Avec ses 17 millions d’aficionados scotchés devant leur écran à chaque nouvel épisode, The Good Doctor s’affirme comme la série événement de la rentrée. Une fiction sans fioritures ni prises d’audace mais qui, à l’inverse, préfère user des rouages bien connus et familiers de la série médicale. Sans y toucher, le programme est le fascinant miroir d’un public récalcitrant aux changements, à la fois cause et conséquence de showrunners frileux n’ayant rien d’autre que les records d’audience dans leur ligne de mire. A quand The Wire à l’hosto ?

Dans un paysage sériel saturé jusqu’à la lie (455 titres diffusés en 2016 outre-Atlantique), pas toujours facile de faire la nique à la concurrence. Pourtant, un programme a bel et bien réussi à faire la différence et griller la politesse à ses rivaux l’automne dernier : The Good Doctor. S’il serait peut-être exagéré de parler de phénomène, force est de constater qu’il s’agit d’un événement. Lancée tous azimuts le 25 septembre sur ABC, la série truste magistralement les audiences avec 17,4 millions de spectateurs en moyenne. Coiffant au poteau les tauliers du petit écran comme This Is Us (16,9 millions), NCIS (16,8 millions) ou The Big Bang Theory (13,2 millions). Une véritable prouesse à l’ère de la Peak TV qui pourtant n’a rien d’un heureux hasard. Derrière ce programme que personne n’attendait se cache non pas un scénario bien huilé (au sens propre comme au figuré) mais une intrigue bourrée de figures et de codes archi-connus des spectateurs, promesse d’un voyage sans intempéries.

Le pitch ? Shaun Murphy, fraîchement diplômé de la fac de médecine, intègre le très prestigieux hôpital de San Jose. Il faut dire que l’apprenti toubib le mérite, étant doté d’un don exceptionnel pour résoudre les cas pathologiques les plus mystérieux. Toutefois, le jeune homme n’a pas exactement tous les critères des docteurs dits « traditionnels » : souffrant du syndrome d’Asperger, ce dernier peine à communiquer, tant avec ses collègues qu’avec ses patients. Un handicap qui prohibe toute activité médicale selon certains confrères, attendant fébrilement sa première bavure pour le mettre hors de course.

Profil type du toubib fictionnel

Le scénario vous dit sans doute quelque chose, et rien de plus normal. Derrière cette adaptation d’une série sud-coréenne se trouve David Shore, réputé pour une autre création hospitalière d’anthologie : Dr House. L’analogie entre les deux œuvres se fait alors (un peu trop ?) aisément. On y retrouve plus ou moins les mêmes thèmes en fil d’Ariane : la question de la déontologie médicale, la quête de la vérité, l’altruisme dans une société individualiste, la solitude permanente des surdoués… Pour aller plus loin, le personnage de Shaun Murphy peut même être perçu comme une projection inversée du docteur Gregory House. Alors que le premier personnage est rejeté à cause de son autisme, le second, souffrant de blessures irréversibles (physiques, psychologiques), se retire sciemment de la société. Le premier est en bas de l’échelle médicale et doit donc se cantonner aux sales besognes malgré ses aptitudes hors du commun. Le second est au sommet, considéré comme l’un des meilleurs médecins américains et voit des patients du monde entier quémander ses soins. Et le jeu des sept différences pourrait continuer encore longtemps.

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Freddie Highmore dans The Good Doctor (ABC, 2017)

Aussi, on pourrait penser que David Shore ne prend aucun risque. Plutôt que de proposer une nouvelle figure, rompant avec les codes du genre, il préfère offrir une habile déclinaison d’un héros déjà populaire. D’aucuns diront qu’il faut un certain culot pour imposer un personnage autiste au premier plan. Sauf que le trouble n’a pas pour vocation de le caractériser. Ses symptômes, eux, oui. Et, en ce sens, le « doctor » Murphy n’a rien d’un électron libre. Au contraire, il coche toutes les cases d’un certain genre de docteur fictionnel, comme le souligne Benjamin Fau, coauteur du Dictionnaire des séries télévisées (Philippe Rey). « Il y a un truc rigolo avec les séries médicales, c’est qu’il n’y a au fond que deux personnages de héros soignant et qu’ils ont chacun été caractérisés par une série lancée en 1961. D’un côté, il y a le médecin séduisant, empathique, engagé aux côtés des patients, qui est né en 1961 avec Le Jeune Docteur Kildare. De l’autre, il y a le médecin revêche, voire misanthrope, rationnel, qui se méfie des patients et des émotions, comme Ben Casey (moins connu en France car la série n’y a jamais été diffusée). On retrouve les deux profils (avec les frictions et les conflits que cela suppose) dans toutes les séries médicales chorales ou non (Hôpital St Elsewhere, Urgences, Grey’s Anatomy etc.) avec des variations plus ou moins superficielles. »

« Le “good doctor” est un profil de personnage “à la mode” : celui de l’homme “trop” intelligent, “trop” malin pour s’intégrer à la communauté, mais qui sert l’intérêt de celle-ci quand même. » (Benjamin Fau)

Soumission 

Plus encore, selon l’expert, le héros de The Good Doctor ne ferait que répondre à une commande bien précise, soumise aux tendances sérielles actuelles : « Le “good doctor” est un mélange entre l’archétype “Kildare” et Sheldon Cooper (The Big Bang Theory). C’est un profil de personnage “à la mode” : celui de l’homme “trop” intelligent, “trop” malin pour s’intégrer à la communauté, mais qui sert l’intérêt de celle-ci quand même. Ce n’est pas le premier personnage qui n’arrive pas à vivre parmi les autres mais qui fait son métier à la perfection. La société aidée/sauvée par quelqu’un de “différent” et d’unique, c’est le fondement de tous les récits de super-héros. »

