Par sa situation géographique particulière et son passé sordide d’ex-colonie pénitentiaire, la Tasmanie a fait pousser sa propre branche sur le grand arbre du fantastique : le Tasmanian Gothic. Quasiment inconnu en France, en passe de devenir une tarte à la crème là-bas, le genre demeure toutefois une formidable et passionnante loupe permettant d’ausculter les aspérités de l’île. 

« Vous braconniers mes braves qui errez sans souci
Au clair de lune, armés de vos pièges et fusil
Dans vos poches, dans vos mains des lièvres et des faisans
Ignorants de l’horreur qui à Van Diemen’s Land vous attend. »

Robert Hugues, « Ballade de convict », citée dans La Rive maudite : naissance de l’Australie, 1988

La Tasmanie est née d’un double péché originel. Le premier est constitutif à la colonisation de l’Australie : l’éradication des populations aborigènes. Cette civilisation de chasseurs-cueilleurs, vieille de 60 000 ans, se fait décimer à coups de fusil, de bouteilles d’alcool et de microbes importés – particulièrement la variole – dès l’arrivée des premiers colonisateurs, à la fin du XVIIIe siècle. La seconde faute est un acte isolé. Elle aurait dû rester à l’état d’anecdote sensationnaliste relatée au détour des manuels d’histoire. Sauf que le sang a pénétré si profondément la terre de l’île qu’il en a infusé toute la culture locale pour les générations à venir.

1822. L’Australie n’est qu’une gigantesque colonie pénitentiaire. 4 000 convicts sont envoyés chaque année par l’Angleterre. Les multirécidivistes sont quant à eux redirigés vers la Tasmanie, qui s’appelle encore la Terre de Van Diemen. Cette année-là, le prisonnier Alexander Pearce est incarcéré dans l’établissement de Sarah Island, situé à l’est de l’île. Profitant d’une corvée de bois, il s’échappe avec sept autres forçats. Les fugitifs s’enfoncent dans les épaisses et pluvieuses futaies. Pour survivre à la faim, ils s’adonnent au cannibalisme, tuant et mangeant à chaque fois le plus faible du groupe, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un : Alexander Pearce. Lors de sa capture, les autorités ne croient pas un mot de ses aveux. Il est renvoyé à Sarah Island, d’où il s’évade une nouvelle fois avec un codétenu – ses prochains repas. De nouveau recapturé avec, dans ses poches, des morceaux de chair de son camarade, il est finalement condamné pour cannibalisme et pendu. 

« Là, bosquet de gommiers en fleur, acacias ondulés et myrtes graciles ouataient le flanc de colline à perte de vue. C’était une portion de forêt entièrement hostile aux humains de toute nation, indigène ou non. »

La Battue, Rohan Wilson

La cavale sanglante d’Alexander Pearce est reprise au début des années 1870 par Marcus Clarke dans son roman-feuilleton For the Term of his Natural Life, publié en français sous le titre La Justice des hommes. On y suit les aventures de Rufus Dawes, un innocent déporté en Terre de Van Diemen. Là-bas, il sera confronté à l’extrême violence, au viol et… au cannibalisme. Pierre angulaire de la littérature pénitentiaire australienne, gros succès qui connaîtra de nombreuses adaptations ciné et télé, l’œuvre marque également le commencement d’un autre genre : le « Tasmanian Gothic », terme popularisé par Jim Davidson en 1988 dans un article de la revue littéraire australienne Meanjin. Le genre va progressivement infuser la littérature, la peinture, le cinéma, le théâtre et plus récemment les séries TV. « Le gothic n’est pas seulement devenu un modèle de représentation dominant, il a fourni un prisme à travers laquelle la plupart des discours critiques sur les paysages et la culture de Tasmanie se sont concentrés », écrit dans un article l’universitaire Jane Stadler. En mangeant ses congénères, Alexander Pearce ne s’est pas seulement rendu coupable d’anthropophagie, il a aussi cannibalisé le futur paysage culturel de l’île. 

Ailleurs dans le monde, d’autres territoires ont déjà produit leur propre fantastique. L’exemple le plus connu est le Southern Gothic du sud des États-Unis. Si ce dernier démythifie l’Amérique, le Tasmanian Gothic ne fait qu’accentuer la noirceur de l’île, sa colonisation s’étant réalisée sur les valeurs opposées à la liberté et à la bonne fortune – valeurs intrinsèques à la naissance des États-Unis. Ici, nul paradis perdu à se remémorer, mais un crime fondateur, une souillure morale devenant le terreau de thèmes fictionnels, tels l’isolement, la privation, la disparition (humaine ou animale), l’ultraviolence, l’extranéité et la nature comme élément actif du récit. 

