Totalement méconnu en France en dehors d’une projection cannoise en 1978, The Chant of Jimmie Blacksmith compte parmi ces joyaux bruts rescapés du cinéma seventies australien. Portrait d’une violence impressionnante sur le racisme et plus largement sur l’histoire sombre de l’ex-colonie britannique, le film est le témoin à la fois halluciné, choc et dérangeant de cette grande période de contrition cinématographique autour du massacre aborigène. Signé du pourtant souvent dispensable Fred Schepisi (Roxanne, Un cri dans la nuit), il compte parmi les objets les plus insolites et radicaux qu’on ait pu voir sur une époque qui hante encore les terres de George Miller.

The Chant of Jimmie Blacksmith

Quarante ans avant Get OutThe Chant of Jimmie Blacksmith traitait du racisme comme un film d’horreur. Adapté d’un roman de l’auteur australien Thomas Keneally, célèbre pour avoir écrit le livre dont Spielberg a tiré La Liste de Schindler, le film de Fred Schepisi n’a aucun équivalent – sinon peut-être celui d’évoquer à mi-parcours un slasher, de ceux où nous ne serions pas seulement du côté des victimes, mais aussi du bourreau, réunis en une même personne. Les portraits de tueurs fous soucieux de la légitimité de leurs enjeux sont un exercice délicat. S’appuyant le plus souvent sur des discours vaseux (dont Haneke fut l’élite), ils débouchent généralement en prise d’otages odieuse sur la prétendue complicité du spectateur ou en exercice stylistique provocateur pour cinéphile crâneur. Jimmie Blacksmith vient d’ailleurs. Héritier d’une époque spontanée où il fallait tout montrer, et avant tout la trajectoire de personnages égarés s’abîmant dans un monde incertain, il n’est en rien un exercice de distance critique sur les images – et encore moins un film poseur ou visant l’indignation. Il constitue une immersion inquiétante dans les origines de l’Australie. Et surtout un traité des conséquences de la colonisation, tourné comme un Vendredi 13 pouvait être le témoin symbolique du retour du refoulé de la libération sexuelle.

La tache aveugle

Suivant l’impossible quête d’intégration d’un jeune aborigène métis, The Chant of Jimmie Blacksmith est l’histoire d’un exorcisme raté. Celui du Blanc, catholique et colonisateur, qui veut laver le Noir de sa couleur de peau, de son âme, de son passé. Ce Noir, Jimmie (Tommy Lewis), élevé dès l’enfance par un couple de colons où l’homme est pasteur, a grandi sous les coups de fouet en guise de punition et avec l’objectif assumé qu’un jour il puisse se marier avec une Blanche – ses parents adoptifs, dans une scène augurale où le malaise est planté, n’ayant d’autre espoir pour lui que, d’une génération sur l’autre, il ne reste plus rien de l’aborigène dans ses progénitures. Pour Schepisi, le mal est à la source, dans l’appropriation des esprits et des corps que la religion vient parachever.

Mais les volontés du couple Blacksmith se confrontent vite à la réalité d’un monde qu’ils ont participé à bâtir. Parti du foyer pour trouver du travail et s’intégrer dans cette société coloniale, Jimmie passe d’un job à l’autre, il va de ferme en ferme (toutes sont détenues par des Blancs), devient un temps l’assistant du shérif (où il lutte contre la communauté aborigène), avant de se trouver enfin un emploi dans une famille et de rencontrer sa femme (blanche, comme prévu) et d’avoir un enfant (pas tout à fait noir). Pourtant, la destinée écrite par le pasteur se retourne et, à mi-parcours, le film bascule. À force de subir une chaîne ininterrompue de petites et grandes humiliations et de se confronter à un racisme qui est autant larvé partout que lourdement banalisé, Jimmie craque et, dans un moment soudain et glaçant, se transforme en machine à tuer. Le dernier tiers suit alors l’échappée sanglante de Jimmie qui, hache ou fusil à la main, élimine froidement tous ceux l’ayant précédemment piétiné, jusqu’aux innocents se trouvant sur son passage. Mais ce qui pourrait avoir l’allure d’un récit de vengeance va plus loin. En dessinant la trajectoire d’une figure incontrôlable qu’il ne juge jamais, Schepisi filme la création d’un monstre né de ceux qui ont voulu à la fois le dompter et faire de lui un enfant de chœur.

