On a oublié qu’autrefois les stars hollywoodiennes ne s’appelaient pas uniquement Cary Grant ou Lauren Bacall. Et que dans les salles, avant chaque film, étaient projetés des dessins animés qui firent la gloire de la Warner ou de Disney. Mickey, Bugs Bunny, Droopy sont tous nés au cinéma et furent, avant que la télévision ne les absorbe, des figures cultes. Depuis, c’est le cinéma qui ne cesse de fusionner avec l’animation : de Jurassic Park en passant par Avatar jusqu’aux derniers blockbusters, les frontières n’ont pas arrêté de se brouiller. La place des acteurs aussi : en enfilant toujours plus souvent des costumes numériques, ils ont vu leurs capacités et apparences physiques se transformer au point d’ouvrir des perspectives inédites. Ainsi de Terry Notary, figure de l’ombre et pourtant cheville ouvrière des plus grandes licences hollywoodiennes de ces dix dernières années. Rencontre avec un mutant qui est déjà l’avenir du cinéma.

Son visage ne vous dit peut-être rien ; pourtant, sans le savoir, vous l’avez certainement déjà vu – ici dissimulé sous le derme scrofuleux d’un gobelin (dans Le Hobbit de Peter Jackson), là sous le poil épais d’un gorille géant (dans Kong: Skull Island  de Jordan Vogt-Roberts). Comme son illustre comparse Andy Serkis (avec qui il a collaboré dans presque dix films), Terry Notary est devenu en quelques années l’un des grands spécialistes de la performance capture, technologie consistant à enregistrer les mouvements et expressions d’un véritable interprète, pour ensuite les remodeler numériquement dans un nouvel avatar.

Né en 1968 sous le soleil perpétuel de San Rafael, en Californie, il travaille pour le cinéma depuis moins de vingt ans, mais sa filmographie donne déjà le tournis : X-Men 2, Superman Returns, L’Incroyable Hulk, Avatar, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, etc. Il faut dire que sous ses airs de quarterback à la retraite, cet ancien membre du Cirque du Soleil dispose de plusieurs cordes à son arc – à la fois acteur, acrobate, doubleur, coordinateur des cascades, movement coach…À l’occasion de la sortie de The Square, Palme d’or scandinave dans lequel il joue pour la première fois IRL, Carbone est allé à la rencontre de cet athlète transformiste aux mille visages, aussi à l’affiche cette année du dernier volet de La Planète des singes

 

« Its not about the body, its about the mind. »

Entretien avec Terry Notary

Carbone : Si quelqu’un vous arrête dans la rue pour vous demander quel est votre métier, que lui répondez-vous ?

Terry Notary : Selon moi, je n’ai qu’un seul métier, acteur. Mais je l’exerce de multiples façons : je joue, j’apprends à jouer, j’apprends aux autres à apprendre. On me présente souvent comme un coach corporel, a movement coach, mais je me considère davantage comme un conseiller ; je n’aide pas les acteurs à se déplacer, mais à créer leurs personnages.

Avant d’apprendre aux autres, vous avez dû vous-même apprendre.

T. N. : À l’origine, j’étais gymnaste, mais plutôt que de choisir une orientation sportive, j’ai opté pour l’univers du spectacle. J’ai intégré le Cirque du Soleil de Los Angeles, où toute ma formation technique a été soudain remise en question ; il ne s’agissait plus seulement d’accomplir des acrobaties parfaites, mais d’incarner quelque chose, de révéler des émotions par le mouvement. Tous les matins, nous faisions ainsi des exercices libres, consistant simplement à se transformer en quelqu’un d’autre, à devenir une nouvelle entité : on se servait dans la malle de déguisements et on passait notre matinée à jouer, juste jouer à être un corps différent – cela pouvait être un humain, mais aussi un animal.

Comment apprend-on à devenir quelqu’un d’autre ?