Au-delà du tableau trichrome – le bleu de l’océan, le vert des frondaisons millénaires et le gris pesant du ciel – d’une nature toute-puissante, le Tasmanian Gothic demeure le creuset des enjeux sociétaux de son temps. La première œuvre du genre, For the Term of his Natural Life, clame haut et fort les idées pro-abolitionnistes du système pénitentiaire. Manganinnie raconte la fuite, en 1830, d’une femme aborigène chassée par les colons anglais au prétexte que son peuple menace les récoltes. L’adaptation en film sort en 1980, au moment où le gouvernement australien commence à reconnaître aux peuples aborigènes le droit de propriété. Sous couvert d’une intrigue très X-filesque de disparitions et de phénomènes paranormaux, la série The Kettering Incident (2016) joue sur la forêt comme menace et espace menacée. Le docteur Anna Macy, qui mène l’enquête, est prise au milieu d’affrontements, parfois violents, entre les employés de la scierie locale et les militants écologiques. Jusqu’à récemment, l’industrie du papier déboisait les forêts de l’île au napalm, ce qui a valu au gouvernement australien plusieurs coups de semonces de la part de l’Unesco. 

Au-delà du tableau trichrome – le bleu de l’océan, le vert des frondaisons millénaires et le gris pesant du ciel – d’une nature toute-puissante, le Tasmanian Gothic demeure le creuset des enjeux sociétaux de son temps.

Le conflit entre les locaux et les écologistes/scientifiques est également en toile de fond de The Hunter (1999). Ce roman de Julia Leigh (adapté en film en 2011 avec Willem Dafoe) met en scène un chasseur européen engagé par un conglomérat pharmaceutique afin de débusquer le dernier spécimen de tigre de Tasmanie encore vivant. Pour dénoncer la menace planant sur une autre espèce endémique, le diable de Tasmanie, l’artiste Bill Flowers peint des répliques de célèbres tableaux en remplaçant les personnages par des marsupiaux à poil noir. L’une d’elles, Tasmanian Gothic, est même la parodie du mémorable American Gothic de Grant Wood, faisant ainsi le lien direct entre les deux sous-genres du fantastique. Les pastiches de Bill Flowers sont plus qu’une farce écolo. En apposant sur des œuvres cultes (La Naissance de Vénus, Le Cri, La Nuit étoilée, Le Baiser…) l’animal totem de la Tasmanie, l’élément par lequel le reste du monde identifie immédiatement l’île, la faute au personnage de cartoon débarquant dans les années 1990 sur nos écrans, Bill Flowers met fin à la « tyrannie de la distance », celle qui a placé l’Australie dans un état de stase exotique à la valeur négligeable.

tasmanian gothic

The Last Confession of Alexander Pearce (2008)

« Certes, il n’est pas difficile de se perdre dans la brousse en Tasmanie, surtout dans l’Ouest et quand il pleut : or, il pleut presque toujours dans l’Ouest. »

Le Vallon secret (Tiger in the Bush), Nan Chauncy, 1961

Dans la plupart des œuvres du Tasmanian Gothic, l’étrangeté de l’île se révèle au public via un élément allogène : visiteurs étrangers, touristes, Australiens venus du continent, voire, dans la série The Kettering Incident, une Tasmanienne ayant quitté l’île depuis tellement longtemps qu’elle est désormais considérée par les locaux comme une intruse. Après avoir utilisé cette commodité narrative dans They Found a Cave (1962), dans lequel un groupe d’orphelins anglais apprennent à survivre dans le bush, Nan Chauncy, célèbre auteure de livres pour enfants, choisit de raconter son île à travers les yeux d’un jeune garçon du coin avec le triptyque Tiger in the Bush (1957), Devil’s Hill (1958) et The Roaring 40 (1963). Womb, dix ans, habite au fin fond de la brousse. Il n’a jamais connu d’autres personnes que les membres de sa famille. Il grandit dans une nature sauvage et hostile où l’acclimatation est permise uniquement grâce à une connaissance aiguë du terrain. Le danger vient finalement d’ailleurs – du « dehors », comme l’écrit Chauncy – et se présente sous la forme de scientifiques américains. Ces derniers apprennent fortuitement que Womb a aperçu un tigre de Tasmanie. Ils pressent alors le garçon de leur indiquer le lieu. Womb abusera les scientifiques en leur faisant relever des empreintes de wombats. Si les dimensions des traces de pas des deux animaux sont identiques, les pattes arrière diffèrent : le wombat possède quatre orteils et un pouce, tandis que le thylacine n’a que quatre orteils. Un true native sait cela.

