Longtemps introuvable mais désormais visible sur YouTube, The Club compte parmi les œuvres clés de la Nouvelle Vague hongkongaise du début des années 1980. Un film au réalisme râpeux et brutal qui a changé le visage du cinéma local, en même temps qu’il a annoncé l’œuvre de Kirk Wong, le William Friedkin chinois.

Lorsque The Club déboule dans les salles en 1981, le cinéma de l’ex-colonie britannique suit l’influence d’un double mouvement initié avec les années 1970. Comme partout ailleurs, l’époque est plongée à la fois dans le marasme moral du contrecoup de la crise économique et celui de la mutation des utopies libertaires. Alors que le monde est groggy devant la fin des Trente Glorieuses, le cinéma, qui s’est débarrassé de tous les carcans en suivant les préceptes de 1968 (jusqu’au porno), surfe tête baissée dans tous les possibles longtemps censurés. Cette greffe, entre un cinéma libéré des contraintes, affranchi des studios, forcé de lutter contre l’explosion de la télévision, influencé par le réalisme des images de guerre diffusées sans filtre, produira des milliers de films, séries A, B ou Z, qui seront le catalyseur de cette période à la fois pessimiste et passionnante.

Sang neuf

Pour de nombreux spectateurs amateurs de salles de quartier, ces lieux populaires aujourd’hui disparus, le cinéma de Hong Kong est alors synonyme d’un cinéma d’arts martiaux post-Bruce Lee, bien loin des soucis du monde. La Shaw Brothers, studio emblématique et entre autres spécialiste du genre, a inondé tous les Chinatown du monde durant les années 1970. Mais la source va se tarir en même temps que la lassitude du public qui, progressivement, découvre la blaxploitation, le renouveau du polar (mafieux ; Le Parrain n’y sera pas pour rien) et un cinéma américain ou transalpin grand amateur de genres débridés. Les frères Shaw, opportunistes et sentant le vent tourner, imaginent alors leur version d’Un justicier dans la ville, Big Brother Cheng (1975). Comme son cousin américain, mais en pire, le film est d’une rare violence, illustrant tous les crimes possibles et la manière de les résoudre par soi-même. Si Big Brother Cheng n’ouvre pas la porte du polar à HK ni celle de la chronique de société d’une jeunesse perdue, il annonce toutefois un changement dont une nouvelle génération d’auteurs, passés par la télévision (où la liberté d’expression est plus grande), formés à l’étranger ou avides de faire sortir le cinéma dans la rue, va s’emparer.

Big Brother Cheng

Hong Kong Connection

Sur tous les continents, de Hollywood à l’Europe en passant par le Japon, les années 1970 ont vu naître un cinéma hors limites. Se détachant provisoirement des genres costumés pour affronter crûment sa réalité, Hong Kong va reprendre et poursuivre cet héritage durant les années 1980 et jusqu’à la rétrocession de 1997. Le bal s’ouvre avec le célèbre Enfer des armes de Tsui Hark (1980), portrait d’une jeunesse nihiliste interdit à sa sortie. Il continue avec Man on the Brink d’Axel Cheung (1981), une histoire de flic infiltré dans les triades au réalisme brutal et qui fera date pour les cinéastes de l’archipel. Il se poursuivra avec Lonely Fifteen (1982), relecture localisée de Moi, Christiane F. (1981), film sinistre sur une jeune ado droguée et prostituée. Et continuera avec Long Arm of the Law (1984), polar culte faisant écho aux préoccupations de la future rétrocession de Hong Kong à la Chine, dont l’accord vient d’être signé – le film sera un véritable coup d’envoi pour la figure du gangster héroïque qui fera le succès de John Woo deux ans plus tard. L’ex-colonie n’a alors plus peur d’aborder des sujets de société ou ses problèmes de criminalité qui font la une des journaux. Un visuel dont les films abusent presque.

Fonçant à l’épaule dans un flot d’images crues et heurtées, Kirk Wong avance tête baissée, dressant le portrait rapide et à peine réfléchi du milieu noctambule du Hong Kong des eighties.