T. N. : Ça, je ne l’ai pas uniquement appris au cirque, mais aussi au théâtre où je travaillais à Los Angeles. Je me souviendrai toute ma vie de mon premier jour, un véritable choc. Le directeur nous a réunis, nous a dit de nous mettre à poil, puis nous a demandé de pleurer tous ensemble comme une meute de bébés abandonnés : « Je veux que vous oubliez qui vous êtes, je veux que vous réappreniez tout devant moi. » C’était comme au cirque, mais en plus brutal, radical, direct. C’est là-bas que j’ai tout compris.

Compris quoi ?

T. N. : Que le point de départ, la clé pour être acteur, c’est de tout déconstruire, de tout défaire – undo, undo, undo. Pour jouer un personnage, tu dois le laisser s’installer en toi. Mais il ne s’installera pas aussi facilement : il a besoin de place, de se sentir bien, chez lui. Il faut donc évacuer en toi tout ce qui est superflu, pour que ce personnage ait l’impression d’être le premier à habiter ce corps.

Il faut devenir une page blanche.

T. N. : Je dirais plutôt, un corps neutre, a neutral body. Un corps qui va permettre aux nouvelles émotions que tu y injectes de s’emparer de tes membres. Car il s’agit moins d’apprendre à se déplacer que de permettre à tes mouvements d’être guidés, inconsciemment, par les émotions de ton personnage. Et dès lors que tu as trouvé cet état de neutralité, de virginité, que tu parviens à chaque film à y revenir, tu peux créer absolument tous les personnages que tu veux. Et ce sera toujours quelque chose de totalement nouveau.

Et comment fait-on pour devenir une autre créature ?

T. N. : C’est exactement pareil. Par exemple, quand on me demande d’être un orque dans Warcraft : Le Commencement, avant même de tenter quoi que ce soit, je me demande : « Et si j’avais cette taille ? Et si j’avais cette peau ? Cette trogne ? Qu’est-ce que je ressentirais ? Quelles seraient mes émotions ? » Et ce sont ces premières émotions, ces premières hypothèses, qui viennent aiguillonner ma manière de me déplacer : alors, je commence à bouger, à courir, à sauter. Mais tout de suite, l’expérience de ces mouvements vient modifier et préciser mes émotions. Je me concentre alors sur ce nouveau ressenti, ce nouveau bouleversement intérieur, et forcément cela fait évoluer ma façon de bouger. Et plus on avance, plus on essaie, plus ça s’affine, ça s’ajuste. On expérimente, on cherche, on prend des directions inattendues, jusqu’à ce qu’on trouve le bon équilibre, comme sur une balance. C’est un cercle vertueux, une circulation à entretenir entre le mouvement et les émotions. Il faut devenir cette créature au lieu de se contenter d’imiter l’idée qu’on s’en fait.

« Un acteur a tendance à se regarder et à prendre le contrôle de son jeu de l’extérieur, comme s’il était son propre marionnettiste. Or c’est la pire des erreurs. »

Le processus semble long et complexe. Comment fait-on pour le faire assimiler à un autre ?

T. N. : Les acteurs gagnent tellement d’argent aujourd’hui qu’ils se mettent la pression et se sentent obligés de montrer qu’ils sont dans une forme de contrôle absolu. Ils débarquent sur le plateau avec la certitude de tout savoir alors que, pour chaque rôle, rien n’est acquis, rien n’est sûr, tout reste à découvrir. Ils ont l’impression que l’échec leur est interdit, alors qu’il faut justement accumuler les erreurs pour parvenir à la réussite, il faut aller d’une erreur à une autre pour comprendre ce que le personnage n’est pas. Souvent, les acteurs bricolent leurs personnages en combinant ce qu’ils ont déjà fait avec plus ou moins de succès pour d’autres rôles. Je suis là pour les sortir de cette zone de confort.

À quoi ressemble une première journée de travail avec Terry Notary ?