Jimmie Blacksmith Poster

The Chant of Jimmie Blacksmith est parcouru d’un réalisme outré filtrant le drame intérieur et effroyable d’un pays qui semble alors plus que jamais empêtré dans sa mauvaise conscience.

Incertitudes

À l’image de La Dernière Vague et plus largement de l’époque de sa sortie, où les changements du monde s’accompagnent d’une libération des images, The Chant of Jimmie Blacksmith oscille entre frontalité documentaire et onirisme. Des scènes entières s’arrêtent dans les villages aborigènes où la population, abrutie, chaotique, semble comme parquée dans des ghettos imbibés d’alcool (une arme importée par les colons en même temps que de multiples maladies). Plus loin lors de sa course sanglante, Jimmie traverse des paysages où la densité du végétal et la majesté du minéral confèrent à l’atmosphère cet aspect hors de toute civilisation propre au cinéma australien. Certains décors, badigeonnés d’inscriptions faisant écho à la déclaration d’indépendance du pays (signée cyniquement à quelques jours de la mort de Blacksmith), font même passer le film dans une autre temporalité, comme si le présent protestataire surgissait soudainement au détour d’un rocher perdu dans le désert. Le jeu de Tommy Lewis (acteur aborigène dans son premier rôle), maladroit, impalpable, donne à voir un visage difficilement lisible, dont on ne sait s’il est naïf ou lucide et sur lequel il est impossible de laisser des certitudes. Les colons, couples ou familles de fermiers, flics ou marchands, sont tous animés d’une violence à la fois sourde et immédiate qui n’est que l’expression d’une prédation à la fois avouée et non dite sur les aborigènes. Chaque élément est pris dans une gaze étrange où cohabitent la volonté de restituer une effroyable réalité historique, politique, ethnologique et sa représentation symbolique. Tel ce personnage à double casquette de bourreau et boucher, qui vend sa viande à ses clients derrière un guichet de banque, The Chant of Jimmie Blacksmith est parcouru d’un réalisme outré filtrant le drame intérieur et effroyable d’un pays qui semble alors plus que jamais empêtré dans sa mauvaise conscience.

Impossible white washing

Inspiré par l’histoire de Jimmy Governor, condamné en 1901 à la pendaison pour neuf meurtres, Schepisi s’inscrit dans une veine globale de films en quête de dossiers à scandales. Partout alors le cinéma des années 1970 tente de filmer là où ça fait mal (quatre ans plus tôt, Arthur Penn donnait un grand coup de pied au western avec Little Big Man) et l’Australie trimballe derrière elle une sale histoire dont les auteurs s’emparent. Le risque était grand pourtant que Jimmie Blacksmith débouche sur un cinéma vérité où traumatisme et moralisme se confondent pour finir sur une étude édifiante du racisme. Préférant une voie plus escarpée que celle du biopic de gauche accusateur, Schepisi est dans l’examen froid des conséquences d’un monde blanc et comment celui-ci exerce sa violence et son pouvoir. Une soumission qui, incarnée dans la figure duale et inconciliable de Jimmie, devient une bombe à retardement. Malgré un bref détour trop discursif qui veut théoriser l’histoire australienne, le film tente de dépasser le simple effet de causalité. Il ancre les choses dans les gestes, les attitudes, les situations, les lieux, tout ce que ce monde blanc suppose de dépossession : d’une terre et des corps, mais aussi comme anéantissement d’une culture obligée de vivre recluse dans des camps.

The Chant of Jimmie Blacksmith est une histoire de génocide et de vampirisme. En transformant en créature sanguinaire celui que le Blanc, des années 1970 et d’aujourd’hui, voudrait rassurant afin qu’il puisse laver sa conscience par l’aveu de ses crimes, Schepisi ne prend pas un simple contrepied. Il rentre dans une zone grise et inconfortable où l’absolution des horreurs de l’histoire est rendue impossible par un simple rappel : cette lecture est à sens unique ; c’est celle de l’Occident, celle du colon, celle du pouvoir. Le Noir, l’aborigène, et plus largement l’exploité, restera éternellement la victime, et aucun film ne saura rendre justice à ce qu’on lui a volé. Get Out aussi imagine une histoire de body snatching, mais jamais comme The Chant of Jimmie Blacksmith il triture de manière aussi troublante les origines du mal.

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The Chant of Jimmie Blacksmith est disponible en DVD UK (Umbrella Aussie) et US (Industrial Entertainment).

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