Dans une autre aventure, Womb a douze ans et va enfin à l’école. Son manuel contient une grossière erreur à propos des « grisards » (les wombats) : leur poche s’ouvre en réalité par-derrière, et non par-devant, comme il est écrit. Lorsque le jeune garçon le fait remarquer à la maîtresse, cette dernière le traite de « mauvais élève » qui a « la prétention de rectifier les erreurs des savants ». Nan Chauncy prend à contre-pied l’archétype du Tasmanien inculte et décérébré. Ici, le bushman mène une vie simple (quoique idéalisée) et se veut être le gardien du savoir local, en lieu et place des aborigènes quasi éteints

tasmanian gothic

A gauche : The Outlaw Michael Howe (2013) ; A droite : The Nightingale (2018)

« Pays couleur d’eau. Ici les collines pourrissent comme des tapis sous de gigantesques ciels et toute la journée les ombres des nuages souillent les enclos de leurs teintes galopantes. »

« Tasmania », poème de Vivian Smith, extrait de Tide Country, 1982

Aujourd’hui, « Tassie » est réputée pour ses randonnées qui font d’elle la destination privilégiée des trekkers du continent ou d’ailleurs. Toutefois, le Tasmanian Gothic est aussi devenu un argument touristique prédominant. Les acteurs culturels locaux usent jusqu’à la corde (celle qui a pendu Alexander Pearce, évidemment) cette étiquette : les offres de ghost tours se multiplient à travers l’île ; le festival transmédia Dark Mofo surfe sur une esthétique païenne et macabre ; celui de films d’horreur Stranger With My Face a mis en place un concours d’écriture intitulé « Tasmanian Gothic Script Challenge » ; la peintre Elizabeth Barsham revendique le label « Tasmanian Gothic », nommant ainsi son propre site Internet. Cette dernière veut débarrasser le genre de ses clichés embarrassants – île de bouseux (la moitié des habitants de l’île ne saurait écrire ou lire convenablement), de dégénérés consanguins et de fantômes des bagnards –, préférant mettre en avant les formes tourmentées de la nature. « Nos paysages n’ont rien à voir avec ceux du reste de l’Australie. Alors que nous grandissions en regardant les films australiens mettant en scène le “vaste territoire brun”, le désert et les ciels sans fin, nous savions que ce n’était pas la complète vérité. Du moins, pas la nôtre », souligne dans une interview Briony Kidd, la directrice du festival Stranger With My Face. Finalement, le Tasmanian Gothic serait le meilleur moyen pour ses habitants de se distinguer de leurs compatriotes du mainland, telle une revanche douce et sombre.

The Hunter (2011)

L’exploitation du filon semble avoir de beaux jours devant elle. Le Screen Tasmania, fonds d’aide local, a participé à la production des dernières œuvres du genre : The Last Confession of Alexander Pearce (2008), The Hunter (2011), The Outlaw Michael Howe (2013) et The Nightingale (2018). Dans un récent communiqué, la ministre australienne de la Culture a annoncé le déblocage de 45 000 dollars pour le financement de trois nouveaux projets, dont au moins deux films s’annonçant très gothiques. Dans la série The Kettering Incident, une mystérieuse mousse se met à pousser dans des endroits improbables – des machines-outils, des véhicules, des pièces fermées – et même sur les êtres humains. Cette mousse n’est pas seulement une nature en passe de reprendre ses droits, elle est le gothique qui envahit l’île. Ainsi, la Tasmanie n’a jamais cessé d’être une prison. Après avoir retenu les hommes, elle les a enchaînés à leur imaginaire.

Le Tasmanian Gothic en films et séries

They Found a Cave de Andrew Steane (1962)

Manganinnie de John Honey (1980)

The Last Confession of Alexander Pearce de Michael James Rowland (2008)

The Hunter de Daniel Nettheim (2011)

The Outlaw Michael Howe de Brendan Cowell (TV, 2013)

The Kettering Incident de Vicki Madden et Vincent Sheehan (TV, 2016)

The Nightingale de Jennifer Kent (2018)

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