T. N. : Un acteur a tendance à se regarder et à prendre le contrôle de son jeu de l’extérieur, comme s’il était son propre marionnettiste. Or c’est la pire des erreurs. Mon premier exercice consiste donc à le faire asseoir sur une chaise, à l’observer quelques minutes, sans qu’on ne se dise rien. Puis, je le fais se lever, se déplacer dans la pièce, je regarde sa démarche, son maintien, sa manière de balayer l’environnement. Je lui dis de faire ceci, d’attraper cela, je continue de l’observer, je le scanne. Rien qu’en l’observant, je commence à le connaître, à le comprendre, je ressens toutes ses angoisses, ses peurs, ses faiblesses. Je ne lui donne aucun conseil, mais progressivement, je lui parle pour lui faire comprendre que le travail qu’on va accomplir ensemble va se dérouler en lui, que tous les obstacles qui le séparent de son personnage ne sont pas physiques, mais mentaux.

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Terry Notary sur le tournage de La Planète des singes.

Combien de temps cela prend-il ?

T. N. : Le temps qu’il faut. Le problème des acteurs, c’est qu’il pensent trop tôt avoir trouvé le ton juste, la bonne manière. Le piano n’est pas encore accordé, mais ils essaient déjà de trouver la mélodie. Je suis là pour leur faire comprendre qu’ils se trompent et qu’il ne faut surtout pas interrompre le processus de recherche, qui avant tout consiste en une exploration intérieure. Quand tu incarnes un personnage, si tu n’es pas en mesure de partir de l’intérieur, tu ne seras jamais capable de le déplacer, tu ne sauras jamais comment il doit agir et réagir à ce qui lui arrive. On a tort de croire que le mouvement a uniquement à voir avec le corps : its not about the body, its about the mind.

C’est encore plus vrai quand il s’agit d’incarner un singe, non ?

T. N. : Tout à fait. En tant qu’êtres humains, on est habitués à concentrer toutes nos émotions dans notre esprit, pour mieux les enterrer, les étouffer. L’homme occidental passe le plus clair de son temps et gaspille la majeure partie de son énergie à dissimuler ce qu’il ressent vraiment. C’est comme si son esprit dressait un mur entre ses émotions et son corps. À l’inverse, incarner un singe consiste à retrouver la simplicité, la naïveté de ce lien corps-esprit, this mind-body connection. En vérité, il ne sert à rien d’essayer de jouer aux singes, puisque nous sommes des singes. On est juste socialement conditionnés pour être des hommes. C’est ce que j’essayais chaque fois d’expliquer aux acteurs sur la trilogie La Planète des singes : pour devenir un singe, pour redevenir un singe, ils devaient prendre conscience du rôle qu’ils jouaient chaque fois qu’ils serraient la main de quelqu’un, chaque fois qu’ils enfilaient leur pantalon ou qu’ils regardaient leur montre. Puis, ils devaient progressivement évacuer toutes ces couches superficielles, culturelles, se débarrasser de cette coquille humaine qui conditionne leurs actes, pour retrouver cette respiration naturelle du corps propre aux singes. Il faut tout défaire à l’intérieur : undo the mind, undo the mind, undo the mind.

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Terry Notary dans et derrière l'image de La Planète des singes.

D’où vous vient cette connaissance du singe ?

T. N. : Ça a débuté sur La Planète des singes de Tim Burton, en 2001. Je devais entraîner tout le casting simiesque du film – Tim Roth, Helena Bonham Carter, Paul Giamatti, etc. Pour me préparer moi-même, j’ai passé plusieurs semaines à observer des singes au zoo, à regarder des vidéos, à lire des tonnes de livres. À partir de toutes ces recherches, j’ai tenté de les imiter mais cela ne fonctionnait pas. Je n’osais pas complètement me l’avouer, mais je savais au fond de moi que je faisais de la merde. Or, pour ce film, je n’étais pas simplement movement coach, mais doubleur-cascadeur, comme c’est souvent le cas dans les films sur lesquels je travaille. Ici, je devais doubler Tim Roth, à l’occasion d’une scène où son personnage se bat avec un véritable chimpanzé. Ce chimpanzé était joué par deux singes différents, de quatre ans, que j’ai été amené à rencontrer pour me familiariser avec eux. Cette rencontre a été un véritable bouleversement pour moi : quand les deux chimpanzés sont arrivés, ils m’ont regardé dans les yeux et m’ont pris dans leurs bras. Et c’est là que j’ai compris que je faisais n’importe quoi depuis le début, que j’avais tout faux, que je prenais le problème à l’envers. Il était inutile d’essayer de les imiter, il suffisait de m’approcher d’eux, de les laisser venir à moi. Le plus important n’était pas que je les regarde mais qu’ils me regardent, moi, que je comprenne à travers leur regard qu’ils avaient une âme et qu’ils comprennent eux aussi que j’en avais une. Soudainement, une trappe s’est ouverte en moi ; alors, dans ma manière d’être, tout a commencé à couler naturellement. Des années plus tard, c’est cette épiphanie que j’ai pu transmettre à tous les acteurs avec qui j’ai travaillé pour la trilogie.

