènes. J’ai ainsi pu dire tout ce que je voulais dire, quitte à faire des scènes assez longues parfois, comme certaines conversations. »

Ce soin apporté à l’écriture a toujours été présent dans la série, mais les dialogues n’ont jamais été aussi vifs et spirituels, aussi tranchants et élégamment subtils. On y reconnaît le goût de l’auteur pour un certain cinéma classique, américain ou français, aux répliques ouvragées comme des pierres précieuses, quelque part entre Jacques Prévert et Ernst Lubitsch. Le dessin semble lui aussi plus maîtrisé que jamais, à la fois parfaitement inscrit dans une continuité stylistique et radicalement renouvelé. « Esthétiquement, ce dernier album est différent parce que quelques années se sont écoulées depuis le dernier et je n’ai jamais cessé de dessiner dans l’intervalle. Mon dessin évolue, il n’a jamais été fixe. Je suis toujours étonné par ces dessinateurs qui gardent le même style au fil des décennies. On ne peut pas s’empêcher d’évoluer, de la même façon qu’on ne peut s’empêcher de vieillir. Tout change avec le temps. De nouvelles idées arrivent… Pour ne pas évoluer, il faudrait s’empêcher de penser, de réfléchir et même de dessiner. Car, en pratiquant, la main, toute seule, trouve de nouveaux chemins… Il faudrait qu’on me mette dans un caisson de cryogénisation et qu’on me ressorte de temps en temps, pour dessiner une planche. Là, mon dessin évoluerait sans doute moins. » Théodore Poussin apparaît définitivement comme le journal intime réfracté de son auteur, l’enregistrement ponctuel de ses changements et de sa maturation.

Poussin

Le Dernier voyage d’Amok © Dupuis

Il est d’ailleurs remarquable que le dessin de Le Gall, qui a toujours été formidablement incarné, n’ait pas versé avec le temps dans un trait plus spontané, plus libre, plus relâché ou plus élastique, comme cela s’est observé mille fois ailleurs chez ses collègues. Au contraire, il est désormais parfaitement ancré dans le style ligne claire autour duquel le dessinateur tourne depuis ses débuts. Il s’en explique avec humour : « En vieillissant, on a des problèmes de vue. Sans doute que, lorsque j’ai commencé à acheter des loupes en pharmacie, y a-t-il eu un impact sur mon dessin… Car, quand on ne veut pas aller chez l’opticien, on s’achète des loupes ! Grâce à celles-ci, j’ai vu mon dessin plus grand. En conséquence, j’allais beaucoup plus dans le détail. Quand j’enlevais mes lunettes et que je regardais de nouveau mes dessins, je me disais : ‘‘Ouah, c’est du miniaturisme !’’ C’était très très fin… Mais cela me plaisait. Au-delà de l’anecdote, je crois que pour cet album, dans le scénario comme dans le dessin, je ne voulais pas m’enfermer dans un confort du type ‘‘luxe, calme et volupté’’. Je voulais tendre vers quelque chose de plus riche – peut-être trop riche par endroits, je ne sais pas… D’ailleurs, rétrospectivement, j’ai dû enlever au Tipp-Ex beaucoup de traits qui ne servaient à rien. Disons que pour moi, la dynamique du dessin est motivée par la générosité. »

Poussin

La Femme à la robe blanche - - Frank Le Gall - D.R.

Question de point de vue

Dans les récits d’aventure, le narrateur offre deux possibilités : soit il dévoile tout de suite le plan de son personnage et le lecteur sait par avance qu’il échouera, soit il garde son plan secret et l’on sait donc qu’il va réussir. Le Dernier Voyage de l’Amok appartient définitivement à la seconde catégorie. L’album repose une fois de plus sur des interrogations motivantes à propos de la narration. Au début du livre, une longue scène dans un café permet de construire le récit sur une multiplicité de points de vue. Si elle se focalise sur la conversation de Théodore avec un armateur, une foule de microfictions se déroulent en parallèle, de sorte que Le Gall n’élabore pas un seul fil conducteur, mais plusieurs récits conjoints, comme autant d’amorces narratives possibles. Cette scène donne le ton au reste du tome. « J’aurais voulu faire un album pour chacun des personnages secondaires. À mes yeux, ils sont tous importants et intéressants, j’ai cherché à suggérer leur vie passée et leur parcours… Je viens de lire le roman Voyage de l’acteur Sterling Hayden, un pavé génial de huit cents pages dans lequel on suit un nombre important de personnages qui finissent par se croiser. J’aimerais faire une bande dessinée dans ce goût-là. Il se trouve que Le Dernier Voyage de l’Amok porte déjà en germe ce genre d’ambition. »

Qui plus est, dans la longue séquence de la taverne, Le Gall joue avec le point de vue de ceux qui assistent à la conversation, Novembre et Martin. Ces derniers voient Théodore et son interlocuteur, mais ne les entendent pas. Tout le livre repose sur de tels stratagèmes de prestidigitateur. « C’est très difficile à faire. Il s’agit d’attirer l’attention ailleurs pour éloigner le lecteur de ce qui compte vraiment. Il faut qu’il ne voie pas arriver certaines choses et cela nécessite des trésors d’inventivité. » Le Gall semble avoir voulu mettre en perspective la magie propre à son travailleur de conteur en disséminant dans le récit une foule d’indices s’y rapportant : le cabaret où se jouent plusieurs spectacles de ce genre, le personnage de Colombe rappelant les oiseaux que les magiciens sortent de leur chapeau… Une chose est certaine : le lecteur aurait tort d’avoir des certitudes l’album refermé, car bien des choses n’y sont pas ce qu’elles paraissent. Et la suite réserve encore de bien belles surprises.

Poussin

Sur le Huang He - Frank Le Gall - D.R.

Bibliographie sélective

  • Tout Théodore Poussin. 

Quelques étapes marquantes : 

  • Capitaine Steene (1987), le premier album parfait, où tout est déjà en place avec une science des atmosphères et du suspense déjà éprouvée.
  • Marie Vérité (1988), où le dessin trouve toute sa capacité d’expression et le récit une teneur tragique pleine d’intensité et de mystères.
  • La Vallée des roses (1993), la parenthèse qui raconte une partie de l’enfance de Théodore, soutenue par la splendeur des couleurs directes et une sensibilité qui en fit pleurer plus d’un.
  • La Maison dans l’île (1994), le récit borgésien, vertigineux et fascinant.
  • La Terrasse des audiences (1995 -1997), sommet d’esthétisme et de dramaturgie.
  • Novembre toute l’année (2000), whodunit bien plus complexe qu’il n’y paraît. 
  • Les Aventures de la fin de l’épisode (avec un scénario de Lewis Trondheim, 1995), scénette burlesque et méta étourdissante de drôlerie et d’intelligence. 
  • Vacances de printemps (« Les Formidables Aventures de Lapinot », dessin de Trondheim, 1999), hilarante parodie des romances typiquement britanniques, inspirée par Henry James. 
  • Les Petits contes noirs (avec Pierre Le Gall, 2000 – 2001), deux recueils de courts récits drôles et sombres, splendidement mis en scène en ombres chinoises. 
  • Les Marais du temps (Spirou vu par, 2007), l’univers de Spirou plongé dans l’atmosphère feuilletonesque du Paris interlope de la fin du XIXe siècle. 
Poussin

Le Temple Chinois - Frank Le Gall - D.R.

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