Autrement dit, David Shore se contenterait de faire du fan service, donnant au public ce qu’il attend d’une série médicale sans une once d’audace scénaristique ou stylistique. Avec un héros associable mais attachant, des médecins à l’allure de gravure de mode, des coucheries dans les salles de garde, des drames (mais point trop n’en faut) et, sève du show, des cas médicaux aussi saugrenus que fascinants. On ne peut nier que le démiurge le fait particulièrement bien. Et il serait injuste de ne pas saluer la performance de Freddie Highmore, enfant prodigue, vu bambin dans les films Arthur et les Minimoys ou Charlie et la chocolaterie et, plus récemment, dans la série Bates Motel. Le comédien propose une partition sobre et élégante, dénuée de tout pantomime grossier dont les acteurs simulant un quelconque handicap sont habituellement friands. Aussi, The Good Doctor est une série propice au binge watching, qui réussit là où beaucoup ont échoué avant elle (Night Shift, pour ne citer qu’un exemple).

Ce qui demeure regrettable est son absence totale de témérité. Si rester droit dans le rang lui assure l’intérêt d’un certain pan du public, réconforté par un environnement sériel familier, l’entreprise a aussi ses torts. Le premier étant que le spectateur nage dans une sempiternelle impression de déjà-vu. À chaque début d’épisode, pas de surprise, si bien qu’on en devine déjà la fin. Acte 1 : Shaun Murphy est confronté à un cas médical jugé inguérissable. Acte 2 : son « enquête » sera nappée de calembours et interactions sociales mouvementées (précisément avec la gent féminine). Acte 3 : un événement extérieur et souvent farfelu fait jaillir une solution. Une recette qui a fait ses preuves mais qui peut se révéler bien vite écœurante passé un certain quota de chapitres.

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The Good Doctor (ABC, 2017)

« J’aimerais voir David Simon parler du système de santé américain à travers le prisme de la vie des soignants. » (Benjamin Fau)

Peur du changement immédiat

Hélas, et la valse impitoyable des audiences ne l’a que trop prouvé par le passé, l’innovation télévisuelle ne paie que rarement, en tout cas sur le court terme. Il n’est pas rare que les critiques et une niche resserrée du public saluent chaudement des programmes aux changements majeurs qui ne porteront leurs fruits que des années plus tard. Proposant les bases de nouveaux schémas narratifs dont eux-mêmes ne récolteront jamais les lauriers. S’il ne s’agit pas d’une série médicale, Hill Street Blues (Capitaine Furillo), qui date des années 1980, en est une bonne illustration. Alors qu’elle a défini les trente années des séries chorales qui l’ont suivies, elle-même ne fut que peu regardée… Et si Urgences (encore et toujours elle) a apporté énormément au genre, apparaissant comme un OVNI (politiquement correct, certes, mais OVNI tout de même) à l’époque de sa création, elle n’a fait que capitaliser sur l’innovation de la génération sérielle précédente. Alors, les scénaristes jouent-ils à la roulette russe à chaque nouveau projet dans les turbines ? Oui et non : l’évolution se doit d’être progressive ou ne prendra pas, c’est aussi simple que cela.

De la même manière, saluons feue The Knick qui a eu la bravoure de proposer une itération médico-historique passionnante, revenant sur les techniques de chirurgie à l’orée du XXe siècle. Mais son ton, résolument sombre, et son absence de second degré et d’amourettes symptomatiques des fictions en blouse blanche enterreront vite le programme passé deux petites saisons. Peut-être alors un showrunner aura l’intelligence de piocher ici et là les meilleurs ingrédients de la série de Steven Soderbergh afin de les réinjecter dans la traditionnelle recette de la série médicale. Le changement se fera pas à pas ou ne se fera pas. Et il ne faut pas compter sur le nouveau cru de David Shore pour amorcer quelque chose de nouveau.

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The Good Doctor

Et David Simon ?

Sans demander ce que cette série n’est pas, son formalisme invite toutefois à s’interroger sur son genre. Car nous aurions aimé assister à un spectacle disruptif, moins aseptisé, prévisible et manichéen, propice à une nouvelle ère pour la fiction médicale. Une série qui proposerait un miroir plus concerné par les enjeux de société, comme l’explique Benjamin Fau : « Pour renouveler le genre, il faudrait supprimer les caractères stéréotypés, surtout au niveau des personnages secondaires, jouer la carte du réalisme. J’aimerais bien voir David Simon (The Deuce) parler du système de santé américain à travers le prisme de la vie des soignants, par exemple. Jusqu’aux années 1980 (et un peu Urgences aussi), les séries médicales parlaient très explicitement de la société de leur temps et de ses travers. Aujourd’hui, on en reste à des conflits personnels… » En 2017, une fiction médicale ne peut donc être plus qu’un super soap ? De là à dire que The Good Doctor et ses ersatz passent leur temps à se regarder le nombril, il n’y a qu’un pas. Qu’on ne peut toutefois franchir complètement tant la série de David Shore fait à la fois preuve d’une maitrise saisissante,  mais peut-être justement trop bien rodée de son propre genre. C’est parfois là le revers de l’automatisme, aussi virtuose soit-il : dans le génie comme la nullité, il prend le risque de l’ennui, voire de l’indifférence.

The Good Doctor

Diffusion ABC (États-Unis)

Série créée par David Shore et Daniel Day Kim

Nombre d’épisodes : 13

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