La Planète des singes était-elle votre première expérience au cinéma ?

T. N. : Non, ma première expérience avait eu lieu l’année précédente, pour Le Grinch. Ron Howard, qui réalisait le film, avait engagé cinq acrobates du Cirque du Soleil, dont je faisais partie. Il nous a invités à venir dans les studios. L’équipe était en train de construire les décors de Whoville, la ville imaginaire de l’histoire. Il ne s’agissait pas là de simples décors : ils ont véritablement créé une ville entière composée de maisons, de rues, de magasins, d’arrière-cours. À notre arrivée, Ron est venu nous expliquer très simplement : « Je veux que vous veniez tous les jours sur le plateau et que vous soyez fous. Je veux que vous jouiez, que vous exploriez l’environnement, que vous injectiez votre fantaisie partout où vous pouvez. Vous filmez ça et vous me soumettez les vidéos à la fin de chaque semaine. » Qui refuserait ? On s’est alors mêlés à toute l’équipe de figurants déjà présents sur le plateau, toute une population d’individus plus fantasques les uns que les autres : des danseurs de rue, des mimes, des contorsionnistes, que Ron avait fait venir de tout le pays. C’était génial, mais c’était surtout un incroyable bordel : « Moi, je vais bouger ainsi ! » ; « Moi, je vais me comporter comme cela ! » ; « Moi, je vais sauter ici ! » ; « Moi, je vais me suspendre là ! ». Bref, une cacophonie de corps déréglés. Spontanément, j’ai réuni tout le monde pour leur expliquer qu’il fallait absolument qu’on harmonise ce chaos, qu’on trouve un dénominateur commun : « Cherchons-le et, lorsqu’on l’aura trouvé, on pourra commencer à travailler le personnage de chacun. »

Ron est arrivé à ce moment précis et, me voyant faire, il m’a demandé calmement de venir dans son bureau. J’ai tout de suite cru qu’il allait me passer un savon, qu’il allait me parler de protocole, de hiérarchie, etc. En fait, pas du tout. Il m’a dit : « J’adore ce que tu es en train de faire. Tu vas donc non seulement t’occuper des figurants, mais aussi de tous les acteurs du film (à l’exception de Jim Carrey, ndlr). Tu auras une salle, qu’on appellera la Whoschool, et tu pourras y installer tout le matériel que tu veux. » Le rêve ! J’ai accepté sur-le-champ et j’ai dressé une liste exigeant des trampolines, des tracteurs à pédales, des balançoires, des chevaux à bascule… Je n’arrivais pas à y croire, c’était comme retourner au Cirque du Soleil et partager avec d’autres tous ces exercices qui m’ont tant appris. Je n’avais jamais travaillé pour le cinéma et, en quelques jours, j’étais devenu le directeur de la Whoschool !

« C’est ce qui est beau avec la performance capture : c’est du numérique, du code, mais cela traduit une expérience réelle du monde. Ces corps existent, leurs déplacements ont une histoire. »

Et depuis, vous ne vous êtes plus arrêté…

T. N. : Tout s’est enchaîné. À la fin du tournage, Tim Burton est venu me voir en me demandant : « Peux-tu créé une Apeschool comme tu as fait une Whoschool ? » J’ai bien évidemment dit oui. Par la suite, j’ai monté le même genre d’école pour des super-héros (X-men 2, Les Quatre Fantastiques, Superman Returns, L’Incroyable Hulk), des extraterrestres (Avatar), des créatures d’heroic fantasy (The Hobbit).