They live by night

Dans ce contexte débarque The Club, premier film de Kirk Wong, disparu des radars depuis la sortie de Big Hit, première et dernière incartade hollywoodienne d’une carrière désormais au point mort. Longtemps invisible, sauf sur une VHS anglaise ou un Laserdisc introuvable, le film a été montré en 2012 au Festival de Paris dans une copie montée à partir de diverses sources dont il a fallu remonter la piste. Brouillon, The Club a tout l’air d’un film fauché, habillé des apparats crades du réalisme des seventies. Fonçant à l’épaule dans un flot d’images crues et heurtées, Kirk Wong ne s’embarrasse d’aucun code. Il avance tête baissée, dressant le portrait rapide et à peine réfléchi du milieu noctambule du Hong Kong des eighties, entre discothèque, alcool, sape, filles, frime et embrouilles. L’ouverture, dans un noir et blanc jaunie et ponctuée d’arrêts sur images, donne le ton : trois types foncent dans une salle de mahjong, machette à la main, pour dézinguer tout le monde. L’action est dépouillée de toute virtuosité martiale, pas de kung-fu, l’urgence prime, les corps tombent plus vite que chez Chang Cheh et tout paraît aussi sauvage qu’absurdement extrême. Si la scène a quelques allures prémonitoires de The Raid, elle conserve une authentique sauvagerie que l’autre ne fera que mimer.

Catégorie III

Obstiné et radical, The Club poursuit jusqu’au bout dans cette voie, à la fois hardcore et minimale, justifiant sa trajectoire entre revenge movie et photo documentaire sur les triades. Bars, immeubles, appartements, parkings, chantiers, le film est une succession d’espaces anonymes, jamais touristiques ni spectaculaires, qui annoncent ce que sera le paysage urbain du cinéma local. Dans la lignée d’une tradition réaliste déjà amorcée par French Connection, le polar italien, et plus largement par les retombées post-Nouvelle Vague, The Club est un film de marges : l’intrigue est un prétexte pour raconter l’envers violent du milieu nocturne hongkongais, capté dans un débordement chaotique quasi permanent. Il préfigure aussi le masochisme du cinéma de l’ex-colonie (et le fameux label Catégorie III, l’équivalent de notre « interdit aux moins de 18 ans »), ce catalogue de scènes extrêmes où les combats à l’arme blanche côtoient les têtes fracassées à coups de lavabo et les sèche-cheveux allumés dans la bouche. Cette logique de l’excès deviendra alors une marque de fabrique locale avant de s’éteindre progressivement à la fin des années 1990, au moment où Kirk Wong lui aussi va s’éclipser, emportant ce déluge de corps déchaînés avec une filmographie injustement avortée.

The Mission

To live and die in HK

Cette filmographie qui suivra sera en dents de scie, avec autant de titres médiocres qu’une poignée de fulgurances incroyables tournées coup sur coup : Crime Story, un Jackie Chan hors zone, sans slapstick à la Buster Keaton, où l’acrobate s’abîme dans un polar heurté ; OCTB, un Heat revisité dans un style moins Michael Mann que William Friedkin, mentor inavoué de Wong ; Rock’n’Roll Cop, un concentré fou et ininterrompu de violence urbaine angoissé par le spectre de la rétrocession. Mais ce bouquet final, qui le mènera à Big Hit, sympathique actioner décomplexé avec Mark Wahlberg, n’aidera pas Kirk Wong. Comme John Woo, Tsui Hark ou Ringo Lam, partis vers Hollywood par crainte de la rétrocession, le voyage en Amérique tourne au fiasco. Au tournant du millénaire, cette période de transition sonne aussi la fin d’un âge d’or, que Johnnie To réussira à faire tenir encore quelques années, avant que le cinéma de Hong Kong ne devienne plus que l’ombre de lui-même.

Pierre angulaire d’un cinéma enragé qu’Hollywood finira par piller et laisser exsangue, avec ses super-héros au corps sans substance, The Club garde aujourd’hui cette radicalité, cette urgence, cette matérialité et cette vision d’une ville au chaos fascinant qui fut le terrain de jeu de films d’époque.

voir les films ?

Le cinéma de Hong Kong a beaucoup vécu sur la vidéo et le VCD (Vidéo CD) a été un format très populaire en Asie, avant le DVD. Longtemps, les films ont ainsi été disponibles dans les quartiers chinois (Chinatown) et en import. Aujourd’hui, malgré quelques éditions de qualité en France ou ailleurs (pour les plus grands noms ou les titres les plus célèbres, il en va ainsi de Crime Story), une vaste majorité de films est devenue invisible. Si nous donnons plus haut les liens YouTube de certains films cités ici, c’est que les ayant droits locaux sont moins tatillons qu’ailleurs (s’ils existent encore) et que l’accès aux films est pratiquement impossible autrement. Tous droits réservés, donc.

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