À vos débuts, la performance capture n’existait pas. Comment avez-vous découvert cette technologie ?

T. N. : Je l’ai découverte grâce à James Cameron. Il m’a fait venir pour qu’on parle de son futur projet, Avatar. C’est allé ensuite très vite : « Regarde, tu mets une combinaison et ça donne ça. » Et là, il m’a montré une vidéo où une grande créature bleue se déplaçait dans une salle : on la voyait bouger, s’accroupir, s’allonger, comme si elle était réelle. Je n’ai pas pu retenir ma stupeur : « Wouah ! Mais qu’est-ce qui est directement du fait du comédien ? » James m’a fixé droit dans les yeux et m’a répondu : « Tout, cela enregistre absolument tout : tes mouvements, tes hésitations, tes doutes. » J’ai tout de suite compris qu’une nouvelle page s’ouvrait dans ma vie : je venais de découvrir qu’un petit mec de 1,70 mètre comme moi pouvait jouer un monstre de 3 mètres. Okay, now we are talking!

On pensait que le numérique allait sonner le glas du métier de cascadeur, mais votre carrière prouve le contraire. Pensez-vous que les spectateurs ressentent vraiment la différence entre une créature uniquement numérique et une autre animée grâce à la performance capture ?

T. N. : J’en ai la conviction. Je pense aussi que les maîtres en la matière, ceux à qui le cinéma d’aujourd’hui doit beaucoup, sont les créateurs de Weta Digital. Ils ont compris l’importance de la collaboration, du lien qui unissent les animateurs et les acteurs. Ils prennent l’essence de ce qui a été donné par le comédien sur le plateau et ils le reformulent dans une autre réalité.

Ce qui change tout, c’est que chaque créature a eu un référent réel, vivant.

T. N. : Oui, car tu peux créer un squelette, un corps ou un visage à partir de rien, mais tu ne peux pas créer une manière d’être, une singularité organique. C’est ce qui est beau avec la performance capture : c’est du numérique, du code, mais cela traduit une expérience réelle du monde. Ces corps existent, leurs déplacements ont une histoire.

La techonologie s’est largement standardisée, notamment chez les stars hollywoodiennes. Tom Hanks a joué dans Le Pôle Express, Jim Carrey dans Le Drôle de Noël de Scrooge, Benedict Cumberbatch dans Le Hobbit… Vous n’avez pas peur que cela n’impressionne plus ?

T. N. : Mais tant mieux si cela n’impressionne plus ! Le cinéma ne perdure pas parce qu’il continue d’impressionner, mais parce qu’il continue d’émouvoir. J’ai beau travailler dans le milieu du blockbuster, du grand spectacle, j’ai la certitude que les gens ne vont pas uniquement au cinéma pour voir des catastrophes naturelles, des explosions ou des bastons entre robots, mais qu’ils y vont pour entrer en connexion avec des personnages. Car les spectateurs peuvent se lasser de ces artifices et de ce spectacle sensoriel, alors que cette connexion, ils ne s’en lasseront jamais.

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Trois films dans lesquels Terry Notary a joué derrière un masque numérique ou pour lesquels il a coaché les acteurs : Avatar de James Cameron (2009) ; Suicide Squad de David Ayer (2016) ; The Hobbit : Un voyage inattendu de Peter Jackson (2012).

Parlez-nous un peu de votre relation avec Andy Serkis, avec qui vous avez joué dans beaucoup de films. C’est le représentant emblématique de cette révolution actorielle. Il est un peu votre Moïse, celui qui a ouvert la voie. 

T. N. : La diversité et la continuité de notre collaboration font qu’on se connaît très bien. En tant qu’acteurs, on croit par ailleurs aux mêmes principes, aux mêmes vertus : ceux du travail, des répétitions multiples, prolongées. La plupart des spectateurs n’ont pas conscience de ce background. Ils pensent qu’il suffit aux comédiens d’accepter un chèque de 5 millions de dollars et de se présenter sur un plateau pour être bons dans leurs rôles. Mais cela ne fonctionne pas comme ça : les acteurs ont besoin de creuser, d’expérimenter, de devenir sales. Pour La Planète des singes, où nous avions tous les deux (lui devant, moi derrière la caméra) un rôle de meneur, nous nous sommes efforcés de maintenir une ambiance spartiate. C’est extrêmement important pour ce type de film dans lequel les comédiens, qui sont conscients qu’ils vont être recouverts à l’écran d’un costume numérique, pensent par conséquent qu’on ne verra pas leurs erreurs. Il faut dire aussi que les conditions de tournage étaient idéales : pour la première fois, on pouvait tourner dans les décors et les extérieurs mêmes du film, et pas uniquement devant des écrans verts. Ainsi, nous étions tous des singes, il n’y avait aucun traitement de faveur : nous rampions tous dans la boue, nous formions une seule et même communauté.

« J’aimerais bien jouer un être composite, moitié humain moitié robotique, un corps hybride, sur lequel on aurait greffé des éléments mécaniques de toutes sortes. »

Vous jouez un second rôle dans le film, celui de Rocket. Vous avez aussi joué King Kong, comme Andy Serkis. On peut ajouter à votre bestiaire un orque dans Warcraft, un gobelin dans Le Hobbit et même une sorte de dragon dans Avatar. Quelle autre créature aimeriez-vous jouer ?

T. N. : J’aimerais bien jouer un être composite, moitié humain moitié robotique, un corps hybride, sur lequel on aurait greffé des éléments mécaniques de toutes sortes.

Vous voulez être le nouveau Terminator ?

T. N. : Yeah, that’s it !

Cala signifierait que vous ne seriez pas complètement dissimulé sous un avatar de synthèse.

T. N. : Tant mieux, je n’ai pas envie de me limiter à ça. En vérité, le rôle dont je fantasme le plus ne serait pas celui d’une créature mais d’un gangster. Un méchant dans le style de ceux créés par les frères Coen, quelqu’un de décalé, bizarre, dérangeant. Un mec qui semble venir d’une autre dimension, vous met constamment mal à l’aise et imprime l’inquiétude dès lors qu’il pose un pied dans une pièce.

Notary

Kong : Skull Island (2017)

C’est un peu le rôle que vous tenez dans The Square, qui au cinéma est l’une de vos premières expériences d’acteur sans la performance capture. Sauf que vous n’êtes pas un gangster mais une sorte de performer, qui terrorise un aréopage de bourgeois en se comportant comme un singe.

T. N. : C’est drôle parce que, quand Ruben Östlund m’a proposé ce rôle, qu’il m’en a expliqué un peu la fonction dans le film, j’ai rapidement pensé que je devais jouer la scène nue. Pas de combinaison avec des capteurs donc, mais pas de vêtements non plus. Or, le jour de l’essai photo, je me rends compte que je suis complètement contaminé par la peur, celle d’être nu, pour une séquence a priori très longue devant plusieurs dizaines de personnes. Mais pourquoi ? Pourquoi suis-je effrayé à l’idée d’être tout nu ? C’est stupide quand on l’énonce, mais cette interrogation m’a permis de me retrancher dans mon espace mental et de comprendre en un instant qui était mon personnage : un artiste seul, radical, autonome, en colère et si vrai, si entier, qu’il s’en fiche complètement d’être nu. Ce ne sera pas à lui d’avoir peur, mais aux autres. Et c’était justement ce que voulait le réalisateur pour la séquence : emporter l’assistance dans un grand ride émotionnel autour de la notion de peur, de danger. Et donc, je me retrouve devant cette photographe et je comprends soudainement que je n’ai pas à être gêné, que je n’ai pas à m’excuser, que c’était à moi de la mettre dans l’embarras, que c’était elle qui allait finir par vouloir mettre un terme à cet essai. C’est terrible de l’avouer, mais c’est à partir de cette crainte, de cette honte-là que j’ai fait naître ce personnage.

Finalement, vous n’êtes pas totalement nu dans cette séquence. Vous portez un pantalon de costume.

T. N. : Parce que, bien plus tard, j’ai commencé à envisager une chose toute bête : si je débarque dans cette réception totalement nu, les gens – et dans la salle les spectateurs – passeraient leur temps à m’éviter du regard, pour ne pas voir mon pénis. Je devais être le centre de l’attention, mais tout le monde aurait cherché à détourner ses yeux de mon pénis, à faire comme s’il n’existait pas. Or ce n’était pas le but, et Ruben a très vite été d’accord avec moi.

« Avec Buster Keaton, il n’y a aucune barrière, aucun obstacle à l’expression : tout se lit sur son visage. Grâce à sa manière d’être, on comprend tous les dialogues qui se trouvent dans sa tête. »

Durant cette séquence, on dirait que vous prenez totalement le contrôle du film.

T. N. : C’est la grande qualité de Ruben, qui est très ouvert et n’a peur de franchir aucune ligne rouge. Pour cette séquence, j’avais la possibilité de prendre mon temps : je ne voulais rien précipiter, je m’y suis très patiemment installé. Pratiquement tout ce qui arrive durant celle-ci est advenu sans que ce soit planifié. Je savais que je devais me rendre à une table, que je devais « jouer » avec Dominic (West, qui joue dans le film un artiste pédant et sûr de lui, ndlr), et que je devais l’obliger par mon comportement à partir de la salle – dégager cette personne qui se prenait pour un mâle alpha. L’idée, c’était de le faire en étant à la fois drôle et effrayant ; plus la séquence avançait, plus le glissement entre l’un et l’autre de ces états devait être brutal.

Et tout ça, sans dire le moindre mot.

T. N. : Je trouve vraiment qu’il y a trop de dialogues dans les films. Le dialogue est là pour dissimuler, pour empêcher que des choses vraies adviennent ; c’est souvent un élément parasitaire. C’est pour ça qu’une figure comme Buster Keaton est un génie à mes yeux. La façon dont il peut faire et exprimer ce qu’il veut, sans avoir à formuler quoi que ce soit. Avec Buster Keaton, il n’y a aucune barrière, aucun obstacle à l’expression : tout se lit sur son visage. Grâce à sa manière d’être, on comprend tous les dialogues qui se trouvent dans sa tête.

Vous avez bientôt cinquante ans : jusqu’à quel âge pensez-vous camper des singes, des super-héros et des créatures monstrueuses ?

T. N. : Je ne sais pas. Au fond de moi, j’ai toujours le sentiment d’avoir vingt-deux ans. Je pense que, lorsque je mourrai, j’en aurai fini avec ça. Mais mon prochain projet, ma prochaine aventure devrait être un film que je suis en train d’écrire et que je réaliserais moi-même.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

T. N. : Bien sûr que non ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que ce sera un film qui devrait réunir beaucoup de grands acteurs avec qui j’ai travaillé durant ma carrière et, que pour la première fois, je ne serais ni nu ni recouvert de plâtre numérique.

Filmographie sélective

Acteur, cascadeur, coach corporel, Terry Notary exerce plusieurs métiers dans une liste de films déjà impressionnante, dont voici quelques exemples, passés et à venir.

  • Le Livre de la jungle : Les Origines d’Andy Serkis (2018)
  • Avengers: Infinity War d’Anthony et Joe Russo (2018)
  • Rampage de Brad Peyton (2018)
  • La Planète des singes : Suprématie de Matt Reeves (2017)
  • Kong: Skull Island de Jordan Vogt-Roberts (2017)
  • The Square de Ruben Östlund (2017)
  • Suicide Squad de David Ayer (2016)
  • Warcraft : Le Commencement de Duncan Jones (2016)
  • Le Bon Gros Géant de Steven Spielberg (2016)
  • La Planète des singes : L’Affrontement de Matt Reeves (2014)
  • The Hobbit de Peter Jackson (trilogie, 2012-2014)
  • La Planète des singes : Les Origines de Rupert Wyatt (2011)
  • Avatar de James Cameron (2009)
  • Transformers : La Revanche de Michael Bay (2009)
  • X-Men 2 de Bryan Singer (2003)
  • La Planète des singes de Tim Burton (2001)
  • Le Grinch de Ron Howard (2000)
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